La fin de la démocratie. Et après? La Laosophie!

Publié le par José Pedro

Dmitri Koulikov,  membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

La fin de la démocratie. Et après?

© Sputnik. Vladimir Trefilov
ANALYSE
(mis à jour 11:47 02.04.2015) URL courte
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Une nouvelle démocratie (3.0), véritablement authentique, est-elle possible? C'est la question que se pose Dmitri Koulikov, membre du Club Zinoviev.
 

"En parlant de démocratie authentique, je ne donne au terme "authentique" aucune forme d'appréciation — ni négative, ni positive. Authentique signifie véritable, réelle."
A. Zinoviev, La Démocratie authentique et fausse

Après la Guerre froide, la démocratie libérale occidentale a été reconnue comme la forme suprême et la seule possible pour l'organisation sociale de l'humanité. Les États-Unis expliquent leur implication dans tous les conflits et révolutions de notre époque, de la Yougoslavie et de l'Irak jusqu'à l'Ukraine, par ce but ultime: répandre la démocratie. Essayons de comprendre ce que l'Occident propose exactement au monde, ce qu'est la démocratie aujourd'hui et si elle a quelque chose à voir avec la démocratie historique et culturelle, si elle est réelle, dans le sens de la citation d'Alexandre Zinoviev. Ou si l'on cherche, par cette belle appellation, à nous imposer quelque chose de complètement différent.

 

Démocratie 1.0

 

La démocratie est apparue en Grèce antique comme un moyen de gouvernance d'une minorité sur la majorité. C'est le signe fondamental d'une démocratie authentique. Par le biais des procédures démocratiques "pour eux-mêmes", les citoyens de la cité avaient le pouvoir sur tous les autres, qui n'étaient pas admis dans le processus — soit une grande majorité constituée de non citoyens, d'esclaves et de femmes. Grâce aux procédures démocratiques, le citoyen ne recevait pas quelque chose de concret, mais le pouvoir. En obtenant une participation au pouvoir, le citoyen recevait en même temps sa principale fonction — entrer dans les rangs de la phalange et mourir (si besoin) pour son État. Le droit au pouvoir dans une démocratie authentique était payé par le sang et la vie, et non avec l'argent comme ce sera le cas plus tard.

La démocratie de la Rome antique était une forme identique de pouvoir de la minorité sur la majorité et de la même manière, le droit du citoyen de participer à ce pouvoir l'obligeait à prendre sa place dans la légion romaine et, si nécessaire, à mourir au combat. La minorité très prononcée des citoyens romains organisés en État via des procédures démocratiques et le droit romain ont régné sur d'immenses territoires et dirigeaient de grandes masses qui ne participaient aucunement à la démocratie — et donc pas au pouvoir. 
La dégradation de la démocratie antique a été causée par l'expansion et la simplification de la citoyenneté: de nouveaux "citoyens" rejoignaient constamment la démocratie et le droit au pouvoir a cessé d'être accompagné de l'obligation de mourir au combat. Un groupe réduit de dirigeants réels a été contraint d'entretenir et de financer des groupes de population de plus en plus larges, qui ont obtenu formellement des droits au pouvoir sur un pied d'égalité. C'est ainsi qu'est né un type particulier de dépendance sociale: la clientèle et son contrôle comme moyen de réalisation du pouvoir réel de groupes réduits, derrière le voile d'une démocratie des masses. D'une forme d'organisation de l'État et du pouvoir, la démocratie s'est ainsi transformée en forme d'organisation de la société assujettissant l'État. Le monde romain, reposant sur l'État, a commencé à s'effondrer. La solution consistait à rétablir son pouvoir. Un puissant pouvoir impérial a ainsi été mis en place, supprimant la démocratie pour des siècles aussi bien dans la société qu'au sein de l'État. Cela a offert à Rome encore un demi-millénaire d'existence, et même un millénaire et demi si l'on compte Byzance.

Voici un bref résumé de la première démocratie exemplaire (authentique) et de son sort historique.

Démocratie 2.0

Les États-Unis d'Amérique (USA) sont nés d'un projet basé sur la démocratie antique — ou, pour simplifier, selon un prototype de Rome antique. La démocratie américaine a également été conçue comme une forme de pouvoir d'une infime minorité sur une grande majorité. Le droit de citoyenneté était censitaire. La Constitution américaine commençant par "Nous, le peuple des États-Unis" (We the People of the United States), implique une condition de fortune, une appartenance raciale, sexuelle, et une limite d'âge pour avoir des droits politiques et former un peuple dirigeant. Ce cercle était réduit. A cette époque les Amérindiens, les esclaves, les Noirs, les femmes, les pauvres et les individus sans citoyenneté n'en faisaient pas partie. Le droit de participer aux procédures démocratiques n'était plus payé avec la vie mais avec l'argent. Ceux qui étaient capable d'entretenir l'État recevaient le droit au pouvoir, par la démocratie pour la classe dirigeante. Tous les autres n'avaient rien à voir avec la démocratie.

La cause de la dégradation de la démocratie américaine 2.0 (très proche du modèle antique et, par conséquent, authentique également) fut l'URSS, la première à mettre en place un droit électoral équitable général (bien que formel). Dans les années 1960, les USA ont également instauré un tel droit chez eux — ils n'avaient pas d'autre choix dans le contexte de concurrence avec l'Union soviétique. La démocratie n'est pas devenue simplement "de masse", comme autrefois à l'époque tardive de la République romaine. Aujourd'hui, les procédures démocratiques sont accessibles à ceux qui ne paient pas de leur vie pour ce droit, mais aussi à ceux qui ne le paient pas avec de l'argent — qui ne versent pas d'impôts ou même sont à la charge de l'Etat par le biais d'allocations, de programmes sociaux et d'autres mécanismes. Et ils sont nombreux. La vraie classe dirigeante s'est une fois de plus cachée derrière le rideau de la pseudo-démocratie, et les formes de réalisation de son pouvoir ont pris la forme d'une société de consommation planifiée et réalisée, de technologies de manipulation des campagnes électorales (ou démocratie dirigée), des programmes d'allocation et d'entretien des plus démunis. Tout cela n'est rien d'autre qu'un clientélisme moderne, par analogie exacte avec la République romaine tardive.

Elle est aujourd'hui privée de son contenu authentique de pouvoir, fonctionne chaque jour de pire en pire, ce qui devient de plus en plus flagrant. La démocratie authentique s'est éteinte une nouvelle fois au XXe siècle.

Et après?

Peut-on concevoir une nouvelle démocratie (3.0), qui serait authentique?

Les adeptes de la pensée libérale-démocrate en Russie et en Occident débattent activement d'un éventuel retour de la démocratie censitaire. Selon eux, les droits politiques doivent revenir uniquement à ceux qui en sont dignes et cette "dignité" doit être déterminée par des critères matériels et éducatifs. L'obtention d'une aide sociale de la part de l'État doit automatiquement priver l'individu de droits politiques. Le droit de propriété, sacré pour la civilisation anglo-saxonne, doit être le principal fondement du cens.
Un autre scénario propose le contraire: il faut renoncer aux biens et à la richesse pour acquérir le droit au pouvoir. Celui qui souhaite gouverner doit renoncer à toute forme de propriété et de cumul. La classe dirigeante démocratiquement organisée doit être privée du droit à la propriété.

Quel que soit le scénario, tout le monde se rejoint sur l'essentiel: une démocratie authentique est une forme de pouvoir d'une minorité "spécialement triée". Elle ne fonctionne que dans un cercle restreint de la classe dirigeante et en refusant les droits politiques à ceux qui sont gouvernés par cette classe dirigeante. La démocratie contemporaine est un problème de la civilisation européenne et non une idéologie du bonheur général, telle une religion laïque, comme cherchent à le prouver les auteurs d'une nouvelle guerre mondiale "pour la démocratie".

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