Les seize conseils de Saint Thomas d’Aquin pour acquérir le trésor de la science

Publié le par José Pedro

Les seize conseils de Saint Thomas d’Aquin pour acquérir le trésor de la science

segovia_1218331Tu m’as demandé, Jean, frère très cher dans le Christ, comment tu dois étudier pour acquérir le trésor de la science. Voici, à cet égard, le conseil que je te donne.
1 — Entre dans la mer par les petits ruisseaux, non d’un trait : car c’est par le plus facile qu’il convient d’arriver au plus difficile.
Ne cherchez point tout d’abord à résoudre les grandes difficultés, mais avancez-vous, degré par degré, dans la connaissance de la vérité. L’intelligence que vous commencerez à acquérir des questions plus simples vous facilitera peu à peu la pleine compréhension des problèmes les plus difficiles.
Fidèle à ce principe, saint Thomas d’Aquin voulut écrire une Somme théologique à l’usage des débutants, évitant les questions inutiles et suivant l’ordre requis par le sujet traité (voir le prologue de la Somme). La lecture et l’étude de la Somme théologique est très formatrice pour l’esprit : à chaque instant, saint Thomas rattache les questions traitées aux premiers principes.
2 — Je veux que tu sois lent à parler, lent à te rendre là où l’on parle.
Ne vous hâtez pas de dire à autrui vos pensées ; ne cherchez pas à faire parade de ce que vous avez pu apprendre.
Parlez peu ; ne répondez jamais avec précipitation. En toute occasion, prenez le temps nécessaire pour former votre jugement. Soyez des derniers à élever la voix.
Fuyez les conversations inutiles, où la perte la plus ordinaire est celle du temps et de l’esprit de dévotion.
Là encore saint Thomas d’Aquin fut le premier à donner l’exemple : il fut très taciturne pendant sa vie d’étudiant, ce qui lui valut de la part des autres étudiants le surnom de « grand bœuf muet de Sicile ». Mais leur professeur, saint Albert le Grand, ayant reconnu le talent de saint Thomas, dit à ces étudiants : « Sachez qu’un jour les mugissements de ce bœuf s’entendront par toute la terre. »
3 — Garde la pureté de conscience.
4 — Ne cesse pas de te livrer à la prière.
5 — Fréquente avec amour la cellule, si tu veux être introduit dans le cellier à vin.
Conservez avec soin en toute chose la pureté de conscience ; ne faites jamais rien qui puisse la ternir, ou seulement vous rendre moins agréable aux yeux de Dieu. Dieu, en effet, se révèle aux humbles. Et il éclaire par les dons du Saint-Esprit (dons de science, de sagesse, d’intelligence) ceux qui gardent leur âme pure et se livrent à la prière.
Que votre prière soit continuelle. Aimez à vous cacher pour donner à la lecture ou à la méditation tout le temps que vous emploieriez à vous entretenir avec les créatures. Vous ne serez admis dans le secret de l’Époux, que si vous savez converser avec lui cœur à cœur dans le secret de votre âme.
Les Anciens désignaient ainsi les quatre échelons de « l’échelle du Paradis » : Lecture, méditation, prière, contemplation. Prenons les moyens (silence, solitude) de nous livrer assidûment aux trois premiers échelons, et Dieu nous introduira dans la contemplation.
6 — Montre-toi aimable envers tous.
7 — Ne sois pas trop familier avec personne, car l’excès de familiarité engendre le mépris et fournit l’occasion de s’arracher à l’étude.
Que la solitude, cependant, ne vous rende jamais difficile ou fâcheux. Soyez en paix avec tous, avec Dieu, avec vous-même, avec le prochain. Cette paix facilite l’étude.
Montrez-vous toujours doux et affable envers tous, sans vous familiariser avec personne. La familiarité, en effet, est ordinairement suivie du mépris, et elle distrait forcément de l’application à l’étude. Les « amitiés particulières », en occupant votre cœur, vous feront perdre beaucoup de temps, sans parler des inconvénients pour votre vie spirituelle.
8 — Ne t’inquiète pas des actions d’autrui jusqu'à ce quelles te soient préjudiciables.
9 — Ne te mêle pas de paroles ou des actes des séculiers, si tu veux vivre longtemps garde ta langue propre.
10 — Fuis par dessus tout les démarches inutiles.
Laissez à chacun le soin de ce qui le regarde. Ne vous inquiétez pas de ce qui se fait ou se dit dans le monde. Il vous importe par-dessus tout de fuir les courses et les visites inutiles.
Prenez garde au temps perdu à lire les magazines et les journaux, à regarder la télévision, à écouter la radio, à « travailler » avec votre ordinateur, à téléphoner, etc. Faites-vous un emploi du temps pour éviter ces pertes de temps et pour vous discipliner.
Thomas-d-Aquin11 — Imite la conduite des saints et des gens de bien.
Il vous importe surtout d’avoir des Maîtres, dans l’étude comme pour la pratique de la vertu. Si vous ne pouvez avoir un bon professeur qui vous guide dans vos études, lisez de bons auteurs, en premier lieu saint Thomas d’Aquin.
En vous proposant comme modèle la vie et les actions des saints, efforcez-vous de marcher sur leurs traces, autant du moins que la grâce de Dieu vous le permettra, et humiliez-vous, si vous ne pouvez atteindre à leur perfection.
12 — Ne regarde pas celui qui parle, mais tout ce que tu entends de bon, confie-le à ta mémoire.
Gravez pour toujours dans votre mémoire tout ce que vous pouvez entendre de bon, quel que soit d’ailleurs celui qui vous l’apprenne. Travaillez chaque jour à enrichir votre esprit de toutes les connaissances qui peuvent servir à la pratique des vertus.
La vérité est « catholique », c’est-à-dire universelle : tout ce qui est vrai et bon est à nous, c’est là le sain œcuménisme.
13 — Ce que tu lis et entends, fais en sorte de le comprendre.
14 — Assure-toi de tes doutes, et ne les rend pas public.
15 — Et fais effort pour ranger tout ce que tu pourras dans le trésor de l’esprit, comme on remplit un vase.
Voici trois bons conseils pour bien exercer votre mémoire :
Ne vous contentez pas de concevoir superficiellement ce que vous lisez ou ce que vous entendez, mais tâchez d’en pénétrer et d’en approfondir tout le sens.
Ne laissez jamais votre esprit dans le doute sur des choses que vous pourriez savoir avec certitude. Sachez poser des questions.
Enfin, il importe de ranger dans votre esprit avec soin ce que vous apprenez, et pour cela d’éviter la précipitation et la confusion dans vos études. Chi va piano, va sano. « Tête bien faite vaut mieux que tête bien pleine. »
16 — Ne cherche pas ce qui te dépasse, car tu pourrais le regretter.
Dieu n’élève pas tous ceux qui étudient au même degré d’intelligence. Contentez-vous des talents qu’il vous donne.
Ne cherchez pas à pénétrer ce qui sera toujours au-dessus de vous.
Suivant cette marche, tu porteras et produiras, tout le temps de ta vie, des feuilles et des fruits utiles dans la vigne du Seigneur des Armées. Si tu t’attaches à ces conseils, tu pourras atteindre ce que tu désires [12].
Si vous suivez exactement ces conseils, n’en doutez pas, vous arriverez un jour selon vos désirs à la possession de la sagesse. Et vous pourrez à votre tour en faire profiter les autres. « Quam sine fictione didicisti, sine invidia communico (Je communique, sans la garder par jalousie, cette sagesse que j’ai apprise dans la droiture de mon cœur) » (Sg 7, 13 ; appliqué par la liturgie à saint Thomas d’Aquin).
Source

Etude de Pascal Ide

Saint Thomas d'Aquin

Saint Thomas d’Aquin

PASCAL IDE [1]

Ennéagramme, notes pour une évalutation

 Journée d’étude du bureau national « Pastorale, nouvelles croyances et dérives sectaires » avec les délégués relais pour les provinces ecclésiastiques (1er février 2010, de 10 h à 17 h, Conférence des Évêques de France 58, avenue de Breteuil 75007 Paris)

A) Approche anthropologique

Pour évaluer l’ennéagramme, je proposerai un certain nombre de distinctions anthropologiques. Cette multiplication, qui pourrait décourager, atteste en fait la richesse impensable du mystère de l’homme et donc l’impossibilité de le circonscrire à partir d’une seule approche, si riche et si adéquate soit-elle. Par exemple, les études de la ConstitutionGaudium et spes observent que le document conciliaire contient pas moins de cinq visions anthropologiques convergentes.

1) Les différentes perspectives

a) Distinction

L’homme peut être considéré selon quatre types d’approche complémentaires – somatique, psychique, éthique et surnaturel –, qui sont la source de disciplines elles-mêmes différenciées.

Prenons l’exemple de la colère. On peut l’envisager :

– soit d’un point de vue somatique : la colère est d’abord un orage neuro-hormonal. Elle se manifeste par un certain nombre de signes organiques bien connus.

– soit d’un point de vue psychologique : le courroux apparaît alors comme un sentiment, qui pousse à s’opposer à l’agression d’un mal présent. Toujours d’un point de vue psychologique, mais ici caractérologique, certains tempéra­ments sont davantage que d’autres portés à la colère et parfois même esclaves de ces réactions imprévues.

– soit d’un point de vue éthique : nous venons de voir que la colère est un sentiment. Mais, dès qu’elle entre dans le champ de la conscience et de la liberté, ce sentiment demande à être humanisé, c’est-à-dire intégré dans notre projet : ce désir de vengeance servira-t-il ou non la justice ?

– soit d’un point de vue spirituel ou mieux, surnaturel : mesurée, la colère est attri­buée à Dieu et Jésus lui-même ne l’a pas ignorée [2]. Démesurée, elle devient l’un des sept péchés capitaux.

Tous ces points de vue sont complémentaires, car l’homme ne peut s’épuiser en un seul regard. En négliger un, c’est tronquer l’homme.

On appelle somatique ce qui a pour objet le corps, l’organisme humain.

On appelle psychologique ce qui est en l’homme, sans qu’il en soit l’auteur, autrement dit ce que l’on ap­pelle aujourd’hui les conditionnements.

L’éthique commence là où le psychologique s’arrête : lorsque la liberté entre en jeu. Ethique et psychologique s’opposent donc comme le vo­lontaire à l’involontaire. Donnons-en un exemple. Dans un album de Tintin, Allan, l’homme de main du peu recommandable Rastapopoulos, demande à Haddock : « Dors-tu avec la barbe au-dessus ou en-dessous des couvertures [3] ? » La question vaut d’ailleurs à son ex-capitaine une salutaire insomnie. Or, avant de se poser la question, dormir avec la barbe sur ou sous les couvertures n’était ni réfléchi ni volontaire ; après, cet acte devient conscient et voulu. Le premier acte sera qualifié de psychologique et le second d’éthique.

Enfin, le quatrième point de vue concerne ce qui, en l’homme, est l’œuvre de Dieu, ce qui dépasse le plan créé pour participer à la vie divine. Voilà pourquoi il est qualifié desurnaturel ; on pourrait aussi l’appeler théologal. L’épithète « spirituel » est plus ambigu car la volonté et l’intelligence font aussi partie de l’esprit de l’homme qui est une réalité créée. Disons-le encore d’une autre manière : le psychologique est dans l’homme, sans l’homme, c’est-à-dire sans sa liberté ; l’éthique est dans l’homme, par l’homme, c’est-à-dire ce qui est choisi ; le surnaturel ou théologal est ce qui, dans l’homme, vient d’au-delà de l’homme, c’est-à-dire Dieu.

b) Application à l’ennéagramme

Appliquons cette distinction à l’ennéagramme.

1’) Perspective somatique ?

Dans le corps humain s’enracine la caractérologie (que l’on songe à la caractérologie en quelque sorte mère qui est celle d’Hippocrate). Or, celle-ci est une géographie innée.

L’ennéagramme propose-t-il une géographie de l’âme ? Il est vrai qu’il ressemble à une typologie comme celle de Le Senne ou celle de Jung. Mais là s’arrête la ressemblance. Car l’ennéagramme raconte aussi une histoire.

Les types décrits par l’ennéagramme sont-ils innés ? Aucune étude ne le montre. Surtout, la lente acquisition, la formation des types (ou bases), leur évolution dans le temps, leur plasticité, plaiderait pour une origine au moins partiellement acquise.

Par conséquent, il paraît erroné d’assimiler purement et simplement, ainsi qu’on le fait souvent, l’ennéagramme à une caractérologie.

2’) Perspective psychologique

Nul ne choisit son type. Puisque le psychologique relève de l’involontaire, l’ennéagramme fait donc partie de la psychologie.

Plus précisément, toute réalité psychologique est neutre. Elle présente une face plus lumineuse et une face plus ombrée, selon qu’elle conduit à épanouir ou à rétrécir l’humanité. De même, les neuf types décrits par l’ennéagramme présentent cette double face. D’une part, ils correspondent à de véritables talents fondés dans notre humanité, des inclinations : à bien faire (type 1), à aider l’autre (type 2), à réussir (type 3), etc. D’autre part, ils sont corrélés à des mécanismes de protection qui peuvent enkyster le sujet : le clivage pour le type 5, la projection pour le type 6, la compensation pour le type 7, etc.

3’) Perspective éthique

Chaque être humain hérite d’une base, ce que certains appellent un épicentre. Puisque l’éthique commence avec la mise en jeu de la liberté, ce que l’ennéagramme décrit ne relève pas de la perspective éthique.

En revanche, l’involontaire est le « matériau » du volontaire, c’est-à-dire de bien de nos choix, ainsi que Paul Ricœur l’a longuement montré dans sa phénoménologie de la volonté. Par exemple, j’ai faim : la sensation de faim est involontaire, monte de l’organique et du psychologique. Quand nous en prenons conscience, nous ne sommes pas conditionnés, comme des animaux, à un type d’action. Nous pouvons décider de satisfaire tout de suite ou d’ajourner notre besoin d’être rassasié.

De même, le type (et plus généralement notre caractère et la configuration psychologique qui naît de notre histoire) est le « matériau » à partir duquel travaille le volontaire. En ce sens, bien qu’il soit de nature psychologique, l’ennéagramme intéresse l’éthique. Mieux je me connais, plus je peux d’une part développer mes talents et choisir de les cultiver pour moi ou pour l’autre, d’autre part, moins je suis dupe de mes mécanismes de protection, moins je me fais souffrir et moins je fais souffrir l’autre.

4’) Perspective surnaturelle

L’ennéagramme est une donnée psychologique. Il relève donc de la création, et non du surnaturel. Assurément, certaines présentations qui amalgament les plans ou instrumentalisent le religieux peuvent donner l’impression que l’ennéagramme parle du moi spirituel, profond, voire surnaturel de l’homme. De manière générale, nous savons bien que les dérives monistes ou New age effacent la distinction essentielle des deux plans, créaturel et surnaturel.

Maintenant, de même que le volontaire enrôle l’involontaire, de même la grâce se fonde sur la nature, selon le mot bien connu de saint Thomas : « La grâce n’enlève pas la nature, mais la perfectionne », et il faut ajouter : la purifie, c’est-à-dire la guérit. Au nom de l’unité de l’être humain. Voilà pourquoi l’ennéagramme, même s’il est un outil humain, donc spirituellement neutre, peut être un apport appréciable pour le chrétien. Là encore, selon sa double face : comme talent (lumière), il dit souvent quelque chose de la mission, du charisme de la personne ; comme défense (ombre), il révèle souvent quelque chose du combat spirituel fondamental et du péché capital de la personne. Par exemple, le type 8 est souvent appelé à une mission de gouvernement, de responsabilité auprès des hommes et son combat propre est l’humilité, en tant qu’acceptation de sa vulnérabilité.

Pour reprendre une distinction scolastique : dans l’ordre de la spécification, donc en son essence, l’ennéagramme relève du psychologique, mais dans l’ordre de l’exercice, donc en son existence, il concerne aussi l’éthique et la grâce [4].

2) Les différents degrés d’universalité

a) Distinction

L’on peut attribuer à un homme trois sortes de caractéristiques, selon leur degré d’universalité : universel, particulier, singulier. Par exemple, je peux dire de cette personne qu’elle :

– est un être humain, mortelle, intelligente, libre et responsable, digne de respect, etc. Tous ces traits sont universels

– est bretonne, professeur de physique, de sexe masculin, ayant des yeux bleus, etc. Tous ces traits sont particuliers.

– s’appelle Aristobule Ursiclos, a telles empreintes digitales, telles amitiés, etc. Tous ces traits sont singuliers.

Les caractéristiques universelles sont communes à tous les hommes, particulières propres à un groupe d’hommes, donc à quelques-uns d’entre eux, singulières spécifiques d’un et d’unseul être humain.

Là encore, aucune perspective ne doit être privilégiée ; les trois sont nécessaires pour que notre approche soit complète, contre tout universalisme abstrait, tout communautarisme ou tout culte excessif de la singularité.

b) Application à l’ennéagramme

En distinguant neuf grands types fondamentaux, l’ennéagramme parle des caractéristiques particulières de l’homme. En négatif, cela signifie donc que, d’une part, il n’apprend rien sur l’homme dans son essence universelle. Autrement dit, il décrit l’homme, il ne le définit pas, il ne traite pas de la nature de l’homme. D’autre part, si fines soient les distinctions proposées, même en ajoutant toutes les précisions apportées par les trois centres (cœur, tête et ventre), les trois sous-types (survie ou conservation de soi ; tête-à-tête ou sexuel ; grégaire ou social), les ailes, l’échelle de Richard Riso (distinguant neuf niveaux pour chaque type), etc., cette typologie ne peut jamais accéder jusqu’à la singularité ineffable de chaque être humain.

J’en déduirai plus bas trois règles pratiques importantes pour le bon usage de l’ennéagramme.

Jean Vanier fait appel à l’ennéagramme pour former les éducateurs de ses maisons. Il est d’autant plus intéressant de lire ce passage dans la Charte des communautés de l’Arche : « Toute personne, quels que soient ses dons ou ses limites, partage une humanité commune. Elle a une valeur unique et sacrée… Le besoin le plus profond de l’être humain est d’aimer et d’être aimé, elle a le droit à l’amitié, à la communion et à la vie spirituelle. »

3) Les différents aspects de la réalité décrite par l’ennéagramme

a) Distinction statique

Autant les distinctions qui viennent d’être proposées valent pour nombre d’autres approches humaines, autant celle-ci se concentre sur le spécifique de l’ennéagramme. Celui-ci décrit à la fois :

– un talent ou un don ;

– une blessure (qui se manifeste notamment dans une compulsion et se traduit par

– un péché ;

– un combat spirituel (je distingue celui-ci des deux précédents aspects, car sa cause ne se réduit pas à ce que Paul appelle la « chair », mais peut être extérieure, à savoir le « démon qui cherche qui dévorer »).

– une vertu, voire une mission ;

Prenons un exemple. Le type 5 a pour talent une capacité de distanciation, donc d’observation. Sa blessure est liée à un mécanisme de clivage par lequel il a mis l’affectivité (jugée non contrôlable, dangereuse) à distance. Son péché est souvent l’avarice, ainsi que l’insensibilité (apparente). Son combat spirituel a pour enjeu le risque de la rencontre et l’implication affective. Enfin, sa vertu est la sagesse et sa mission, celle du conseiller averti.

b) Relecture dynamique

L’ordre de présentation des cinq aspects – du lumineux (le don) au lumineux (la vertu) en passant par le négatif (la blessure, le péché et le combat) – est intentionnel. En effet, ils s’articulent dynamiquement. Le point d’entrée, notamment, me semble être positif. De ce point de vue, j’ai évolué depuis la rédaction de mon ouvrage Les neuf portes de l’âme, dont l’approche première est trop négative. Pour un chrétien, le type révélé par l’ennéagramme peut être interprété, en partie, par la parabole des talents. Je dis « en partie » car l’on sait que cette parabole s’entend aussi, voire d’abord, du don de la grâce ; or, les dons décrits par l’ennéagramme, on l’a dit, relève de la création.

Or, selon les blessures reçues lors de l’éducation, le talent va être détourné par l’enfant afin qu’il puisse y trouver les gratifications dont il a besoin pour être reconnu de ses parents et recevoir l’amour et la sécurité dont il a besoin pour vivre. Or, mis en place très tôt, ces comportements vont devenir compulsifs. « Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel », dit Baudelaire dans Le Spleen de Paris [5]. De plus, corrélés à des messages cognitifs, à des fausses croyances, ils rétrécissent le champ de conscience. Ainsi le type 2 cherchera cet amour en rendant service, en se montrant le plus possible attentif aux besoins de son entourage. Il se convaincra inconsciemment qu’il ne peut être reconnu que lorsqu’il met l’autre en dette.

Mais l’homme est aussi un être de liberté. Les blessures sont surdéterminées par des décisions. Arrivé à un certain âge, le choix fondamental sera le suivant : employer ses talents pour soi ou pour l’autre. En fait, puisque double est la polarité du type, il se double d’un autre, à l’égard de la face ombragée : céder à la compulsion ou accéder à la liberté intérieure.

Or, selon le mot de Hölderlin, « Où il y a danger, croît aussi le secours  [6] ». Le lieu de nos plus grands combats spirituels sont donc aussi ceux de nos bénédictions. Le combat de Jacob l’atteste.

Enfin, en croissant dans la connaissance de soi et en consentant au changement en profondeur, le talent qui est un donné de départ devient une vertu et, s’inscrivant dans une histoire sainte où Dieu appelle et l’homme répond, le signe et le « matériau » d’une mission.

B) Réponses à quelques résistances

J’isolerai quelques-unes des objections parmi les plus fréquentes sans prétendre être exhaustif.

1) Un lien avec l’occultisme ?

Ce lien est double : l’origine et l’interprétation. L’ennéagramme demeure marqué par son origine, gnostique, hermétiste, occulte, et son actuelle interprétation New age, moniste, orientaliste, etc. Par exemple, une information sur l’ennéagramme faite en surfant sur internet est pour le moins alarmante. Sous le mot « ennéagramme », on trouve associées bien des notions qui nous font craindre de funestes confusions : « effort de libération du moi », « moyen pour accéder à l’essence du moi », « origine soufie », outil venu du monde occulte fondé sur la numérologie et la divination, etc.

a) Distinction générale

Il ne s’agit pas de nier l’origine et l’interprétation néo-païennes, mais de les découpler de leur contenu. Autrement dit, le propos de la critique porte sur le vecteur et non sur le contenu. Dans les 16 conseils qu’il donnait à un étudiant, S. Thomas notait : « Quand quelqu’un te parle, regarde à ce qu’il te dit et non pas à celui qui te parle ».

Ce travail demande un discernement patient. Prenons l’exemple de l’usage non mathématique des nombres – hâtivement qualifié d’ésotérique. C’est oublier que les Pères de l’Église, comme saint Augustin, et les Docteurs de l’Église, comme saint Thomas, n’éprouvent aucune gêne à interpréter, en un sens mystique (« mystice », disent les deux auteurs cités dans leurs commentaires de l’Écriture), les très nombreux passages bibliques qui font appel aux chiffres. Il n’est donc pas possible d’assimiler hâtivement l’emploi de ceux-ci à l’hermétisme. Rappelons d’ailleurs que l’usage des chiffres, dans l’ennéagramme, est très accidentel. Pour ma part, il ne sert qu’à numéroter, donc se réduit à leur usage ordinal.

De manière générale, le Concile Vatican II à la suite des Pères et des Docteurs médiévaux, nous offre la juste attitude : ni peur, ni fusion avec les doctrines extérieures à la foi, mais accueil et discernement. En cela, l’Église ne fait que suivre, une nouvelle fois, que l’attitude prônée par saint Paul : « Eprouvez tout et gardez ce qui est bon ».

b) Exemples de discernement

L’histoire de l’Église nous offre quantité d’autres exemples de salutaires distinctions. Nommons-en quelques-uns :

– Les vertus cardinales sont citées par le livre des Proverbes – « Aime-t-on la rectitude ? Les vertus sont les fruits de ses travaux, car elle enseigne tempérance et prudence, justice et courage » (Sg 8, 7) –, reprises dans d’innombrables écrits chrétiens et magistériels (cf.Catéchisme de l’Église catholique, n° 1805-1809). Or, leur systématisation vient du stoïcisme qui est un système philosophique moniste (panthéiste) et déterministe, donc incompatible avec la foi chrétienne.

– La philosophie de Plotin fut largement utilisée par les Pères et même, quant à son grand schème sortie-retour (exitus-reditus), par Thomas d’Aquin. Or, c’est un païen qui correspond aux critères de la gnose : la matière comme principe mauvais, le multiple comme dégradation de l’un, le salut par le savoir, etc.

– S. Thomas a abondamment intégré la philosophie du philosophe Aristote (plus de 8.000 citations du Stagirite dans ses écrits), alors que, au treizième siècle, la majeure partie des maîtres de l’Université le suspectent à cause de son trop grand paganisme : il croit à l’éternité du monde, à l’unicité de l’âme (monisme psychique).

– Pie XII interpréta, avec lucidité et hauteur de vue, nombre de découvertes scientifiques, en montrant leur compatibilité avec la doctrine et la pratique chrétiennes, par exemple : la psychanalyse, l’hypnose, les techniques analgésiques d’accouchement, etc.

– Et, surtout, l’attitude même de l’Écriture. Tous les écrits sapientiaux accueillent les acquis de la sagesse païenne, comme la distinction des quatre vertus cardinales. Le Nouveau Testament l’imite : saint Paul demande que « tout ce qu’il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d’aimable, d’honorable, tout ce qu’il peut y avoir de bon dans la vertu [arètè], voilà ce qui doit vous préoccuper » (Ph 4,8).

Inversement, rappelons-nous combien les peurs ont été coûteuses dans le temps passé : la peur de la modernité, de la démocratie, de la méthode historique, du monde en général.

c) L’analogie avec la psychanalyse

L’analogie avec la psychanalyse me paraît éclairante. La naissance de la psychanalyse freudienne s’est faite dans le cadre du scientisme et du positivisme athée. Nombre des développements du médecin viennois peuvent nourrir le rejet de la foi et de la religion en général, considérées comme une névrose.

Or, bien des disciples chrétiens ont permis un heureux découplage : Roland Dalbiez, Paul Ricœur, Louis Beirnaert, Joseph Tonquédec, Françoise Dolto, etc., et aujourd’hui, Jacques Arènes, Nicole Fabre, Nicole Jeammet, Marie Balmary et tant d’autres. Ce découplage a demandé un travail de discernement (entre ce que Dalbiez appelait la méthode psychanalytique et la doctrine freudienne), long (plusieurs décennies), laborieux, toujours menacé par les trois risques du rejet, de la confusion et de la séparation.

Or, aujourd’hui, la matrice religieuse des nouvelles thérapies a changé du tout au tout : ce n’est plus la religion de l’humanisme athée, mais celle du monisme, d’origine orientaliste. Tel est le défi : opérer un heureux discernement sans rejet ni confusion. Or, le discernement requiert non pas la crainte mais l’accueil et l’œuvre de l’intelligence mesurée par une anthropologie rationnelle et chrétienne.

2) Une relation avec Gurdjieff ?

M. Laffargue a longuement montré les liens existant entre l’ennéagramme, Gurdjieff et ceux qui ont été formés par lui, directement ou indirectement.

Cette relation émeut beaucoup. Il ne s’agit pas de nier l’influence néfaste et même destructrice de Gurdjieff et d’un certain nombre de ses disciples. Mais, une nouvelle fois, de procéder à un discernement évitant les amalgames malencontreux.

a) Distinguer instrument et mésusage

La première objection a conduit à distinguer le vecteur et le contenu. Je souhaiterais ici introduire une autre distinction : entre un instrument et son usage. Le mésusage d’une chose ne préjuge pas de sa valeur intrinsèque. Le mésemploi de l’instrument n’en discrédite pas la valeur mais seulement l’employeur. Combien de sectes instrumentalisent la Bible ? Le Père Jean-Claude Badenhauser a rappelé que l’on avait utilisé les Exercices spirituels de saint Ignace pour son efficacité marketing, voire que certains prêtres en faisaient un usage manipulateur. « On peut mésuser de tout, y compris de la vertu », disait Aristote. La conduite automobile cause encore chaque année plus de cinq mille morts et des centaines de milliers de blessés. Pourtant, qui en tirerait la conclusion que la voiture est intrinsèquement mauvaise ?

Il en est de même pour l’ennéagramme. Sinon, comment expliquer ses effets bénéfiques si nombreux sur beaucoup de personnes ? Assimiler l’ennéagramme à son usage pervers équivaut à raisonner de la manière suivante : le Ku Klux Klan a utilisé la croix comme support ; la croix est le symbole des chrétiens ; donc le chrétien est un adepte du Ku Klux Klan…

Enfin, il faut revenir aux faits. Si l’ennéagramme est parfois mal utilisé et peut porter préjudice à certains, dans l’immense majorité des cas, les effets sont bienfaisants. Le questionnaire qui a été rempli pour cette journée l’atteste.

b) Le raisonnement par contiguïté

Le raisonnement à partir de Gurdjeff procède de la manière suivante : Gurdjieff a formé Ichazo qui a formé Naranjo qui a formé Helen Palmer qui a formé Eric Salmon. De même, l’on dira : les ouvrages sur l’ennéagramme citent des auteurs qui tous, indirectement ou directement, ont touché Gurdjieff.

Il ne suffit pas qu’il y ait eu contact, voire formation, pour qu’il y ait influence néfaste. Encore faut-il voir ce qui est retenu ou cité. Encore faut-il que la personne ait accepté de se laisser manipuler, ait adhéré à ce qui est faux. J’ai connu, à la Sorbonne, des professeurs disciples de Nietzsche, très séduisants ; je ne suis pas devenu nietzschéen pour autant. Or, la lecture des ouvrages d’Helen Palmer montre bien qu’elle ne retient de ses maîtres que les descriptions de la personnalité. Là encore, procédons par analogie. S. Thomas cite Aristote qui cite Pythagore qui est un grand initié. Cela suffit-il pour faire de S. Thomas un maître occulte ?? La réponse est évidente : tout dépend ce qu’il retient des auteurs qu’il cite. L’argument par contiguïté n’est que très apparemment convaincant : « Vous aimez les chiens, Hitler aimait les chiens, comme c’est étrange… »

J’ajoute mon expérience personnelle. Lorsque j’ai rédigé mon livre sur l’ennéagramme, j’ai téléphoné à Mgr. Jean Vernette pour avoir son avis sur la question : si l’ennéagramme avait maille à partir avec l’ésotérisme, il était, mieux que quiconque, à même d’en juger objectivement. Il m’accueillit très courtoisement. Aussitôt, il alla voir dans son fichier et en tira deux notes : l’une sur l’ouvrage de Maria Beesing, Robert Nogosek et Patrick O’Leary qu’il avait lu, lors de sa parution en français [7], l’autre sur un article – d’un jésuite, je crois – évaluant la compatibilité de l’ennéagramme et de la foi chrétienne. Mgr. Vernette me lut le résumé de cet article qui, grosso modo, disait que cette méthode ne contenait rien de contraire à la foi et pouvait être utile. Je lui fis part de mes questions et, sans que je rentre dans le détail, sans même que je lui parle de mon appartenance à l’Emmanuel, il me dit avoir l’expérience qu’ici, comme au Canada, on voyait deux tendances très nettes se découper, sur fond d’ignorance et d’indifférence généralisées : d’une part, une tendance dure, notamment dans les groupes de sensibilité « pentecôtiste ou charismatique », encline à craindre et à diaboliser tout ce qui venait de l’Orient ou prétendument de l’ésotérisme ; de l’autre, une tendance ouverte, dialogante, cherchant la rencontre et la vérité là où elle se trouvait : c’est ce qu’il essayait de vivre. M’avouant ne pas en savoir plus, il me renvoya sur un Centre d’Etudes des religions présent au Québec dont il savait qu’il comportait des personnes bien plus compétentes. Il acheva en me disant être très intéressé par la question et souhaitant que je lui envoie mon ouvrage dès parution pour en faire recension [8].

3) Un manque de fondement scientifique ?

On reproche parfois à l’ennéagramme son manque de fondements scientifiques.

Je ne connais pas bien les études qui ont pu être faites. M. Daniel Laffargue a évoqué une récente thèse, aux Etats-Unis sur le sujet.

La source est avant tout l’observation. Les deux seules études dont j’ai entendu parler sont les suivantes.

Une étude sur 3.200 infirmières, faite aux États-Unis, a montré une répartition égale selon les types. En revanche, une seconde question (« Après cinq ans, regrettez-vous ? reprendriez-vous le même travail ? »), a établi une inégalité de répartition : c’était les types 2 les plus à l’aise dans leur travail.

Markus Becker a réalisé, en 1991, en Allemagne, une étude statistique de réparti­tion des différents types [9]. Les trois types les plus représentés sont le 5, le 8 et le 9 (chacun près de 14 %). Le type le moins représenté est le 1 : un peu moins de 7 %. Entre les deux, en ordre décroissant : le 2 (un peu moins de 13 %), le 3 (12 %), le 6 (moins de 11 %), le 4 (9 %) et le 7 (7,5 %). Ces résultats sont intéressants. Ils montrent d’abord que les types sont loin de se répartir de manière uniforme, puisque la fourchette va du simple (le 7) au double (le 5, le 8 et le 9), ce qui est une différence très significative.

Il faut ajouter les études d’Helen Palmer, l’une des spécialistes. Elle a réalisé plus de 10.000 « panels » d’ennéagramme et, avant de découvrir cette méthode, avait analysé 35.000 profils psychologiques, les répartissant selon leur manière de voir le monde en… neuf groupes. Quelle ne fut donc pas sa surprise de constater que l’ennéagramme proposait une répartition si proche de la sienne.

Enfin, on ne peut faire fi de l’expérience de tous ceux qui ont pratiqué l’ennéagramme. La grande majorité des personnes se sont retrouvées dans l’un des neuf types, après un temps variable. Et la découverte concerne non pas des similitudes superficielles mais profondes et durables.

4) Une condamnation par le Magistère ?

Un récent document du Conseil pontifical de la culture et du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux sur le Nouvel Age fait allusion à l’ennéagramme au terme d’un paragraphe consacré à la proximité entre New Age et gnose. Voici le texte : « Un exemple nous est donné par l’ennéagramme – un instrument pour l’analyse du caractère selon neuf catégories – qui, lorsqu’on l’utilise comme instrument de croissance spirituelle, introduit une ambiguïté dans la doctrine et la pratique de la foi chrétienne [10] ». Un certain nombre de personnes, lisant rapidement le texte, l’ont interprété comme une mise en garde, voire comme une critique, à l’égard de l’ennéagramme.

a) Le texte

Je ne voudrais pas me lancer dans une herméneutique détaillée du document.

Le contexte dicte l’intention du texte : l’évaluation négative du péril représenté par la pensée gnostique présente dans le New Age. Il permet donc de comprendre pourquoi l’approche est négative et ne comporte pas de considération accueillante. Doit-on aller plus loin et affirmer que cette absence d’exposé positif est aussi une disqualification ? Considérons le texte lui-même. La réponse à la question posée est clairement négative.

D’abord, deux indices textuels : 1. l’ennéagramme est défini (« un instrument pour l’analyse du caractère selon neuf catégories ») avant d’être critiqué ; 2. la proposition « lorsqu’on l’utilise » a clairement une destinée grammaticalement restrictive.

Ensuite, le contenu sémantique. 1. La définition de l’ennéagramme ne comporte rien qui fasse allusion ni à la foi chrétienne ni à la gnose ; or, la critique porte sur ces aspects ; il n’est donc pas étonnant que le texte ne se prononce pas favorablement, car telle n’est pas son intention. 2. La proposition restrictive pose une distinction très salutaire (c’est le cas de le dire !). En effet, intentionnellement, le texte répète le terme « instrument » : l’ennéagramme peut être utilisé soit comme « instrument pour l’analyse du caractère », soit comme « instrument de croissance spirituelle » ; or, seul le second usage est condamné : car il « introduit une ambiguïté dans la doctrine et la pratique de la foi chrétienne », donc est condamnable. Ce point mériterait un long développement qu’il n’y a pas lieu de faire ici. L’idée est la suivante : la croissance spirituelle est la réalisation du salut en nous ; or, la rédemption est l’œuvre de Dieu ; mais un instrument comme l’ennéagramme fait appel aux seules forces humaines (ici de connaissance de soi) ; donc, l’ennéagramme utilisé à des fins spirituelles s’oppose à la vérité du salut.

De plus, rappelons une règle de bon sens : ne pas parler en termes louangeurs n’est pas condamner ; ne pas dire du bien, ce n’est pas dire du mal : sinon, tout silence rimerait avec médisance. Il en est de même dans l’usage de l’interdit en morale : ne pas condamner n’a jamais été promouvoir. Plus encore, c’est laisser à la liberté le choix du bien à accomplir ; de même, ici, c’est laisser libre champ à l’intelligence.

Enfin, le Saint-Siège n’interdit pas ce qu’il ne condamne pas, afin de respecter les domaines de compétence : s’il ne dit rien sur l’outil qu’est l’ennéagramme, c’est qu’il relève du domaine empirique et rationnel et que le Magistère n’a pas la compétence pour en juger (comme pour la plupart des doctrines philosophiques ou scientifiques). Certains se trouveraient rassurés que l’Église s’engage sur tous ces points, mais il faut en mesurer le prix : l’autonomie de la raison et la possibilité même de la recherche.

b) L’intention

Ayant parlé de ce document avec le Secrétaire du Conseil pontifical pour la Culture, celui-ci m’a formellement affirmé que le Document, serein, dans sa forme et dans son contenu, ne visait ni une personne, ni un groupe, ni une technique quelle qu’elle soit. Cette réponse suffisait. Mais j’ai voulu avoir confirmation de l’application de cette règle générale au cas particulier de l’ennéagramme. La réponse est que celui-ci n’est nullement condamné comme méthode ; il ne l’est que s’il est présenté comme un moyen de salut [11]. Précisant encore davantage, je demandais pourquoi l’avoir alors nommé comme exemple, à l’exclusion d’autres méthodes, la réponse fut que ce choix s’explique par le contexte culturel américain : en effet, le rédacteur expert vient des Etats-Unis où la pratique de l’ennéagramme est largement plus répandue qu’en Europe.

La pratique du Saint-Siège le confirme. Je pense à l’exemple d’un professeur d’une Faculté de théologie à qui la Congrégation pour la Doctrine de la foi a demandé de rectifier sa position parce qu’il « proposait l’ennéagramme comme moyen afin que l’homme puisse atteindre sa plénitude aussi du point de vue spirituel ». Citant le document du Conseil pontifical de la culture et du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, Jésus-Christ, le porteur d’eau vive (1.4), ce Dicastère précisait : « L’ennéagramme, s’il est utilisé comme moyen de croissance spirituelle, introduit une ambiguïté dans la doctrine et dans la vie des chrétiens ». Il n’est donc en rien illégitime de l’employer, mais comme un outil de connaissance de soi et de développement personnel.

5) Des dangers de manipulation ?

L’application pratique de l’ennéagramme montre d’indéniables dérapages. J’en ai fait, pour ma part, une fois l’expérience. L’on songe aussi à l’usage intempestif fait dans certaines communautés, en entreprises. Plus généralement, toute typologie n’est-elle pas enfermante ?

a) Le caractère enfermant de la typologie ?

Assurément, l’ennéagramme peut servir d’instrument de manipulation de la liberté d’autrui et de réduction de la réalité à une représentation. Mais ce risque se rencontre avec toute méthode psychologique et caractérologique. Nous ne reprendrons pas la distinction entre un outil et son usage. Nous donnerons plus bas des règles déontologiques permettant le bon usage de l’outil.

Il est intéressant et révélateur qu’Helen Palmer se refusait à constituer des équipes à partir des types. L’essentiel, disait-elle, c’est que la personne soit mature, adulte, avec et dans son type.

George Durner, celui qui a introduit la formation à l’ennéagramme dans les maisons de l’Arche, répond souvent : « Pourtant, nous avons bien une taille, un sexe, etc. Et cela ne nous dérange pas de les avoir, de le dire. Alors pourquoi pour le type ? » J’ajoute : nous avons une couleur d’yeux, un caractère, un milieu social, etc.

Par ailleurs, le vice est un hommage rendu à la vertu : les craintes engendrées par l’usage manipulateur de l’ennéagramme atteste sa puissance d’interprétation. Pour continuer à filer la métaphore du moyen de transport, il faut plus de vertu (prudence, justice, sobriété, etc.) pour conduire une voiture qu’une bicyclette. La crainte nous fait oublier que l’endroit de la puissance dont l’envers est la manipulation réductrice, c’est la capacité qu’a la méthode de rendre compte de la réalité.

Enfin, le risque est présent dans toute idée, donc dans toute mise en œuvre de l’intelligence: il s’est toujours trouvé des esprits pour souligner que l’abstraction perdait la richesse de la singularité individuelle (parler de l’homme en général, c’est déconsidérer la généreuse diversité des personnes). Seulement ces esprits chagrins oublient que l’abstraction permet l’accès à l’universel et à l’intelligible, sans pour autant nier ce qu’elle doit en exclure, à savoir cette singularité ineffable.

b) Incontournables typologies

La distinction est-elle enfermante ? Mais qui n’en utilise pas le plus souvent spontanément, voire à son insu ? Mieux vaut qu’elle soit explicitée et validée, ce qui est le cas de l’ennéagramme.

Même les personnes les plus libres n’ont pas hésité à faire appel à des classifications voisines. Je pense ici au poète Karol Wojtyla – un exemple parmi beaucoup. On se souvient que l’ennéagramme se fonde sur trois centres : cœur, tête et ventre. En termes anthropologiques : sensibilité, intelligence et volonté. Or, au sein d’une série de poèmes intitulés « Je commence à discerner certains profils particuliers », le futur pape polonais a distingué trois profils : 12. « L’Homme de l’émotion » ; 13. « L’Homme de l’intellect » ; 14. « L’Homme volontaire ». Comment ne pas y reconnaître les trois centres ? Wojtyla consacre un bref poème à chaque profil dont il pointe la spécificité et qu’il invite non pas à se nier, mais à pousser jusqu’au bout sa logique et ainsi à s’ouvrir. Ces textes sont plus riches que tout commentaire [12].

12. « L’Homme de l’émotion » : « Non, lorsque l’amour t’inonde, tu ne te lasses pas : c’est une tache d’enthousiasme, agréable, toute en surface. Si elle sèche – sens-tu le vide ? Entre cœur et cœur, il y a toujours un espace. Il te faut y entrer lentement, jusqu’à ce que l’œil voie la couleur, que l’ouïe saisisse le rythme. Aime donc, va jusqu’au fond, découvre ta volonté, et c’en sera fini des fuites du cœur, du dur contrôle de la pensée ».

13. « L’Homme de l’intellect » : « Ta vie frustrée d’enchantements, de variété sans goût de l’aventure, sans espace, sans rien de spontané. Quelles crampes donnent tes formules, tes notions, tes jugements avides de tout condenser, vides de ce qu’ils condensent. Surtout ne brise pas mes défenses, heureux qui en a ; toutes les routes de l’homme vont dans le sens de la pensée ».

14. « L’Homme volontaire » : « Moment de volonté incolore mais lourd comme un coup de piston, ou tranchant comme une cravache, moment qui cependant ne s’impose en vérité à personne, à moi seulement. Il ne mûrit pas du sentiment comme un fruit la pensée ne le fait pas naître. Ce n’est qu’un raccourci. Quand il vient, je dois l’endurer, ce que je fais d’ordinaire. Nulle place alors pour le cœur ni la pensée, seul l’instant qui explose en moi, comme la croix ».

c) Un effet Barnum ?

M. Laffargue a parlé d’un effet Forer pour expliquer le succès de l’ennéagramme. L’effet Forer, du nom de son inventeur (aussi appelé « effet Barnum » par le psychologue Paul Meehl en référence à l’homme de cirque Phineas Taylor Barnum, réputé maître en manipulation psychologique) est une illusion psychologique. En effet, il est proposé à un sujet une vague description de la personnalité, plus encore d’une description qui vaut pour n’importe qui. Or, le sujet se l’applique spécifiquement à lui-même, en affirmant qu’il correspond de manière très exacte à lui-même, qu’il le décrit dans sa différence d’avec les autres. Il y a donc confusion entre l’universel et le singulier.

Précisément, les études montrent que l’illusion psychologique se fonde sur différents traits, notamment trois :

– La présence dans l’analyse de traits majoritairement positifs. Le sujet accepte facilementles discours qui nous valorisent. Ainsi, il ressort des différentes études que les traits de caractère qui nous avantagent sont plus facilement acceptés comme une description précise de notre personnalité que les traits désavantageux.

– Le fait que l’analyse s’applique personnellement et uniquement à la personne. Les sujets pensent que les propositions leur correspondent d’autant plus si le profil de personnalité commence par « Pour toi ».

– Le caractère vague de la description. Lorsque les analyses de personnalité proposent une description vague de traits et de leur contraire, l’esprit humain comble la description en y projetant ses propres images et en ne retenant que ce qui l’arrange.

Or, aucun de ces traits ne s’appliquent à l’analyse proposée par l’ennéagramme :

– L’ennéagramme se présente souvent comme une analyse peu valorisante. Il n’est pas du tout rare que la personne, en le lisant, résiste tant elle sent ses compulsions, ses défenses dévoilées. D’ailleurs, certains types de personnalité sont allergiques aux descriptions trop flatteuses.

– La déontologie de l’ennéagramme se refuse à toute interpellation du genre « Vous êtes ceci ». De plus, l’instrument se présente comme une typologie générale (puisqu’il répartit les types en neuf catégories embrassant donc des millions de personnes) et non pas singularisée.

– L’ennéagramme est une analyse précise et nullement vague. Elle descend dans le détail. D’ailleurs, les types sont présentés par comparaison avec les autres. Enfin, l’analyse n’hésite pas à employer des négations, des exclusions précises (par exemple, le type 7 n’est pas en connexion avec son affectivité), ce qui n’est en rien généralisable.

Par conséquent, l’effet Forer ou Barnum ne peut en rien expliquer l’adhésion en profondeur à l’ennéagramme.

6) Un manque de confiance en Dieu ?

Seul le Christ sauve, diront certains. Faire de l’ennéagramme un outil de transformation de soi confond la nature et la grâce.

Assurément, il est nécessaire de distinguer psychologique et spirituel, ainsi qu’on l’a rappelé ci-dessus. Le salut n’est pas la santé, le péché n’est pas la maladie, la grâce n’est pas l’expérience intérieure, la conversion n’est pas la conscience de soi, etc.

Mais il faut ajouter deux précisions.

Tout d’abord, distinction n’est pas séparation. Nous l’avons aussi dit plus haut : ce qui doit être distingué au plan des essences, est uni dans l’existence.

Ensuite, il y a une légitimité du plan psychologique. Qui est celui de la création : le païen ne se réduit pas à l’anti-chrétien ou au gnostique. Or, au plan humain, il existe de véritables et profonds changements, des prises de conscience admirables. Un chrétien ne peut pas l’ignorer, pas plus qu’il ne peut les confondre avec l’action de la grâce, ni voir celle-ci partout à l’œuvre, au risque de la confondre avec la nature.

C) Quelques critères de discernement

Je souhaiterais terminer en offrant quelques critères de discernement. La liste, non exhaustive, que je vais maintenant proposer est d’abord inspirée des objections, cherchant à incarner les réponses ci-dessus.

1) Les dix critères offerts par le site de l’IEDH

L’ IEDH (Institut Européen de Développement Humain), fondé par Jean-Paul Mordefroid, membre de la communauté de l’Emmanuel, consultant et formateur, employant l’ennéagramme avec d’autre outils, propose une grille de dix critères.

Je le cite :

« Conscient des questions, des inquiétudes et des critiques suscitées par l’usage des méthodes de développement personnel en général et de l’ennéagramme en particulier, l’IEDH a formalisé sa déontologie et ses critères de discernent à l’occasion d’une journée de réflexion organisée avec des praticiens et des experts le 17 juin 2001 sur le thème :Ennéagramme et vie chrétienne : quels discernements ?

1/ Si l’origine de l’ennéagramme comme figure symbolique et mnémotechnique semble se perdre dans la nuit des temps, la méthode proposée aujourd’hui sous ce nom à travers des livres et des formations est un produit du milieu du XXème siècle clairement attribuable, dans son état actuel à des auteurs comme Oscar Ichazo, Claudio Naranjo, Helen Palmer, Bob Ochs,…

2/ En tant que méthode globale, l’ennéagramme est analysable et évaluable sur sa pertinence et son efficacité tant au plan conceptuel que pratique (mais les évaluations en langue française sont encore trop peu nombreuses).

3/ En tant que guide de description et de connaissance de soi – et sans les ajouts philosophiques ou spirituels que certains lui apportent, il est compatible avec une anthropologie chrétienne.

4/ En particulier, en situant la blessure par rapport à un don, il est à la fois :

– outil de thérapeutique (travail de mémoire sur un passé, permettant de lever des méconnaissances…)

– aide à une dynamique de développement (ouverture sur une perspective de changement, découvrant des portes…).

5/ Pour autant, l’ennéagramme, qui permet diagnostic et balisage, ne contient pas, en lui-même, les outils de développement personnel nécessaires au cheminement ultérieur.

6/ En outre sa découverte nécessite un accompagnement par un formateur sérieux, en groupe ou individuellement (se borner à la lecture d’un livre, quel qu’il soit, étant, au mieux, insuffisant, au pire dangereux voire destructeur).

7/ La puissance d’investigation de l’ennéagramme et les objets mêmes (compulsion) du travail qu’il permet font que cette méthode présente des risques pour des personnalités encore trop peu structurées ou psychiquement fragiles ; nous recommandons un âge minimal d’accès, non à la connaissance conceptuelle de l’approche, mais à son emploi dans un cadre institutionnel. Un entretien préalable permet de situer la demande et de valider l’indication.

8/ Cette puissance peut entraîner une fascination excessive. Aussi est-il préférable de proposer au partenaire peu familiarisé avec l’introspection une première découverte de soi à partir d’outils plus simples et plus classiques (caractérologie, bases de l’Analyse Transactionnelles, assertivité, éléments de PNL,…) et, si possible, en s’appuyant sur une approche anthropologique solide.

9/ La progressivité de la découverte impose qu’on respecte le rythme du participant et, en particulier, qu’on ne lui annonce jamais sa base présumée, ce qui a pour corollaire :

– qu’on ne corrige pas la base qu’il déclare, même si cela semble une erreur ou une illusion (à lui d’en faire la découverte) ;

– qu’on s’abstient d’utiliser les numéros des bases dans la conversation courante, hors séance de travail ;

– qu’on ne type pas à distance (des personnes dans un groupe, des personnes connues mais absentes,…)

10/ Enfin, toutes les précautions usuelles quant à la déontologie du formateur sont évidemment de rigueur : liberté de choix, respect de la liberté de la personne, discrétion, distance juste, professionnalisme, supervision du formateur, …

En résumé : l’ennéagramme est, pour nous, une méthode contemporaine, parmi d’autres, à utiliser avec doigté et discernement ! »

2) Quelques ajouts

Née d’une pratique de l’ennéagramme, jointe à une réflexion critique, cette grille me paraît de grande valeur. Je me permettrais seulement de préciser les points suivants.

a) Ajout aux deux premiers critères. Découpler l’ennéagramme de l’occultisme

L’ennéagramme est une méthode empirique et rationnelle. Il est donc nécessaire de la présenter en dehors de tout lien avec l’occultisme ou la pensée de Gurdjieff qui n’apportent aucune validité.

b) Ajout au troisième critère. Distinguer psychologique et surnaturel

Le talent que dévoile l’ennéagramme n’est en rien surnaturel. Il vient de la création. La différence nature-grâce permet de sortir de la tentation de panthéisme et du risque d’autodivinisation.

La dérive des groupes Gurdjieff invite à préciser deux points :

– Quant à la finalité : l’ennéagramme ne permet pas de faire accéder « au-delà du moi ». Le changement que cette connaissance profonde de soi apporte demeure intérieure au cadre humain, ne sort pas du moi. Seule la grâce dépasse les ressources de la seule nature, toutefois sans jamais la nier : « La grâce n’ôte pas la nature, mais l’achève », dit une affirmation célèbre de saint Thomas.

– Quant au moyen : l’ennéagramme fait appel à des moyens qui relèvent de la raison et de la liberté. L’on doit donc prohiber tout appel à des moyens invitant à la perte du contrôle de soi comme la drogue, etc.

c) Ajout au septième critère. Mieux calibrer la proposition

Trois précisions pourraient être utiles :

– L’âge

George Durner remarque : « Il n’y a pas de limite supérieure d’âge. En revanche, il y a une limite inférieure. Je refuse de proposer l’ennéagramme avant 30 ans : c’est d’ailleurs l’âge minimal auquel je propose le stage ».

– La stabilité émotionnelle

L’ennéagramme est une démarche qui va vers l’intérieur, le centre de la personne ; en le révélant, il bouleverse. Par conséquent, la personne ne doit pas être trop fragilisée intérieurement pour en bénéficier. Il faut par exemple éviter systématiquement d’employer l’outil face à une personne en dépression (qui présente donc une image trop dépréciative d’elle-même).

– La décision intérieure

L’ennéagramme ne peut être employé avec fruit que chez une personne ayant décidé d’entrer dans une démarche de remise en question, de changement de soi.

d) Ajout au huitième critère. Mieux calibrer la méthode

Plus précisément, j’introduirai ici la distinction des trois niveaux d’universalité, avec la triple conséquence :

– Au plan universel : nécessité d’une anthropologie.

– Au plan singulier : respect de la richesse inépuisable de chaque personne.

– Au plan particulier : nécessité de faire appel à d’autres outils pour ne pas absolutiser l’ennéagramme. Cela est vrai de celui qui emploie l’ennéagramme pour lui-même autant que du formateur tenté d’être mono-outil.

Conclusion

Nous n’avons jamais été aussi meurtris qu’à notre époque. En même temps, nous n’avons jamais bénéficié d’autant de ressources thérapeutiques en tous genres [13]. Pour moi, c’est un signe des temps, comme l’Écriture et le Concile Vatican II nous invitent à les lire.

L’attitude première face à des méthodes comme l’ennéagramme et nombre d’autres se doit d’être l’accueil serein et vigilant. Non la rétraction soupçonneuse. C’est ce que recommande saint Ignace de Loyola dans un passage assez important pour être cité par le Catéchisme de l’Église catholique : « Tout bon chrétien doit être plus prompt à sauver la proposition du prochain qu’à la condamner [14] ».

« Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites ». Le Christ prend soin du divin. Il prend aussi soin de l’humain. Il nous invite à faire de même. Et d’abord de l’humain qui est en nous.

 

 


Notes
[1]            Docteur en médecine, en philosophie et en théologie, Pascal Ide est prêtre du diocèse de Paris, membre de la Communauté de l’Emmanuel. Auteur de nombreux ouvrages, notamment sur Benoît XVI ou le théologien Hans Urs von Balthasar, il a aussi beaucoup écrit sur la connaissance de soi, à la frontière entre théologie et psychologie. Pionnier dans le décloisonnement des savoirs, Pascal Ide m’a beaucoup aidée dans ma réflexion sur l’anthropologie de l’ennéagramme.

[2]            Le terme colère (orgè) est attribué à Jésus une seule fois (Mc 3,5).

[3]            Hergé, Les aventures de Tintin, Coke en stock, Bruxelles, Casterman, 1958, p. 42.

[4]            On aurait aussi pu faire appel à la distinction de l’ordre d’exercice (existence) et de spécification (essence).

[5]            Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Claude Pichois (éd.), coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 2 volumes, tome 1, 1975, p. 303.

[6]            Friedrich Hölderlin, Patmos, trad. Maxime Alexandre, Paris, Les Lettres modernes, 1968, p. 13.

[7]            Maria Beesing (o.p.), Robert Nogosek (c.s.c.), Patrick O’Leary (s.j.), L’Ennéagramme. Un itinéraire de la vie intérieure, Paris, DDB, 1992.

[8]            Malheureusement, les éditions Fayard ne l’a pas fait, par oubli, malgré deux relances.

[9]            Ces chiffres sont imprécis, car ils traduisent numériquement un diagramme analogique en colonnes. Ren­seignements tirés d’un polycopié sans nom d’auteur :Turbolecture et ennéagramme : Bases, Paris (66, Champs Elysées, 75008 Paris), IDEOdynamic,1994, p. 8. Cote à la Bibliothèque Nationale : 4° V 59017. On retrouve aussi ces résultats dans l’ouvrage de René de Lassus, L’Ennéagramme, Alleur (Belgique), Marabout n° 3568, 1997.

[10]          Conseil pontifical de la culture et Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux,Jésus-Christ le porteur d’eau vive. Une réflexion chrétienne sur le Nouvel Age, Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2003, 1.4., p. 12.

[11]          De ce point de vue, il est malheureux que, dans son ouvrage sur l’ennéagramme (d’autant plus qu’il fut publié après la parution du document du Saint-Siège cité dans la note précédente), Ephraïm ait écrit : « Là où est ta blessure, là est ta rédemption ». La blessure relève du domaine psychologique dont s’occupe l’ennéagramme et la rédemption du domaine surnaturel vis-à-vis duquel il n’a pas de parole autorisée.

[12]          Karol Wojtyla, « Je commence à discerner certains profils particuliers » : 12. « L’Homme de l’émotion » ; 13. « L’Homme de l’intellect » ; 14. « L’Homme volontaire », inPoèmes. Théâtre : La boutique de l’Orfèvre et Frère de Notre Dieu. Écrits sur le théâtre, Paris, Le Cerf, Cana, 1998, p. 90-92. La traduction des Poèmes est de Pierre Emmanuel et Constantin Jelenski avec la collaboration d’Anna Turowicz.

[13]        Cf. par exemple, Pascal Ide, Des ressources pour guérir. Comprendre et évaluer quelques nouvelles thérapies : hypnose éricksonienne, EMDR, Cohérence cardiaque, EFT, Tipi, CNV, Kaizen, Paris, DDB, 2012.

[14]          S. Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n° 22. Cf. Catéchisme de l’Église catholiqueop. cit., n° 2478.

Thomas d'Aquin

 
 
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Thomas d'Aquin
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Saint Thomas d’Aquin, le docteur angélique
Retable de Carlo Crivelli (1494)

Naissance 1224/1225 (château deRoccasecca, près d'Aquino enItalie)
Décès 7 mars1274 (abbaye de Fossanova dans le Latium)
École/tradition Aristotélisme, fondateur duthomisme
Principaux intérêts Théologiemétaphysique,épistémologieéthiquelogique,politiqueesthétique
Idées remarquables Quinquae viae, lien foi et raison, autonomie des réalités terrestres
Influencé par AristotePères de l'Église,AugustinPseudo-Denys,BoèceScot ErigèneAnselme,AverroèsAlbert le GrandAl-Ghazâlî
A influencé (entre autres…) Gilles de Rome,DanteCajétanIgnace de LoyolaSuárezLockeLeibniz,BrentanoMaritainGilson,HeideggerGeachBoutang,Anscombe
Saint Thomas d'Aquin
Saint – Docteur de l'Église
Canonisation 18 juillet 1323 Avignon
par Jean XII
Docteur de l'Église 1567
par Pie V
Fête 28 janvier (7 mars jusqu'en 1969)

Thomas d'Aquin (né en 1224/1225 au château de Roccasecca près d'Aquino, en Italie du Sud, mort le à l'abbaye de Fossanova près de Priverno dans le Latium), est un religieux de l'ordre dominicain, célèbre pour son œuvre théologique et philosophique. Considéré comme l'un des principaux maîtres de la philosophie scolastique et de la théologie catholique, il a été canonisé le 1, puis proclamé docteur de l'Église par Pie V, en 1567 et patron des universités, écoles et académies catholiques, par Léon XIII en 1880. Il est également un des patrons des libraires. Il est aussi qualifié du titre de « Docteur angélique ». Son corps est conservé sous le maître-autel de l'église de l'ancien couvent des dominicains de Toulouse.

De son nom dérivent les termes :

  • « thomisme » / « thomiste » : concerne l'école ou le courant philosophico-théologique qui se réclame de Thomas d'Aquin et en développe les principes au-delà de la lettre de son expression historique initiale ;
  • « néo-thomisme » : courant de pensée philosophico-théologique de type thomiste, développé à partirxixe siècle pour répondre aux objections posées au christianisme catholique par la modernité ;
  • « thomasien » : ce qui relève de la pensée de Thomas d'Aquin lui-même, indépendamment des développements historiques induits par sa réception.

En 1879, le pape Léon XIII, dans son l'encyclique Æterni Patris, a déclaré que les écrits de Thomas d'Aquin exprimaient adéquatement la doctrine de l'Église. Le Concile Vatican II (décret Optatam Totius sur la formation des prêtres, no 16) propose l'interprétation authentique de l'enseignement des papes sur le thomisme en demandant que la formation théologique des prêtres se fasse « avec Thomas d'Aquin pour maître ».

Dans la continuité du propos de l'Église catholique, Thomas d'Aquin a proposé, au xiiie siècle, une œuvre théologique qui repose, par certains aspects, sur un essai de synthèse de la raison et de la foi, notamment lorsqu'il tente de concilier la pensée chrétienne et la philosophie d'Aristote, redécouvert par les scolastiques à la suite destraductions latines du xiie siècle. Il distingue les vérités accessibles à la seule raison, de celles de la foi, définies comme une adhésion inconditionnelle à la Parole de Dieu. Il qualifie la philosophie de servante de la théologie(philosophia ancilla theologiae) afin d'exprimer comment les deux disciplines collaborent de manière 'subalternée' à la recherche de la connaissance de la vérité, chemin vers la béatitude.

 

Sommaire

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Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et aspiration à la vie dominicaine (1224/1225-1244)[modifier | modifier le code]

Fils du comte Landulphe d'Aquino et de la comtesse Théodora d'Inverno, d'origine normande, Thomas naît en 1224/12252 au château de Roccasecca, dans leroyaume de Sicile3. La famille d'Aquin est une grande famille d'Italie, partisane du parti pontifical.

De 1230/1231 à 1239, il est oblat à l’abbaye bénédictine du Mont-Cassin. Il y demeure neuf ans, durant lesquels il apprend à lire et à écrire, ainsi que les rudiments de la grammaire et du latin, associés à une formation religieuse élémentaire.

À partir de 1239Frédéric II, en lutte contre Grégoire IX4, expulse les moines de l'abbaye. Sur le conseil de l'abbé, les parents de Thomas l'avaient déjà envoyé àNaples pour y poursuivre ses études au Studium regni (qui n'est pas une université, mais une académie locale), fondé par Frédéric II en 1220. Il y étudie auprès des maîtres les disciplines classiques du Trivium et du Quadrivium. Ce faisant il rencontre des frères prêcheurs dont la vie et la vitalité apostolique l'attirent.

Son père meurt le , rendant le jeune Thomas un peu plus libre de son destin. Il décide d'entrer dans l’ordre des dominicains en avril 1244, à l'âge de vingt ans, contre l’avis de sa famille qui veut en faire l'abbé du Mont-Cassin. Sa mère le fait alors enlever et l’assigne à résidence à Roccasecca où il demeure un an. Thomas ne changeant cependant pas d’avis, sa famille finit par accepter son choix5.

Études à Paris, premiers enseignements (1245-1259)[modifier | modifier le code]

Il est ensuite étudiant à Paris de 1245 à 1248, sous le règne de Louis IX. Puis il suit son maître Albert le Grand (dominicain commentateur d'Aristote) à Colognejusqu'en 12526, où ses confrères d'étude l'affublent du sobriquet de « bœuf muet » en raison de sa stature et de son caractère taciturne7. De retour à Paris, il suit le cursus universitaire classique des étudiants en théologie  : il est bachelier biblique (lectures commentées des Écritures) de 1252 à 1254, puis bachelier sententiaire. Il rédige durant cette période un commentaire des livres d'Isaïe et de Jérémie (Super Isaiam et Super Ieremiam), ainsi que le De ente et essentia (1252). Comme bachelier sententiaire, il commente le Livre des Sentences de Pierre Lombard, devenu le manuel des études théologiques à l'université de Paris depuis le début duxiiie siècle. Thomas d'Aquin en fait le commentaire, en deux ans, durant son enseignement de bachelier sententiaire. Ce commentaire (Scriptum super libros Sententiarum) est énorme : plus de 600 pages in-folio, écrites de 1254 à 1256, tout en suivant certains des cours dispensés dans les écoles parisiennes et auStudium dominicain de Saint-Jacques (Collège des Jacobins). Au printemps 1256, avec l'appui du Souverain Pontife qui doit intervenir auprès de l'université, dans le contexte conflictuel de l'opposition des mendiants et des séculiers, il soutient sa maîtrise en théologie et est nommé Maître-Régent (magister in sacra pagina ou docteur en Écriture sainte) – avec Bonaventure de Bagnorea. Il commence aussitôt à enseigner et rédige les Questions disputées : De veritate (1256-1259), lesQuodlibet (7 à 11) ; commente le De Trinitate de Boèce (1257-1258)… Son activité consiste principalement en disputes théologiques (disputatio), en commentaires de la Bible et en prédications publiques. Les commentaires sur Aristote de Thomas d'Aquin n'ont jamais fait l'objet d'un enseignement public.

Premier enseignement italien (1259-1268)[modifier | modifier le code]

 
Thomas d'Aquin et le pape Urbain IV, de Lorenzo Lotto1508, huile sur bois, 155 x 67 cmRecanati, Musée municipal.

En 1259, Thomas a trente-quatre ans lorsqu'il part pour l'Italie où il enseigne la théologie jusqu'en 1268, tout en jouissant déjà d'une grande réputation.

Il est d'abord assigné à Orvieto, comme lecteur conventuel, c'est-à-dire responsable de la formation permanente de la communauté. Il trouve toutefois le loisir d'achever la rédaction de la Somme contre les Gentils (commencée en 1258) et de l'Expositio super Iob ad litteram (1263-1265). Il rédige notamment l'explication continue des évangiles, appelée par la suite laChaîne d'or (Catena aurea), un florilège de citations patristiques organisées de manière à constituer un commentaire continu des Évangiles, verset par verset. Cet ouvrage, d'importance considérable du point de vue de l'histoire de la réception des auteurs chrétiens grecs, est rédigé de 1263 à 1264 à la demande du pape Urbain IV auquel Thomas dédie la chaîne sur Matthieu8.

Thomas est envoyé à Rome entre 1265 et 1268 comme maître régent. Durant ce séjour, affecté à la formation intellectuelle des jeunes dominicains, Thomas rédige également De potentia Dei (1265-1266), la première partie du Compendium de théologie, et commence en 1266 la rédaction de la Somme théologique. Il entame ses commentaires sur Aristote par leCommentaire « De l'âme » (1267-1268), en adoptant la méthode d'explication mot à mot propre aux sentencia en vigueur dans les écoles9. C'est également en Italie qu'il compose l'Office du Saint-Sacrement au moment de l'instauration de la Fête duCorpus Christi. Il rédige aussi plusieurs opuscules, en réponses aux questions de personnes particulières ou de supérieurs, portant sur des questions diverses : économiques, canoniques ou morales10.

Durant cette période, il eut l'occasion de côtoyer la cour pontificale (qui ne résidait pas à Rome). Assigné à des couvents dans lesquels il remplissait une tâche particulière, rien ne dit qu'il suivit le pape dans ses déplacements continuels. La curie n'avait pas alors de siège fixe.

C'est probablement durant cette période qu'il eut l'occasion de prêcher les sermons sur le Credo, le Pater et l'Ave Maria, puisque ceux-ci furent prêchés durant le carême dans la région de Naples et que Thomas n'était plus en mesure de le faire en 1273.

Retour à Paris, querelles universitaires (1268-1272)[modifier | modifier le code]

Thomas revient de 1268 à Pâques 127211 à Paris dont l'Université est en pleine crise intellectuelle et morale provoquée par la diffusion de l'aristotélisme et par les querelles entre les ordres mendiants, les séculiers et les réguliers. Le théologien Rémi de Florence a suivi ses cours lors de son second enseignement parisien. Il a quarante-quatre ans lorsqu'il rédige la seconde partie (IIa Pars) de la Somme théologique et la plus grande partie des Commentaires des œuvres d'Aristote. Il doit faire face à des attaques contre les Ordres Mendiants, mais aussi à des rivalités avec les franciscains et à des disputes avec certains maîtres ès arts (en particulier Siger de Brabant, dont la mort mystérieuse est racontée par Dante évoquant également la rivalité entre Thomas et Siger dans le Paradis de la Divine Comédie). Il écrit le De perfectione spiritualis vitae (1269-1270) et les Quodlibets I-VI et XII contre les séculiers et les traités De aeternitate mundi (1271) et De unitate intellectus (1270) contre l'averroïsme des maîtres de la faculté des arts12.

Second enseignement italien, fondation du studium generale de Naples (1272-1273)[modifier | modifier le code]

Après le long travail accompli à la fois pour l'enseignement et la rédaction de son œuvre, et les luttes continuelles qu'il dut mener au sein même de l'Université, Thomas est envoyé par ses supérieurs à Naples pour y organiser le studium generale des frères dominicains (fondé en 1269), destiné à la formation des jeunes frères dominicains de la Province de Rome, et pour y enseigner en qualité de maître régent en théologie13. Les raisons de ce rappel à Naples ne sont pas évidentes. On peut supposer que ce fut sur les instances du roi Charles d'Anjou, le frère de Louis IX de France. Et il est certain que ce fut malgré les supplications de l'Université de Paris14. Thomas est à pied d'œuvre entre fin juin et septembre 1272. Il poursuit la rédaction de la troisième partie (IIIa Pars) de la Somme théologique, à partir de la question 7 ; il rédige notamment les questions sur le Christ et les sacrements, qu'il n'achèvera jamais. Il y reprend son enseignement sur les épîtres de Paul (Épître aux Romains), le commentaire des Psaumes (1272-1273), et certains commentaires d'Aristote.

Sa dernière vision et sa fin (1273-1274)[modifier | modifier le code]

 
Châsse contenant les restes de Thomas d'Aquin dans l'église des Jacobins, à Toulouse

À partir du , après avoir eu une expérience spirituelle bouleversante pendant la messe15, il cesse d’écrire, parce que, dit-il, en comparaison de ce qu'il a compris du mystère de Dieu, tout ce qu'il a écrit lui paraît comme de la paille. Sa santé décline alors de manière rapide. Quasiment aphasique, il se rend néanmoins au concile de Lyon où il aurait été convoqué par le pape Grégoire X. Il meurt en chemin, le , âgé approximativement de 50 ans, au monastèrecistercien de Fossanova. Il y reposera jusqu'à la translation de sa dépouille mortelle en 1369 à Toulouse, aux Jacobins, où il repose toujours aujourd'hui. On dit qu'il commentait le Cantique des Cantiques aux moines qui l'accompagnaient, sur son lit de mort. En recevant sa dernière communion, il dit16 :

« Je vous reçois, ô salut de mon âme. C'est par amour de vous que j'ai étudié, veillé des nuits entières et que je me suis épuisé ; c'est vous que j'ai prêché et enseigné. Jamais je n'ai dit un mot contre Vous. Je ne m'