Comment nous roulent-ils tous dans la farine?

Publié le par José Pedro

Soral et Dieudonné : fausse dissidence et vrai venin fascisant

L’alliance a été scellée et porte un nouveau nom : « Réconciliation Nationale ». C’est ainsi qu’Alain Soral et Dieudonné M’bala M’bala ont baptisé leur parti. Antisystème et radical, c’est ainsi que les deux personnages qualifient la mouvance qui aspire à capitaliser la colère existante, la crise de plus en plus explicite que connaissent les mécanismes de représentations démocratiques-bourgeois traditionnels et l’assagissement du FN. La « Dissidence », comme se plaisent à se présenter les soraliens, se fait en réalité l’écho des vieilles lunes de l’extrême droite des années 1930 sous couvert de « nouveauté ».

 

 

La nouvelle mouvance « rouge-brune »

Soral, un temps militant au PCF dans les années 1990, et Dieudonné, anciennement mobilisé contre l’impérialisme et le FN, sont les meilleurs représentants de cette nouvelle mouvance « rouge-brune », qui caractérise les transfuges et qui n’est pas sans rappeler un Jacques Doriot, jeune apparatchik stalinien, maire de Saint-Denis dans les années 1930, fondateur, par la suite, du Parti Populaire Français et passé à la collaboration. Cette nouvelle extrême droite ne se distingue pas simplement du FN, en recherche de respectabilité et de dédiabolisation, ou des sorties médiatiques racistes et islamophobes d’un Eric Zemmour. Avec son discours de « gauche du travail » et « droite des valeurs », le « soralisme » s’abreuve aux particularités de la France postcoloniale, sur fond de crise aigüe de l’Union Européenne et de son projet et d’offensive impérialiste au Proche et Moyen-Orient, à commencer par l’approfondissement de la colonisation meurtrière de la Palestine par l’Etat sioniste.

Pour Soral et Dieudonné, dénoncer les méfaits du « mondialisme » a pour objet de réconcilier les « Français de souche » et « les Noirs, les Arabes et les musulmans » sur la base de la Nation. Ce serait, selon eux, l’unique rempart contre le projet « de désagrégation de la France » qui serait porté par une poignée d’oligarques qui, par glissement, seraient forcément « juifs », effaçant de fait, l’antagonisme de classe qui pouvait être sous-jacent dans l’énoncé. Le nouvel antisémitisme postcolonial est né, de même que le faux anticapitalisme transformé en anti-mondialisme.

Soral, « le mondialisme » et la « nation »

De même que les mouvances d’extrême droite des années 1930, Soral et compères se nourrissent, en temps de crise capitaliste, des contradictions grandissantes, entre Etat-Nation et production capitaliste qui s’effectue à l’échelle mondiale. En période d’expansion capitaliste, les maitres mots de l’idéologie dominante sont croissance harmonieuse, suppression des frontières, accords commerciaux entre grandes puissances et mondialisation heureuse. En période de reflux, alors que les contradictions s’aiguisent, on entend davantage parler de mesures protectionnistes, de rétablissement des frontières et des barrières douanières. Soral s’engouffre dans la brèche et profite d’une certaine modération du discours lepéniste sur les questions européennes pour prôner avec fermeté la sortie de l’UE, de l’OTAN, la reprise du contrôle de la monnaie et le protectionnisme. Cela revient à réutiliser, comme d’autres avant lui, les formules du passé pour faire face aux contradictions entre Etat-Nation et vie économique mondiale que les bourgeoisies nationales des pays capitalistes avancés sont incapables de résoudre définitivement, liées comme elles sont aux lois de la concurrence capitaliste.

Aspirant à ratisser large, de la jeunesse des quartiers en passant par les travailleurs « revenus » de la gauche réformiste en passant par la petite et moyenne bourgeoisie en colère, Soral se garde bien de faire une critique du système capitaliste dans son ensemble et utilise le terme de « mondialisme » pour définir le projet d’une « oligarchie » mondiale, composée de « toutes les puissances qui ont intérêt à ce que la mondialisation libérale intégrale prenne définitivement le pouvoir » à savoir les grandes banques, les grandes multinationales. Cette grande bourgeoisie monopoliste se placerait ainsi « hors sol », en totale extériorité à l’Etat-Nation. Ce serait donc au sein de la Nation qu’il faudrait résister à cette caste qui aurait pour but d’instaurer un « gouvernement mondial » dominant « un monde d’individus-consommateurs coupé de toute racine et de solidarité nationale ».

Sous des dehors « anti système », Soral fantasme un Hexagone sans McDonalds ni Macintosh, autant dire un retour utopique, démagogue et réactionnaire, dans un passé identitaire et idéalisé. Ce faisant, ce qui est en jeu, c’est la bataille pour la base sociale du FN, Soral aspirant lui aussi à « faire son marché » auprès de certaines fractions du petit patronat, des artisans et commerçants. Pour Soral, ce n’est pas le patronat qui réclame et fait appliquer la politique qui détricote l’ensemble des acquis du mouvement ouvrier et impose l’austérité. Le problème, c’est que la France serait infiltrée par « l’Empire » qui organiserait de façon consciente la désagrégation du tissu social populaire hexagonal à son profit, ce qui impliquerait. D’où la nécessité de se défendre, de faire bloc avec « la nation ».

De la caricature des contradictions de classe au nouvel antisémitisme

La nouveauté tient également en cela que Soral et Dieudonné descellent nation et république sur la base du racisme d’Etat et de la concurrence victimaire et mémoriale, orchestrés par les gouvernements de gauche comme de droite, stigmatisant tour-à-tour les Noirs, les Arabes, les musulmans, les Rroms, alors qu’il est impossible de critiquer l’Etat d’Israël sans être accusé d’antisémitisme. La Shoah, par ailleurs, étant érigée en mal absolu visant à dédouaner le système de son passé et de son présent criminel (traite négrière, colonialisme, etc.). Ce sont ici les bases du « deux poids deux mesures » dénoncé par Dieudonné. Cependant, plutôt que de déconstruire l’universalisme raciste républicain et l’idéologie conçue pour diviser les travailleurs en multiples communautés antagoniques sous couvert d’appartenance à une seule et même « République », Dieudonné et Soral naturalisent le concept de races.

Par raccourcis sémantiques successifs, vieux comme La France juive d’Edouard Drumont, Soral et Dieudonné laissent entendre plus ou moins explicitement, selon les moments et les vidéos postées, que le projet « mondialiste » est inspiré par le judaïsme. Il trouverait sa source dans « l’Ancien Testament » et dans la « volonté de puissance, de violence destructrice et de mépris social » que l’on y trouverait. L’Empire, en dernière instance, ce seraient « les banquiers juifs de New-York » qui contrôleraient l’UE, le FMI, la FED et auraient pour objectif final la création du « Grand Israël » et la domination du monde. Couplant cela à une dénonciation des crimes de l’Etat sioniste contre les Palestiniens, la « dissidence » superpose antisionisme et antisémitisme, distillant ses énormités racistes et délirantes à qui veut bien les entendre.

A l’antagonisme Capital-Travail et à la lutte de classes, Dieudonné-Soral transpose la lutte des « races » au sein de la Nation pour y combattre « l’Empire ». La contradiction de classe se transforme en contradiction de race. Il faudrait réconcilier les « Français de souche » et les Noirs, les Arabes et les musulmans, sur la base de la « Nation » contre « l’Empire juif ». Soral pousse même la « dialectique » à exclure de cet ensemble les sans-papiers qu’il faudrait « renvoyer dans leur pays » car « ils jouent le jeu du MEDEF » en faisant baisser les salaires. Un exemple concret du projet social de Réconciliation Nationale.

Dernière pierre à l’édifice brinquebalant proposé par Soral, la question internationale. « Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! », prône Réconciliation Nationale, soulignant que « la résistance passe[rait] par des nations solidaires contre l’Empire ». Soral refuse certes d’être catégorisé comme d’extrême droite et se dit « national et socialiste ». On l’aura compris, d’un point de vue politique, pour les apprentis nazillons que sont Soral et les siens, il n’y a qu’un pas entre tout ce fatras idéologique et le fascisme.

Un nouveau parti antisémite pour contrer la « capitulation du FN » face à l’empire

Le lancement de « Réconciliation nationale » répondrait au fait que le FN serait rentré « dans le rang après l’éviction de Jean-Marie Lepen ». Soral avait déjà annoncé le 6 septembre son projet de « se dissocier totalement du FN » et de « rouler pour lui-même », en tant que parti politique « antisystème » après les prises de position « pro-israéliennes » du conseiller international de Marine Le Pen, Aymeric Chauprade, lors de l’université d’été du parti d’extrême droite. Cette « capitulation » serait une « trahison » et marquerait la « zemmourisation du FN », Soral assurant ensuite que 90% du Suicide français serait constitué de son propre opus Comprendre l’Empire, qui n’a pas connu les mêmes succès de librairie.

Soral dit partager le constat mais pas les conclusions : « Zemmour nous prépare une guerre civile antimusulmans alors que la question de l’islam radical est une création des manipulations américano-sionistes ». Zemmour, qui fantasme lui aussi à propos d’une France sacrée qui irait de Napoléon à De Gaulle, valide la théorie du « Choc des civilisations » et met en garde contre une guerre de races qu’il appelle à demi-mots, opposant « les Blancs » et « les juifs », d’un côté, à l’envahisseur « noir, arabe et musulman ». Soral s’en distingue en parlant, lui, d’une guerre opposant « les Blancs, Noirs, Arabes et musulmans » aux « juifs ». La différence réside en réalité dans le choix du peuple qui serait « autochtone », le peuple « allochtone » représentant dans les deux cas l’ennemi unificateur qui serait la cause du déclin, ou du chômage, de la précarité, des licenciements…

Ces discours, à commencer par celui de Soral, sont construits sur les raccourcis, les caricatures et les analogies démagogiques, visant à capitaliser ce mélange de colère, de ras-le-bol, de manque de repères politiques et de reculs sociaux, en dépit des luttes de ces dernières années, qui caractérise aussi la séquence politique actuelle. Cette situation, bien entendu, est alimentée par l’alternance qui court depuis des décennies, avec une gauche et une droite qui se succèdent au pouvoir sous le signe d’une parfaite continuité et complémentarité, lorsque cette même politique n’est pas relayée ou couverte par les directions syndicales.

Face à la montée de ces extrêmes droites, la gauche radicale a sa part de responsabilité dans l’incapacité, si ce n’est à impulser des luttes et des combats victorieux qui donneraient du poids aux arguments contre l’extrême droite pour démasquer son caractère anti-ouvrier, raciste et réactionnaire, au moins à proposer une alternative politique tout aussi radicale, quoi que diamétralement opposée, aux fausses solutions « anti-système » qui refont surface à l’extrême droite de l’échiquier politique. C’est sur ce terrain également de l’implantation dans le monde du travail, couplée à une radicalité stratégique intransigeante et à une clarté politique en rupture complète avec le capitalisme et ses institutions que doit batailler l’extrême gauche révolutionnaire si elle entend réellement combattre les relents années Trente que véhicule la galaxie de la droite fascisante aujourd’hui.

02/12/14

Soral et l’imposture des « bons » et des « mauvais » flics

A la suite du meurtre de Rémi Fraisse, Egalité & Réconciliation est resté très silencieux sur ce crime d’Etat. Tout en se disant « antisystème » et les soraliens adoptant volontiers une posture « anti-flics », le chef développe quant à lui une théorie consistant à différencier les « membres intègres des forces de l’ordre » de sa « hiérarchie et de l’administration » qui les « déconsidèrent et la privatisent ». Pour Soral, les flics seraient des « travailleurs en uniforme ». Pour faire passer la pilule auprès de sa base, Soral a même réalisé, fidèle à son habitude, un dossier vidéo appelé « Les corps constitués s’expriment ». Publié juillet dernier et construit autour de quatre interviews vidéos de flics « bien de chez nous », ces derniers expriment leur désarroi vis-à-vis des « tendances à la privatisation » des forces de l’ordre et de leur incapacité à effectuer dans de bonnes conditions « leur véritable mission d’intérêt public ». Là encore, l’imposture « antisystème » de Soral continue, avec ces « bons » (de base) et les « mauvais » flics (d’en haut), ce qui revient à éluder le caractère de classe de cette police, qui n’est autre que le bras armée de la bourgeoisie pour le maintien de son système d’exploitation capitaliste. Cette police qui n’hésite pas à tuer sous les ordres de l’Etat pour maintenir, comme à Sivens, « un ordre », qui n’est autre que celui de la propriété privée des moyens de production. Fausse dissidence, à nouveau ! 

Egalité & Réconciliation, un juteux business avant tout

Le lancement du nouveau parti servirait de paravent pour les multiples procès qui visent Soral et Dieudonné, sans compter la manne financière qu’il pourrait constituer. Et en termes « d’affaires », Soral et Dieudonné s’y connaissent. L’association E&R est avant tout un business, avec ses vidéos payantes, ses produits dérivés ou encore la maison d’édition KontreKulture qui réédite des classiques de l’extrême droite. C’est aussi une tribune publicitaire pour les spectacles antisémites de Dieudonné et pour sa nouvelle marque la « quenelle » qui est maintenant déposée auprès de l’Institut National de la Propriété Industrielle. Soral, quant à lui, s’est offert un business viticole qui commercialise sur son site, « Sanguisterrae », du beaujolais nouveau frappé du sceau quenellien. Il a également lancé sa nouvelle marque de TShirt nommée « Goy » pour « non-juif ». Sous des dehors « antisystème », c’est bien dans le système que les « dissidents » développent leurs petites affaires et servent leurs intérêts personnels.

Damien Bernard Courant Communiste Révolutionnaire.

 

"Permis de tuer" : quand les services secrets français règlent les comptes

Vincent Nouzille publie « Les Tueurs de la République », une enquête sur les guerres secrètes de la France et ceux qui les font

"Permis de tuer" : quand les services secrets français règlent les comptes
Au sein des forces spéciales, des petits groupes de tireurs d’élite ont été créés. Ils peuvent identifier et tuer les « ennemis de la France » en quelques heures.© 
PHOTO ARCHIVES AFP
L

e permis de tuer n'est pas une lubie de scénariste des films d'espionnage. Au nom de la République, sur ordre de ses plus hauts dirigeants, des tueurs sont disponibles pour « neutraliser », c'est le terme consacré, les ennemis de la France. Mais aussi conduire des guerres secrètes et venger ses morts. Vincent Nouzille (lire par ailleurs), vient de publier « Les Tueurs de la République ». Une enquête solidement étayée qui retrace l'histoire de ce continent enfoui que sont les opérations spéciales, menées avec plus ou moins de vigueur par les gouvernements de la Ve République. L'auteur révèle en particulier l'existence d'une cellule clandestine au sein de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), chargée des opérations « Homo », pour homicides.

« Sud Ouest ». Vous levez un coin de voile sur les secrets les mieux gardés de la République.

Vincent Nouzille. Ça fait une dizaine d'années que je travaille sur le monde du renseignement. Je me suis rendu compte qu'il y avait une vraie inconnue : les opérations clandestines. J'avais envie de connaître les guerres secrètes que la France peut mener et celles engagées par le passé. On a beaucoup parlé des pratiques de la CIA, je voulais savoir, côté français, ce qu'on faisait.

 

Vincent Nouzille.© PHOTO PHOTO DR

 

Quelle est la nature des opérations menées ?

Ce sont de vraies guerres secrètes des opérations spéciales, et bien souvent des assassinats ciblés. Leur principal motif est la lutte contre le terrorisme.

Qui réalise ces actions ?

Sous l'autorité du chef de l'État, ces opérations sont menées par le Service Action de la DGSE. 800 agents, essentiellement des militaires, qui agissent de manière clandestine.

Au sein du Service Action a été constituée au milieu des années 1980 une minicellule : la cellule Alpha, qui regroupe une dizaine de personnes. Des tueurs, les « tueurs de la République ». Ils agissent sans que l'on puisse rattacher leur action aux services français. À ce Service Action s'est ajoutée une montée en puissance des forces spéciales, qui œuvrent dans des conflits déclarés, comme c'est le cas au Mali. Elles opèrent, au choix, en amont ou en aval, de manière clandestine. Ce fut le cas en Libye, les forces spéciales sont intervenues en civil. Elles ont joué un rôle clé pour faire tomber le régime de Kadhafi. Les forces spéciales, ce sont 3 000 soldats surentraînés (RPIMa de Bayonne, commandos de marine). Elles se sont fait la main en Afghanistan en ciblant les HVT [high value targets, cibles de grande valeur, NDLR] et ensuite en marge de l'opération Serval (1). Au sein de ces forces ont été constitués des mini-groupes de tireurs d'élite qui peuvent identifier et tuer un individu en quelques heures.

Ce personnel est-il utilisé régulièrement ?

Jamais les forces spéciales et le Service Action n'ont été employés autant qu'aujourd'hui. Pour des raisons de contexte, bien sûr. À partir de 2012, on voit apparaître une pratique beaucoup plus offensive, notamment pour les répliques. La France règle ses comptes. Il n'y a pas d'attentats ou de prises d'otages qui n'aient donné lieu à une réplique : traque d'un chef terroriste qui a enlevé des Français, envoi de commandos de forces spéciales au Sahel pour éliminer des terroristes, frappes aériennes sur des chefs talibans ayant tué des soldats français…

Vous évoquez un François Hollande qui garde sur lui une liste où figurent les noms des cibles à abattre. Vous décrivez un président plus faucon que colombe. C'est une surprise ?

J'ai démarré cette enquête il y a trois ans, et cela a en effet été une vraie surprise. De tous les présidents de la Ve République, il est celui qui assume le plus les opérations clandestines. Du fait de son tempérament plus guerrier qu'on ne le croit. C'est aussi lié à son entourage, notamment son chef d'état-major particulier. On l'a vu lors de l'opération Serval, il s'agissait de tuer les chefs terroristes : pas de prisonnier, pas de négociation. Les consignes ont été étonnamment simples et claires : « search and destroy », rechercher et détruire. La France ne fait plus de quartier. C'était un peu le cas avant. Aujourd'hui plus encore, depuis les attentats de Paris.

François Hollande va plus loin que ses prédécesseurs ?

Sous les présidences Mitterrand et Chirac, soit vingt-six ans, ça n'a pas été très assumé. Un certain nombre d'actions ont été menées sans que l'autorité politique soit aux commandes. Il est arrivé que le patron de la DGSE aille voir le président Mitterrand, lui donne des indications sur les opérations Homo et que le président ne réponde pas. Ce n'est pas normal. À cette époque, il y avait le syndrome du « Rainbow Warrior » et surtout la peur de prendre des coups. C'était aussi la crainte de Jacques Chirac après les attentats du 11 septembre 2001 : que la France soit à son tour frappée. Chirac est le plus timoré de tous.

Nicolas Sarkozy ?

Il est à cheval entre deux tendances. Les premières années de son mandat, le président Sarkozy était plutôt calme et peu offensif. Tout bascule en 2010, parce que les prises d'otages se multiplient au Sahel. Au même moment, il nomme le général Puga comme chef d'état-major particulier. Ce militaire est un faucon et va l'inciter à lancer des opérations de vive force. François Hollande l'a maintenu à ce poste.

N'y a-t-il pas un problème lié au contrôle ou plutôt au non-contrôle de ces opérations ?

Tout est à la discrétion du président. Et, on l'a vu, il peut très bien ne pas assumer. La question du contrôle par le pouvoir politique est capitale. En France, les parlementaires n'ont quasiment pas voix au chapitre. Il leur est formellement interdit de mettre leur nez dans les opérations. Contrairement aux États-Unis, où la commission du Congrès est très pointilleuse sur le budget de ces opérations secrètes.

On est pleine zone grise en termes de légalité ?

La France est un des seuls pays occidentaux à ne pas avoir de cadre juridique pour le renseignement ; c'est l'objet de la loi justement en cours d'élaboration : elle va offrir un cadre qui faisait défaut. On se situe au croisement de questions morales, éthiques, politiques. Est-on fondé à tuer quelqu'un à l'étranger ?

Ces guerres clandestines sont-elles efficaces ?

On mène des guerres secrètes de plus en plus violentes sans que l'opinion en ait conscience.

Nous sommes pris dans cette spirale de violence, et ceci bien avant les attentats de Paris du mois de janvier dernier. Un certain nombre d'actions qui nous visent sont des réponses à des choses que nous avons pu faire. Nous sommes engagés dans des engrenages où la violence répond à la violence.

La lutte contre le terrorisme ne peut pas être qu'une lutte militaire ou clandestine. Le combat politique, diplomatique, doit permettre d'endiguer le phénomène. La seule réponse militaire ne suffit pas. Car après, quand vos ennemis sont déterminés à vous détruire, la négociation s'en trouve plus que limitée. On voit bien que c'est le cas aujourd'hui avec Daesh ou Aqpa (al-Qaida dans la péninsule Arabique).

(1) L'opération Serval est une opération extérieure (Opex) menée au Mali par l'armée française. Lancée en janvier 2013 pour repousser une offensive des groupes armés islamistes, elle s'est achevée en juillet 2014. Les forces engagées ont depuis intégré un dispositif régional, intitulé opération Barkhane.

L'auteur

 

Vincent Nouzille est journaliste indépendant, après avoir été grand reporter à « L’Express », à « L’Expansion » et au « Nouvel Économiste ». Il est l’auteur de plusieurs livres d’enquêtes de référence et de révélations, notamment sur les réseaux de pouvoir, les relations franco-américaines, la mafia corse, l’espionnage… « Les Tueurs de la République » sont la somme de trois ans de travail. Une enquête compliquée à mener. L’auteur confie que des éléments-clés, comme l’existence de la cellule Alpha, ont pu être étayés grâce aux carnets du général Rondeau apparus dans l’affaire Clearstream. Le militaire était en effet le conseiller du patron de la DGSE.

« Les Tueurs de la République », de Vincent Nouzille, aux éditions Fayard, 20 euros.