Les Originines de la philosophie grecque pour la Laosophie dont l'origine remonte à Sappho

Publié le par José Pedro

La LAOSOPHIE commence avec SAPPHO. Le Laos ou Peuple de Dieu en tant que réunion de personnes physiques

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Sappho la poétesse, Sappho la prêtresse du culte d'Aphrodite, Sappho la Lesbienne de Lesbos (se dit aussi Lesvos, Mytilini or Mytilène) ou l'homosexuelle (rien de moins sûr),Sappho est l'une des quelques poètesse féminines que nous connaissons de la Grèce antique. Elle était née en île de Lesbos en 624 AVANT JÉSUS CHRIST et se suicide en 580 AvJC. Deux villes s'arrachent sa naissance Mytilène et Erésos, mais c'est bien à Erésos dans la partie montagneuse, au 7ème siècle avant notre ère. " La poétesse Sappho, fille de Scamandronymos : même Platon, fils d'Ariston, la dit sage. Je sais qu'il y avait à Lesbos une autre Sapho : une courtisane, pas une poétesse. " et son homosexualité inventée est l'oeuvre de ceux qui pensaient que ces vierges du culte primitif d'Aphrodite devaient avoir des relations entre elles, ce qui est mal connaître le Culte entièrement consacré à l'amour Platonique de la Déesse. Les auteurs comiques crurent que seules les courtisanes jouissaient d'une culture raffinée, aussi ils dépeignirent les poétesses archaïques comme des hétaïres éhontées et ils attribuèrent à Sappho les amours les plus invraisemblables jusqu'à lui donner comme amant le poète Anacréon, plus jeune qu'elle d'un demi-siècle, Archiloque, mort avant qu'elle füt née, Hippona, né après qu'elle fut morte, sans oublier Phaon, etc.

SAPPHO portait un bandeau frontal, qui était chez les grecs un insigne mystique qui signifiait qu'un Dieu la possédait, en l'occurence une Déesse de l'amour mystique. Elle s'adonna au culte de la Déesse dès 12 ans. Déjà à l'époque on distinguait la vie laïque de la vie dédiée à un Dieu ou a une déesse. Elle veillait sur la statue en bois entièrement doré, le Xoanon, taillé dans du bois d'olivier, qui représentait la Déesse, et qu'il fallait habiller, laver et parfumer. L'enfant beignait dans une brûlante ferveur religieuse, et promis à sa Déesse la pureté virginale toute sa vie. La déesse était à la fois vierge et mère, protectrice d'Adonis. Quand Critios I était archonte à Athènes, Sappho quitta Mytilène pour la Sicile, et Pittakos demandat en 596 aux pricipaux meneurs du parti aristocratique de quitter Lesbos. Sappho avait 28 ans. Elle revint à Erésos en 585, mais sappho ne put se résoudre aux changements qui avaient eu lieu et parti pour Mytilène.

Sappho est la plus illustre poétesse de l'Antiquité. Les comiques attaquères plus tard ses moeurs et une légende la montre se jetant dans la mer par désespoir d'amour. Mais cette réputation paraît s'être attachée à son nom longtemps après sa mort, à cause de ses odes, consacrées le plus souvent à l'expression des sentiments passionnés. Elle se servait de la strophe dite sapphique, d'une molesse élégante et harmonieuse. Pendant toute sa période de Jeunesse, elle faisait partie des vierges attachées aux rites des adorations au culte d'Aphrodite avec des cérémonies allant d'une grotte dans la Montagne jusqu'au bord de la Mer en exibant une statue en bois ou Baphomet représentant la déesse, et en lui sacrifiant des colombes.

 

La seconde SAPPHO, la Courtisane, site de la courtisane

 PLATON (427 – 347 av. J.-C.), SAPPHO ET L'AMOUR 

 Alors que Platon était un jeune citoyen athénien issu d’une illustre famille, Athènes capitulait devant Sparte en 404 avant J.-C. et son concitoyen et maître en philosophie Socrate était condamné à mort en 399 pour « impiété et corruption de la jeunesse ». Sans doute ces deux funestes événements détournèrent Platon d’une vocation familiale de dirigeant de la cité pour se consacrer d’abord aux voyages puis à l’enseignement de la philosophie destiné notamment aux futurs hommes politiques. Alors que Socrate n’écrivit aucun texte, Platon transmit la pensée socratique en écrivant des dialogues. Ceux-ci sont totalement conservés, caractère exceptionnel pour les auteurs de l’Antiquité, car Platon fonda une Académie à la périphérie d’Athènes, école où la philosophie, les mathématiques et la gymnastique étaient davantage discutés qu’enseignés.

Platon publia l’Apologie (défense de Socrate à son procès), treize Epîtres dont l’authenticité est contestée et surtout vingt-cinq dialogues authentifiés. Dans les dialogues, la République et les Lois Platon décrit son idéal politique de la Cité. 
Dans le plus célèbre de ses dialogues Le Banquet ou de l’Amour, Platon met en scène sept convives qui à la fin d’un repas chez le poète tragique Agathon sont chargés de prononcer un discours, un éloge du plus grand des dieux : Amour, dénommé Éros à Athènes, Cupidon à Rome, fils d’Aphrodite la déesse grecque ou de Vénus la romaine. Dans une première partie, Phèdre de Myrrhinonte (le même qui porte le titre d’un autre dialogue de Platon), l’amant d’Agathon Pausanias, le médecin Eryximaque, le poète comique Aristophane et l’hôte Agathon exposent les théories non philosophiques de l’amour. Ces cinq premiers discours prêchent pour une conception mi-admise mi-réprouvée des amours masculines. Dans une deuxième partie du Banquet, Diotime, seule femme de ce dialogue, prêtresse, l’Étrangère de Mantinée qui initia Socrate aux mystères de l’amour reprend les précédents discours et présente la conception initiatique, socratique et platonique de l’amour, la recherche par degrés du Beau qui « n’apparaît point avec un visage ou des mains ou quoi que ce soit de charnel » car ces beautés du corps pour les avoir rechercher et goûter sont à toutes pareilles ; pour enfin accéder par étapes de la beauté des corps à celle plus précieuse des âmes, puis à la beauté des actions, puis à celle des connaissances pour enfin reconnaître le Beau immortel, poétique et philosophique. Enfin éméché, Alcibiade fait irruption dans la maison d’Agathon et fait l’éloge de Socrate, laid et paillard comme un satyre mais cachant sa nature d’ensorceleur divin, qui personnifie l’amour.

J’invite tous les saphistes à se nourrir de ce Banquet car www.saphisme.com présente ici trois extraits secondaires à la compréhension platonicienne et platonique de l’amour mais essentiels pour notre culture saphique. Nous titrons ces extraits par commodité : le congé de la flûtiste, les deux Aphrodite, et l’origine des tribades.

LE CONGÉ DE LA FLÛTISTE

Dans le prologue aux sept discours, « la règle du banquet » : « ne pas s’enivrer » et son « programme » sont édictés. Ainsi après le souper agrémenté de chants et de musique, le discours est chose sérieuse. Les comédiens, les amuseurs, les jongleurs et la flûtiste ne doivent plus distraire les banqueteurs. Le médecin Eryximaque donne congé à la joueuse de flûte :

« Alors, puisque, dit Eryximaque, il est entendu de ne boire qu’autant qu’il plaira à chacun, mais sans rien d’imposé, j’introduis une motion additionnelle : c’est de donner congé à la joueuse de flûte, qui tout à l’heure est entrée ici, et de l’envoyer jouer de la flûte pour elle-même, ou, si elle veut, pour les femmes de la maison ; puis nous autres d’employer à discourir le temps de notre réunion de ce jour. A discourir sur quel sujet ? Là-dessus, s’il vous plaît, volontiers j’introduis une autre motion ? » Tous déclarent donc que cela leur plaît, et l’invitent à faire sa motion : »

 

La connotation sexuelle masturbatoire « jouer de la flûte pour elle-même » ou pour le gynécée « les femmes de la maison » sous entend la place secondaire et utilitariste de la femme dans la vie des hommes. Mise à l’écart, la flûtiste, esclave vouée à la distraction des banqueteurs, devient libre dans la communauté féminine. Le plaisir, la musique et la sensualité entre femmes sont autorisés à l’intérieur de la maison, à l’écart des hommes qui discourent mais avec un substitut mâle, l’instrument de musique phallique. Cette liberté féminine est néanmoins affirmée à l’intérieur de la maison du maître, elle est prisonnière de murs construits par les hommes, cette liberté est conditionnée aux désirs de l’homme et instrumentalisée par l’objet phallique. L’acte narcissique ou saphique est ici encore suggéré et commandité par l’homme. Néanmoins la condition de la femme, esclave, citoyenne, ou étrangère, connaît quelques exceptions : la prêtresse Diotime participe au Banquet et prononcera un discours.

Ainsi la place de la femme dans l’antiquité ne saurait faire totalement hurler les féministes et les lesbiennes. Au VIe siècle avant J.-C., la lesbienne Sappho implore la déesse Aphrodite d’exaucer ses vœux amoureux :

« Déesse au trône éclatant, immortelle Aphrodite, -fille de Zeus, ourdisseuse d’intrigues, - je t’en supplie, d’angoisses et d’amertumes, - Vénérable, n’accable plus mon cœur. (…) Et toi , Bienheureuse, - ayant souri de ton visage immortel, - tu t’informais de ce qu’alors je souffrais, - de la raison pour laquelle alors je t’appelais, - et de tout ce que voulait obtenir entre tout – mon cœur en délire. « Quelle est celle encore – qu’il faut que je fléchisse, et que je ramène – à ton amour ? Qui donc, ô Sappho, - te traite injustement ? Car elle te fuit, bientôt elle te recherchera ; - si elle n’accepte pas tes présents, elle-même t’en offrira ; - si elle ne t’aime point, bien vite elle t’aimera, - et, cela malgré elle.
Accours encore en ce moment vers moi ; - de ma poignante anxiété, délivre-moi ; - accomplis tout ce que mon cœur désire voir accompli, - et sois toi-même mon alliée ! »

 

 

 

Si Aphrodite est la mère d'Eros et l’alliée de Sappho, quelle est d'après l'œuvre de Platon sa vraie nature ?


 

LES DEUX APHRODITES

Dans le Banquet, le deuxième orateur, Pausanius l’amant de l’hôte et du poète dramatique Aghaton, affirme l’existence de deux Amours issus de l’existence de deux Aphrodites comme plus tard certains grammairiens attesteront la coexistence de deux Sapphos : la poétesse, la bonne, la sublime et la courtisane, la mauvaise, la vulgaire. De cette distinction mythologique entre le bien et le mal, Pausanius se sert pour demander de quel amour faut-il faire l’éloge, le vulgaire celui du corps ou le céleste celui de l’esprit ?

Pour Pausanius, le bien, l’amour intellectuel est déifié par « sans doute la plus ancienne » ou « l’aînée » des Aphrodite, celle « qui n’a point de mère », la Céleste, fille du Ciel ou d’Ouranos, née de l’union du Ciel et de l’écume de la mer. Ainsi, Aphrodite déesse de la Beauté mère d’Eros, s’appelle aussi Ourania ou Uranie, muse de l’Astronomie.

Le mal ou l’amour sensuel et passionnel est déifié par l’autre Aphrodite, moins ancienne, la cadette, la Populaire, la Pandémienne née de l’union du dieu Zeus et de la déesse Diôné. L’ascendant céleste prend sa source dans la cosmogonie grecque Théogonie écrite par Hésiode, poète grec épique aux environs de 700 avant J.-C. et la généalogie pandémienne se retrouve chez Homère. A Athènes ces cultes des deux Aphrodite ne semble pas avoir posé le principe d’opposition morale. Néanmoins chez Pausanius, cette différence entre l’Aphrodite Céleste sans mère et l’Aphrodite Populaire issue d’une union des deux sexes inaugure la misogynie de Pausanius. De cette généalogie céleste excluant toute participation femelle résulte la pureté et la supériorité de l’amour entre mâles à ne pas confondre avec l’amour des enfants : « d’où il résulte que ceux dont l’inspiration vient de cet amour là se tournent précisément vers le sexe mâle, chérissant le sexe qui naturellement est le plus vigoureux et davantage d’intelligence. (…) ils n’aiment en effet les jeunes garçons que lorsque ceux-ci ont déjà commencé d’avoir de l’intelligence, ce qui se produit au voisinage du temps où la barbe leur pousse. (…) » La pédophilie est rigoureusement condamnée au même titre que l’amour hétérosexuel : « Il devrait même y avoir une loi interdisant d’aimer les enfants (…) Sans doute cette loi, les gens de biens se l’imposent d’eux-mêmes, volontairement, à eux-mêmes. Mais à l’égard des amants de l’espèce « populaire », c’est sous la forme de contrainte qu’il faut instituer ce genre de loi ; tout comme nous les contraignons, autant que nous le pouvons, à faire l’amour avec les femmes de condition libre».
Pausanius ne discrédite pas la pédophilie comme aujourd’hui parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité physique et psychique de l’enfant mais « histoire de ne pas perdre sa peine dans une aventure dont l’issue est toujours incertaine, parce que, chez l’enfant, l’âme et le corps restent trop longtemps à hésiter entre le bien et le mal ». Ainsi la pédophilie et l’hétérosexualité sont rejetées pour les mêmes raisons car femmes et enfants sont situés sur le même plan d’infériorité. Leur absence de jugement, d’intelligence et de maturité d’esprit ne peuvent engendrer l’amour.


Après cette présentation, voici dans la traduction de l’édition de La Pléïade le discours de Paulanius, deuxième éloge sur l’amour, dans le Banquet sur l’amour par Platon, qui présente la double nature de l’amour causée par la double généalogie de sa mère Aphrodite :

« Je ne suis pas d’avis, Phèdre, qu’on nous ait proposé comme il convenait le sujet, en nous prescrivant, sans distinguer de célébrer Amour. Rien de mieux si en effet Amour était unique ? Mais en réalité, c’est un fait qu’il n’est point unique. Or, du moment qu’il n’est point unique, il est plus correct d’avoir déclaré au préalable de quelle sorte d’amour on doit faire l’éloge. Je m’efforcerai donc d’opérer ce redressement : d’abord, d’expliquer de quel Amour on doit faire l’éloge ; ensuite de faire cet éloge d’une manière digne du Dieu.
Tout le monde sait qu’Amour est inséparable d’Aphrodite. Ceci posé, si Aphrodite était unique, unique aussi serait Amour. Mais, puisqu’il y a deux Aphrodites, forcément il y a aussi deux Amours. Or, comment nier l’existence de deux déesses ? L’une sans doute la plus ancienne, qui n’a point de mère et est fille de Ciel, est celle que nous nommons Céleste. Mais il y en a une autre, moins ancienne qui est fille de Zeus et de Diôné, celle-là même que nous appelons Populaire. Il en est donc forcément ainsi pour Amour lui-même : à celui qui coopère avec la seconde Aphrodite, le nom de populaire sera attribué à juste titre ; à l’autre, celui de Céleste. Or si toute divinité a droit à être louée, il faut en tout cas s’efforcer de dire quel est le lot de chacune des deux dont nous parlons ; de toute action, en effet, il en est comme je vais dire : objet d’action pris en lui-même, elle n’est ni belle, ni laide ; ainsi ce qu’à présent nous faisons, boire, chanter, converser, aucune de ces actions, en elle-même n’est une belle action, mais c’est de la façon, éventuellement de la faire, que résulte pour elle un pareil caractère ; que, en effet, elle soit faite de façon belle et droite, cela lui confère de la beauté ; dans le cas contraire de la laideur. Ainsi en est-il, dès lors, pour l’acte d’aimer ; et ce n’est pas Amour, universellement qui est beau, qui mérite non plus qu’on en célèbre les louanges, mais c’est celui qui nous incite à aimer de la belle façon.
Or, celui (l’amour) qui tient à Aphrodite la Populaire est lui-même véritablement populaire, et ses réalisations ont lieu à l’aventure : c’est lui qu’aiment ceux d’entre les hommes qui n’ont point de valeur ; et les gens de cette espèce, en premier lieu, n’aiment pas moins les femmes que les jeunes garçons ; en second lieu, ils aiment le corps de ceux qu’ils aiment plus que leur âme ; enfin, autant qu’ils le peuvent, ils recherchent les garçons les moins intelligents, car leurs visées vont uniquement à l’accomplissement de l’acte, mais ils ne s’inquiètent pas que ce soit ou non de belle façon »

 


Ainsi l’œuvre de Sappho, poétesse qui vécut après Hésiode et Homère et avant Platon ne distingue pas l’Aphrodite « uranienne » de l’Aphrodite « populaire ». Le poème de Sappho, l ’invocation ou l’ode à Aphrodite, toute lyrique en appelle à « l’immortelle Aphrodite fille de Zeus… ». Dans un fragment, Sappho implore : « Puissé-je, ô Aphrodite couronnée d’or, obtenir ce lot en partage. » ou « O Kypris et vous Néréïdes, faite que mon frère revienne. » ou encore « j’ai conversé en songe avec la déesse de Cypre » Kypris ou la déesse de Cypre ou de Chypre est bien Aphrodite née de l’écume de la mer près de l’île de Chypre ou de Cythère.

En outre d’un auteur antique à l’autre, d’un mythe à l’autre, les généalogies des dieux sont incertaines ou différentes, ainsi en témoignent, à titre d’exemples, ces fragments sapphiques : « Sappho dit que Peithô (la Persuasion) est fille d’Aphrodite » ou « Apollonius (de Rhodes) fait d’Eros le fils d’Aphrodite, tandis que Sappho lui donne pour parents la Terre et le Ciel ».
Ainsi l’Aphrodite de Sappho est tant la fille de Zeus que la fille du Ciel née de l’écume de la mer près de l’île de Chypre. Aucune distinction n’est faite et l’amour charnel et l’amour intellectuel ne peuvent s’opposer, se contredire ou se déchirer car l’amour est unique comme Aphrodite est unique, la chair et l’esprit, l’âme d’un corps et le corps d’une âme n’ont pas vocation à se séparer, l’un l’autre sont liés à la vie à la mort.

 

Pour voir le lieu sur la carte ci-dessus cliquez en bas et à gauche de l'île, en bord de mer, là ou il y a un verre, avec la mention Skala Erésou ce qui signifie plage d'Erésos, lieu Antique de la vieille ville ou vivait Sappho en tant que prêtresse du culte d'Aphrodite et passez en mode Satellite, et agrandissez en cliquant dessus.Vous arrivez à la photo ci-dessous :

S1

Il s'agit de la ville Antique entourée de rouge de Skala Eresou ou Eréssos, la ville natale et la ville ou la prêtresse a officié le culte d'Aphrodite dans le temple indiqué sur la photo, lieu ou a été retrouvé le jeton monnaie de 30 grammes environ en argent de forme oblongue, comme une grosse olive marquée des deux mots grecs MNAS et LAOS. Ce jeton monnaie donnait droit à chaque citoyen de la ville de sièger aux réunions du Peuple et de voter les lois et les décrêts. On pourrait imaginer qu'il a appartenu à SAPPHO elle-même. 

 Depuis 594-593 av. J.-C. : Naissance de la démocratie en Grèce antique, grâce à Solon, qui écrit la première constitution d'Athènes (sous forme de poème), première constitution écrite au monde, on a la même chose qui s'est produite sur l'île de LESBOS ou Mytilène, avec une création monétaire qui est antérieure aux statères de l'île d'Egine ou aux créseides de Crésus et Alyates. Cette monnaie MNAS LAOS se trouve en fin et à gauche de chacun des plateaux ci-dessous, qui sont des trouvailles originales.

Sappho sur le Web

          Les Philosophes ...

I) LES PRESOCRATIQUES 1) Orphée et Pythagore 2) Thalès de Milet 3) Héraclite d’Ephèse 4) Parménide et l’école Eléate : la philosophie de l’Etre 5) Empédocle 6) Démocrite d’Abdère

II) LES SOPHISTES

III) LES PHILOSOPHES SOCRATIQUES 1) Socrate 2) Platon

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IV) ARISTOTE

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                L’étude de l’histoire de la pensée montre que dans leurs efforts pour comprendre et expliquer le monde, les civilisations ont toujours d’abord élaboré des mythes. En Grèce comme ailleurs, tout a commencé par une cosmogonie de cet ordre et nul n’ignore la puissance et la vitalité de la mythologie grecque. Mais dès le VI° siècle avant J.C., émergent en Grèce, sur le terreau mythologique, des tentatives d’explication de l’univers essayant d’éliminer  l’intervention du « surnaturel » dans l’énigme posée par l’existence du monde. C’est le début des disciplines scientifique et philosophique.  Mais à cette époque là, elles étaient intimement liées, autant dire indifférenciées puisque les premiers philosophes se nommaient « physiciens », c’est-à-dire scrutateurs de la nature,  « phusis » chez les Grecs. Les découvertes scientifiques de cette époque font, pour la plupart d’entre elles, toujours partie des fondements des sciences actuelles et cette recherche est aussi à l’origine de la philosophie au sens moderne du terme.

                Athènes deviendra vite le centre de cette nouvelle pensée et Socrate le pivot de son évolution. Par la suite, la philosophie romaine (particulièrement dans ses recherches sur la morale, le stoïcisme et l’épicurisme) se réclamera héritière de la pensée grecque. 

I) LES PRESOCRATIQUES
            Les présocratiques forment une étape importante de la pensée grecque par le caractère moderne de leurs intuitions scientifiques, vérifiées plus tard par les sciences actuelles. Les sciences et la philosophie de cette période se sont avant tout développées en Asie Mineure, appelée Ionie (Ephèse et Milet) et en Grande Grèce (Sicile et Italie du Sud).

                 1) Orphée et Pythagore

Orphée

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                Le poète Orphée, personnage mythologique, et Pythagore,  personnage historique ( 580-500 av.J.C.), partagent une croyance commune en l’immortalité de l’âme. Ces deux philosophies mystiques que sont l’orphisme et le pythagorisme reposent sur des pratiques et des rites destinés à purifier l’âme emprisonnée dans le corps pour l’aider dans sa vie future après la mort. Pour Pythagore, l’âme revient dans un corps nouveau selon les vertus ou les vices de sa vie précédente. Le corps est donc une prison où l’âme est enfermée pour des fautes antérieures : (sôma – sêma : corps = tombe). C’est la croyance en la réincarnation ou métempsychose. Pour celui qui pratique la sagesse et respecte les rites, les réincarnations successives permettent peu à peu la purification de l’âme, donc sa libération. Cette métaphysique est inséparable, comme toutes les philosophies présocratiques, d’un système tentant une explication scientifique de l’univers.

                C’est cet aspect qui donne toute son importance à Pythagore. Il croit en effet à l’harmonie des nombres, principes de tout, dont la combinaison permet l’explication de l’univers et de tout être existant : il est ainsi le lointain ancêtre de la science contemporaine et des applications actuelles dans le domaine du numérique. Ainsi «  la réalité consiste en un jeu d’oppositions entre ce qui est déterminé (ou impair), source de perfection, et ce qui est indéterminé (ou pair), source d’imperfection » (Précis de littérature gréco-latine, éditions Magnard), cependant le chiffre parfait est le chiffre 10, formant le « triangle mystique », triangle équilatéral, constitué de l’addition des chiffres 4 (base du triangle), 3,2 et 1 (sommet du triangle).

                Pythagore serait l’inventeur du mot « philosophie » ( de « philos » : qui aime et « sophia » : la sagesse).

                 2) Thalès de Milet ( fin VII°- début VI° siècle av.J.C.)

Thalès de Milet

                A partir de Thalès, les philosophes postérieurs à Pythagore inaugurent une conception « moderne » de la philosophie, s’écartant de toute théogonie ou mysticisme pour privilégier des explications scientifiques. Ils s’intéressent tous conjointement et en premier lieu aux différents domaines de la science ( mathématique, physique, astronomie).

                Parmi eux, Thalès, homme du début du VI° siècle, père de l’astronomie et inventeur du fameux théorème, est le fleuron d’une école de réflexion qui s’est développée à Milet, en Ionie. Ces philosophes expliquent l’univers (« cosmos »), sa formation et tous les éléments qui le constituent , à partir d’un élément unique et primordial : pour Thalès, c’est l’eau ; un autre de ces philosophes, Anaximène, pense qu’il s’agit de l’air. Tous s’efforcent de donner une explication logique et globale aux phénomènes multiples de l’univers.

                 3) Héraclite d’Ephèse (535- 475 av.J.C.)

Héraclite d'Ephèse

                Sa pensée, extrêmement déroutante, allie un principe dynamique, le changement perpétuel, et la conviction que ce principe dynamique est créateur d’une unité harmonieuse gouvernant l’univers, qu’il nomme «logos » (= « feu intelligent » ou « pensée unique et souveraine »).

                Héraclite est essentiellement resté célèbre pour sa théorie du changement perpétuel ( mobilité constante des choses) illustrée par la formule « panta rei » (« tout s’écoule ») et par l’idée qu’ « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », puisque ce n’est jamais la même eau qui coule au même endroit. C’est là une prescience troublante de l’agitation des atomes et des théories scientifiques modernes sur l’évolution permanente de l’univers.

                4) Parménide (fin VI°- début V° siècle av.J.C.) et l’école Eléate : la philosophie de l’Etre

Parnémide

                L’ école de Parménide doit son nom à la ville natale de celui-ci, Elée, en Italie du Sud. A peu près contemporain d’Héraclite, il s’oppose radicalement à lui par sa conception de l’univers fondée sur l’immuable et l’unité, philosophie qu’il a exprimée dans un long poème intitulé  Sur la nature. Nos sens ne distinguent que les apparences et ce sont les apparences qui changent et paraissent multiples ; la réalité qu’elles recouvrent, c’est-à-dire la substance des choses, elle, est immuable et éternelle. Parménide la nomme « l’Etre », que seule la Raison peut appréhender et qui seul existe. Pour la Raison, le monde illusoire des apparences perçues par nos sens et marquées par le changement et le morcellement n’existe pas : c’est le « Non Etre » ; en effet « changer c’est précisément ne plus être ce qu’on était et devenir ce qu’on n’était pas encore » (R.Mucchielli :La Philosophie, Bordas).  C’est le sens de sa formule la plus célèbre : « l’Etre est, le Non Etre n’est pas ».

                Ce qui différencie d’autre part, ce système des autres systèmes de philosophes comme Thalès, c’est que l’univers envisagé n’est plus le simple univers physique, mais tout ce qui peut être appréhendé par l’esprit. Cette pensée aura une influence sur des philosophes comme Platon ou Aristote qui ne cesseront de réfléchir à cette opposition entre l’Unité essentielle de l’univers approchée par la Raison et la diversité morcelée perçue par les sens. Mais c’est aussi la question toujours posée de l’Etre et du Paraître.

                Son disciple Zénon d’Elée est surtout connu pour avoir exprimé sa pensée sous la forme de paradoxes comme celui d’Achille essayant de rattraper une tortue. Achille peut-il la rattraper ? Le sens commun dit que oui ; la pensée démontre que non car l’espace étant divisible à l’infini, la distance se réduira progressivement mais ne sera jamais nulle, Achille ne rattrapera donc jamais la tortue.

                Parmi les philosophes proches de Parménide, on peut citer également un philosophe ultérieur, Anaxagore de Clazomènes (490-428 av.J.C.) pour qui il existe une opposition similaire entre le monde matériel et le principe éternel qui gouverne le monde : le « Nous » (c’est-à-dire « esprit » ou  « intelligence » en grec). Il est intéressant de noter que, bien qu’originaire d’Ionie, Anaxagore partit à Athènes vivre dans l’entourage de Périclès, inaugurant un mouvement qui pendant des siècles fera d’Athènes le centre culturel et philosophique du monde antique.

                 5) Empédocle ( vers 480-420 av.J.C.)

Empédocle

                Au lieu de rechercher un élément unique comme les philosophes précédents, Empédocle distingue quatre éléments primordiaux mais éternels :l’air, l’eau, la terre et le feu qui se combinent ou se séparent sous l’influence de deux forces fondamentales : Philotès (l’Amitié), qui réunit et Neikos (la Querelle), qui dissocie. « Et l’univers se fait et se défait selon une vaste alternance entre ces deux forces. Sous le règne de Philotès, l’univers tend à devenir l’être sphérique et étroitement unifié de Parménide ; sous le règne de Neikos, il se disloque en un désordre qui rappelle le changement et la tension chers à  Héraclite. » (J. de Romilly, Précis de littérature grecque, PUF). Pour Empédocle ces deux forces sont indispensables à l’univers.

                Sa philosophie s’apparente par ailleurs aux théories orphiques et pythagoriciennes de la métempsychose. La tradition le représente comme un Maître spirituel, persuadé de détenir son savoir de ses différentes réincarnations.

                 6) Démocrite d’Abdère (460-370 av.J.C.)

Démocrite d'Abdère

                Contemporain de Socrate qu’il a certainement rencontré à Athènes, Démocrite appartient cependant, par sa pensée, à la philosophie présocratique. Fondateur de la théorie de l’atomisme, il opère une synthèse entre la philosophie de Parménide fondée sur l’Etre unique et immuable et celle d’Héraclite fondée sur le perpétuel mouvement.

                Là aussi le modernisme de cette intuition de l’existence des atomes, à une époque où l’idée même du microscope ne pouvait être conçue, est tout à fait étonnante ! En effet derrière la diversité des êtres, Démocrite voit des atomes tous identiques en nature, impérissables et toujours en mouvement. Les êtres et les choses ne sont que des combinaisons d’atomes et leur diversité s’explique par l’existence de leur contraire, le vide : « convention que le chaud, convention que le froid ; en réalité, les atomes et le vide » (Démocrite, édition Gallimard). La doctrine de l’atomisme sera illustrée un siècle plus tard par Epicure (341-270 av.J.C.).

                Présocratique certes par son système d’explication du monde, Démocrite se rapproche néanmoins de Socrate par son intérêt pour la morale. Les quelques fragments qui nous restent de ses traités d’éthique montrent quelle est pour lui l’importance de la conscience du Bien et du Mal et présentent  une résonance très socratique : « C’est devant soi-même que l’on doit d’abord avoir honte quand on agit mal ». « Celui qui commet l’injustice est plus malheureux que celui qui la subit ».

                 II) LES SOPHISTES

         A partir de la seconde moitié du V° siècle avant J.C., le centralisme athénien s’accentue avec l’arrivée des sophistes venus pour la plupart de Grande Grèce et qui tous séjournent à Athènes. Les deux principaux représentants en sont Protagoras, venu de Thrace (480-408) et Gorgias, de Sicile (487-380).

Protagoras

La pensée philosophique n’est plus fondée sur la construction de systèmes cosmogoniques, expliquant l’univers : les sophistes mettent l’homme au centre de leur réflexion. Ainsi Protagoras peut dire : « L’homme est la mesure de toutes choses. », c’est-à-dire que la connaissance et l’expérience du monde dépendent des individus et varient avec leur jugement. Donc la véritable connaissance des choses se révèle impossible. Il ne s’agit pas pour eux de rechercher une vérité essentielle, mais ce qui peut en avoir l’apparence par le raisonnement. Cette conception débouche sur un relativisme de pensée, dont un versant est l’humanisme et l’autre le scepticisme

 Ce scepticisme conduisit les sophistes à explorer les rouages du raisonnement ; car si rien ne s’impose comme vérité absolue, tout peut devenir vrai pour peu que l’on soit capable de le démontrer et/ou d’en convaincre son interlocuteur. Donc ces philosophes sont avant tout professeurs de rhétorique : aux « physiciens » succèdent les « rhétoriciens ».

 C’est ainsi que les sophistes ont été amenés à approfondir la dialectique « inventée » par Zénon d’Elée, et qui est l’art d’argumenter pour démontrer, réfuter et persuader. Pour eux une cause n’est forte que par la force convaincante des arguments qui l’étayent ; donc toute cause réputée forte, par exemple par le bon sens ou la coutume, peut devenir faible par la rhétorique et vice-versa .

Mais l’art du raisonnement nécessite une connaissance technique approfondie du langage. Or en grec ancien, tout savoir précis dans un domaine défini se nomme « sophia » (habituellement traduit par « sagesse »). Les sophistes tirent leur nom de ce terme car ils sont détenteurs d’une « sophia » du langage. La science qu’ils ont ainsi élaborée, la grammaire, ainsi que ses applications, la rhétorique et la dialectique, ont traversé les siècles en gardant les mêmes conceptions et les mêmes termes grâce à la tradition scolaire et universitaire.

Il est reconnu d’autre part que la rigueur scientifique de leur raisonnement est un des fondements de la conception moderne de l’Histoire.

Leur succès de l’époque s’est articulé sur une nouvelle façon d’envisager la vie politique à Athènes après la période de Périclès. En effet, leur enseignement fut recherché par les jeunes Athéniens désireux de faire une carrière politique et ressentant le besoin de maîtriser le langage et l’art de la persuasion.

         Leur affirmation selon laquelle tout (et son contraire) est démontrable, le fait qu’ils faisaient payer fort cher leur enseignement et l’engouement des futurs hommes politiques ont suscité des craintes et des critiques quant à leur absence de morale, qu’eux-mêmes souvent n’ont pas méritées mais que leur système portait en germe. De là vient la connotation péjorative de ce terme de « sophiste » aujourd’hui encore. C’est précisément le reproche moral que leur font Socrate et Platon.                

 III) LES PHILOSOPHES SOCRATIQUES

 1) Socrate (469-399 av.J.C.)

Socrate

On ne peut évoquer le personnage de Socrate sans le comparer aux sophistes, dont il fut le contemporain, sophistes avec lesquels l’opinion de son époque l’amalgama mais auxquels en réalité il ne cessa de s’opposer. N’ayant lui-même rien écrit, sa pensée et sa vie ne nous sont connues qu’à travers les œuvres de trois auteurs. Dans sa comédie les Nuées, Aristophane le charge de tous les reproches que l’on pouvait faire aux sophistes. Ancien élève de Socrate, Xénophon dans son Apologie de Socrate et surtout le Banquet nous présente un personnage certainement assez proche de la réalité historique. Il est au centre de l’œuvre de Platon, son plus brillant disciple, qui reprend et prolonge la pensée de ce maître.

A la différence des sophistes, Socrate est athénien et ne quittera jamais sa ville. D’extraction modeste – son père est sculpteur et sa mère sage-femme -, il se tourne très vite vers la spéculation philosophique mais sans en tirer de rémunération, contrairement à ses rivaux.

Il alliait en lui les contraires : la disgrâce  et la négligence physiques et l’exigence et la beauté morales. Exhortant ses concitoyens à rejeter l’injustice, il a lui-même, au moins à deux reprises, refusé courageusement, voire au péril de sa vie, d’accomplir, en tant que magistrat et citoyen, des ordres qu’il jugeait injustes.

Comme les sophistes, Socrate se détourne de la recherche sur la construction de l’Univers, la jugeant inutile : son intérêt se porte sur le seul objet d’étude qui soit à la portée de l’esprit humain : l’homme, c’est-à-dire la nature humaine en général et l’être humain en particulier. C’est le sens qu’il donne à la célèbre formule de Delphes qu’il a faite sienne : « Connais-toi toi-même ». Mais cette seule formule contient aussi une autre signification : se connaître soi-même signifie aussi savoir discerner ce qui est bien de ce qui est mal, et c’est en cela que Socrate s’oppose aux sophistes, puisque sa recherche a pour but exclusif le domaine moral et qu’il s’attache surtout à définir des grandes notions morales comme la justice, la piété, le bien , le courage, la tyrannie, la tempérance, l’amitié… C’est en ce sens que l’on peut parler de « révolution socratique ».

Xénophon nous présente Socrate comme un homme pieux ; Platon, un personnage plus complexe dont la conception de la religion est probablement plus abstraite que celle de la plupart de ses contemporains mais qui se réclame tout de même des dieux traditionnels, notamment Apollon.

Sa méthode d’investigation est celle d’un incessant questionneur, passant au crible de l’interrogation toutes les habitudes de pensée ; mettant ainsi son interlocuteur face à ses contradictions et ses limites et lui montrant que la vraie sagesse consiste à reconnaître dans un premier temps son ignorance (« Je ne sais qu’une seule chose, c’est que je ne sais rien ») pour se rendre capable ensuite de s’acheminer vers la difficile découverte de la vérité que chacun a en soi sans le savoir. C’est la « maïeutique », « art d’accoucher  les esprits ».

Cette méthode très déstabilisante et qui, comme celle des sophistes, remettait en question les habitudes de pensée traditionnelles, lui valut des ennemis, d’autant plus qu’elle séduisait la fleur de la jeunesse athénienne. Socrate passe pour un subversif. Ceci explique la plainte déposée contre lui et qui le mena à la mort en –399. On retint contre lui deux chefs d’accusation : corrompre la jeunesse et ne pas croire aux dieux de la cité.

Il faut replacer son procès dans le contexte troublé de la défaite d’Athènes contre Sparte à la fin de la guerre du Péloponnèse et du difficile rétablissement de la démocratie après le gouvernement oligarchique des Trente dont le représentant le plus extrémiste, Critias, se trouvait, par malheur, être un ancien ami de Socrate et un penseur sophiste. C’est à cette occasion que Socrate montra une parfaite cohérence entre ses idées et ses actes et que son personnage acquit cette dimension prodigieuse qui en fit, une fois pour toutes, le modèle du Sage dans la cité.

En effet ayant refusé de choisir lui-même une condamnation même légère pour ne pas reconnaître sa culpabilité et ainsi renier ses idées, il exaspéra les jurés et fut condamné à la peine la plus lourde. Malgré les incitations de ses amis et de nombreuses complicités influentes dans la cité et dans la prison, par fidélité aux lois d’Athènes, et pour montrer que n’ayant rien commis de mal, il ne craignait pas la mort, il refusa de s’enfuir et but la ciguë en présence de ses disciples. « Socrate : « On peut du moins et l’on doit même prier les dieux pour qu’ils favorisent le passage de ce monde à l’autre ; c’est ce que je leur demande moi-même : puissent-ils m’exaucer ! » Tout en disant cela, il porta la coupe à ses lèvres, et il la vida jusqu’à la dernière goutte avec une aisance et un calme parfait. » (Platon, Phédon)

       Ce philosophe de la parole, dernier du V° siècle, aura une influence féconde et durable sur tous les philosophes du IV° siècle, siècle de grand foisonnement intellectuel.

2) Platon (427-347 av.J.C.)

Platon

    a) La vie et les œuvres principales

        Fils de famille hautement aristocratique, Platon était davantage promis à une carrière politique qu’à la recherche philosophique. Ce fut la rencontre avec Socrate, lors de sa vingtième année, qui, semble-t-il, décida définitivement de l’orientation de sa vie. Grande figure philosophique, avec Aristote, du IV° siècle, Platon est un théoricien, contrairement à son admirable maître. Peut-être suspect comme disciple de Socrate qu’il avait suivi pendant huit ans, en tout cas bouleversé par sa mort, il quitta Athènes en –395 et n’y revint qu’en –387 pour y fonder dans le jardin de l’Académie une école où en même temps que la philosophie étaient enseignées les disciplines fondamentales, dont la mathématique.

Il y poursuivit son enseignement toute sa vie, avec de rares interruptions, infructueuses, pour essayer de concrétiser sa grande idée politique de la cité idéale gouvernée par les philosophes.

Son œuvre se compose de 35 dialogues dont la plupart mettent en scène le personnage de Socrate : les premiers dialogues : l’Apologie de Socrate, Protagoras, Gorgias ; les trois grands dialogues philosophiques : Phédon, le BanquetPhèdre ; les dialogues politiques : la République et les Lois.

   b) Analyse de sa méthode à travers ses premiers dialogues

          Dans les premiers dialogues, la pensée de Platon ne semble pas se démarquer de celle de son maître et ceux-ci donnent l’occasion de préciser la méthode socratique. C’est le souci de respecter cette méthode qui semble imposer à Platon la forme du dialogue.

Le dialogue n’est pas une ornementation littéraire, mais il est nécessaire à la recherche de la Vérité : Socrate n’accepte comme recevable qu’une idée obtenue à l’issue d’un processus dialectique serré ( il ne faut pas oublier que le mot « dialectique » est formé sur le radical du verbe « dialegomai » qui signifie « s’entretenir avec quelqu’un », « dialoguer »). La forme du dialogue permet, grâce à la succession des questions et des réponses, d’éliminer, par touches successives les approximations de la pensée et d’aboutir par l’usage de la Raison à la définition d’Idées générales comme le Bien, la justice, la tyrannie, la tempérance … Ces idées générales ou « concepts » sont seules capables de hisser l’esprit humain au-dessus des simples « opinions », multiples ou irréfléchies et souvent infondées car issues de nos sens particuliers et non de la Raison universelle.

Cette théorie du concept (par exemple le concept de la Justice étant la quintessence de tous les traits communs à toutes les actions justes particulières) qui nous semble aujourd’hui aller de soi dans toute réflexion sur la connaissance est une création du Socrate de Platon !

Platon fait sienne la maïeutique de Socrate et dans cette démarche il n’est pas facile de distinguer l’apport de l’un ou de l’autre. 

La pensée se double d’une qualité littéraire qui donne à tous les personnages une apparence de vie et un caractère bien individualisé. Ainsi la lecture de ces œuvres ne manque pas de charme et de piquant.

c) La Métaphysique dans le Phédonle Banquet et le Phèdre

         Il faut entendre par « métaphysique » toute conception de ce qui est au delà de la perception physique du monde, c’est-à-dire la perception par les sens : le monde visible. La métaphysique de Platon est fondée sur le dualisme, c’est-à-dire sur la distinction entre l’âme et le corps : l’âme étant immortelle, alors que le corps est périssable. « L’âme désincarnée ne retourne pas au séjour divin après une seule vie. Comme l’enseignait Pythagore, les âmes vivent plusieurs existences successives et s’incarnent dans différents corps. Or, dans les temps qui ont précédé leur vie actuelle, et tandis qu’elles étaient affranchies de toute enveloppe corporelle, elles ont contemplé les vérités éternelles. Réincarnées, elles en conservent une conscience obscure, un souvenir estompé, mais qui peut, sous l’effet d’une attention active, reprendre ses couleurs. On comprend dès lors l’efficacité de la maïeutique : elle a pour objet, précisément, de provoquer cette attention à soi-même, ou plutôt aux vérités qui dorment dans l’esprit. La science n’est qu’une réminiscence : rien de nouveau n’est introduit dans l’âme, mais des souvenirs antérieurs à son incarnation se réveillent. » (Histoire illustrée de la littérature grecque, J. Humbert et H. Berguin, éditions Didier).

Ces vérités parfaites et éternelles que l’âme a contemplées, Platon les nomme « Eidê », les Formes, c’est-à-dire les Idées : le monde invisible et uniquement intelligible. Pour illustrer ce concept, Platon a recours, cette fois-ci dans la République, livre VII , au mythe de la Caverne : « Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute la largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. » (Platon, la République, VII ,512 a) Sur la paroi  vers laquelle leurs yeux sont tournés, ils ne voient que les ombres portées d’objets extérieurs à la caverne et qu’ils prennent pour la réalité. Les hommes sont comme ces prisonniers : ils pensent que ce qu’ils perçoivent autour d’eux est la réalité, alors qu’il s’agit seulement du reflet du monde des Idées. Mais comme tous ces hommes ont en eux une âme qui a vu les Idées avant d’être incarnée, il est possible que certains d’entre eux, notamment les philosophes, en aient un souvenir confus . Le travail de la maïeutique consiste à faire remonter à la conscience le souvenir de ces Idées, donc la connaissance de la Réalité vraie, permanente et immuable. Cette Réalité invisible est constituée de tous les modèles uniques et parfaits engendrant les multiples copies imparfaites du monde sensible (par exemple, tous les chevaux concrets avec leurs imperfections sont des reflets de l'Idée parfaite de cheval). Dans le mythe de la Caverne, celle-ci est la métaphore du monde et de la société tandis que les prisonniers représentent l’humanité ordinaire. Le philosophe est représenté par un prisonnier qui se serait détaché de ses liens pour sortir de la caverne et aurait contemplé les objets réels et non plus leur ombre, s’accoutumant peu à peu à une lumière croissante pour en arriver à être capable de contempler la source originelle de cette lumière qui gouverne ainsi toutes les choses sensibles : le soleil, assimilé au Bien suprême, source de la sagesse, «  gouvernant toutes les autres Idées, cause universelle de tout rectitude et de toute beauté. » (la République, VII)

          Un tel homme, revenant dans la caverne, ne peut qu’apparaître étrange et insensé à ses anciens compagnons. Il ne peut que susciter leur incompréhension ou le désir de l’éliminer. Platon a-t-il volontairement assimilé le destin du « prisonnier libéré » du mythe, symbolisant le philosophe, à celui de Socrate ?

          d) La Politique à travers la République et les Lois

         La recherche du Bien ne peut se limiter à l’individu, mais elle doit aussi s’appliquer au gouvernement de la Cité. La construction de la Cité idéale selon Platon est l’objet de son ouvrage intitulé la République. De même que l’âme est divisée en trois parties (la raison, la volonté agissante et le désir), de même la Cité est partagée en trois fonctions correspondantes assumées respectivement par les philosophes ou gouvernants, les guerriers ou gardiens et tous les dispensateurs des biens matériels.

Le gouvernement échoit au philosophe, sorti de la caverne et renonçant ensuite à la contemplation des Idées pour revenir de son plein gré dans la caverne et enseigner aux autres la Justice. Dans cet Etat, l’individu est subordonné à la collectivité et chacun remplit sa fonction selon ses compétences dans une complémentarité qui permet le fonctionnement. En effet Platon supprime la propriété individuelle, le lien familial et la distinction entre les sexes. Cette organisation pourrait faire penser à une société communautaire, mais elle repose sur une hiérarchie stricte fondée non pas sur une aristocratie de la naissance mais sur une aristocratie de l’intelligence.

Dans son dernier ouvrage, les Lois, Platon s’écarte de la Cité idéale pour définir les conditions possibles d’application de ses théories dans la réalité. Le projet est donc moins ambitieux mais l’auteur imagine toute une série de règlements contraignants destinés à empêcher toute corruption. L’accumulation de ces règlements donne l’image d’un régime plutôt totalitaire. Faut-il voir dans cette absence de liberté les conséquences des déceptions causées par les actions injustes de la démocratie athénienne, qui, par son essence, aurait dû garantir la liberté ?

La Cité idéale de Platon est la première utopie politique dans l’histoire des sociétés occidentales . Pour la première fois, un philosophe propose un mode d’organisation jugé idéal.

  IV) ARISTOTE (384-322 av.J.C.)

Aristote

 1) Sa vie et son œuvre

       Aristote naquit en Thrace en –384. Son père était le médecin de Philippe, roi de Macédoine. C’est peut-être lui qui lui donna le goût pour les sciences concrètes. Mais c’est à Athènes qu’il vint parfaire son éducation en suivant pendant vingt ans l’enseignement de Platon. Il devient un de ses élèves préférés et montra un goût profond pour l’acquisition de vastes connaissances, à tel point que Platon le surnommait « le liseur » et lui confia plus tard l’enseignement de la rhétorique. Aristote fut profondément influencé par la philosophie de Platon et son système se définit par rapport à celui de Platon, y compris dans ses oppositions, car les deux hommes avaient des tempéraments et des démarches opposés.

A la mort de Platon, Aristote quitta Athènes pour se fixer à Amos comme conseiller du prince des lieux. Il fut ensuite appelé à la cour de Macédoine pour devenir le précepteur du jeune prince, le futur Alexandre le Grand. Sous la protection du roi Philippe, il y constitua le plus grand laboratoire de l’Antiquité, étudiant et classant la faune et la flore dans un esprit encyclopédique.

En –335, il revint à Athènes, récemment soumise par la Macédoine, pour fonder son école, le Lycée, du nom d’un quartier de la ville. Comme il enseignait en se promenant, ses élèves furent appelés péripatéticiens ( de « péripatos » : promenade). A la mort d’Alexandre, en –323, il dut quitter Athènes pour fuir des réactions fortement antimacédoniennes. Peu de temps après, il mourut à Chalcis, en Eubée. 

Son œuvre était importante, mais les traités destinés à la publication sont perdus ; il ne nous reste que les notes de cours et les exposés à usage interne. Cela explique la difficulté pour connaître l’œuvre véritable d’Aristote. La cheville ouvrière de la transmission de son œuvre fut Cicéron qui, plus deux siècles après, rassembla ses œuvres et les publia.

Platon, essentiellement tourné vers la morale, fut un théoricien ; Aristote, de tempérament pragmatique, essaya de classer et de décrire rigoureusement tous les champs de la connaissance, inaugurant ainsi la démarche encyclopédique. S’il est philosophe, il est aussi l’Erudit, le Savant. Chose nouvelle dans l’histoire des connaissances, il distingue nettement les différentes sciences jusque là confondues dans la philosophie.

 2) Sa Métaphysique

         Aristote s’oppose nettement à Platon en affirmant la réalité du monde concret qui n’était pour Platon qu’un monde de reflets (le vrai monde étant celui des Idées). Cette partie de la pensée d’Aristote est assez difficile à cerner  dans ses détails. Pour lui le corps est la matière – comme le matériau d’une statue est une « statue en puissance » -- et l’âme est la forme donnée au corps (eidos) --  comme la statue terminée est une « statue en acte ».

Cette position de départ éclaire sa démarche dans tous les autres domaines, fondée sur l’observation, la description et le classement raisonné.

 3) Le champ de la morale et de la politique

Son traité de morale le plus important est l’Ethique à Nicomaque. Aristote l’aborde par une série de descriptions des mœurs aboutissant à des définitions et un classement réfléchi. Dans la définition des différentes vertus, Aristote, contrairement à Platon, s’intéresse aussi aux vertus sociales -- comme l’amabilité – prenant bien davantage compte des contingences concrètes . Comme Montaigne plus tard, sa préoccupation pour définir les vertus semble être le juste milieu, la difficile voie moyenne, entre l’excès et le manque, évitant de tomber dans l’un ou l’autre de ces vices opposés : ainsi dans le livre II de l’Ethique à Nicomaque, le courage est défini à mi-chemin entre la témérité et la lâcheté.

Dans son œuvre politique, seuls nous restent les huit livres de la Politique ; toute la documentation préalable et les autres ouvrages sont perdus. Pour Aristote, l’homme étant un animal politique, l’idée même de Cité va de soi. Elle correspond à un besoin naturel de l’homme. Il critique la cité idéale de Platon, car selon lui la propriété et l’affection des individus les uns pour les autres sont les éléments nécessaires au bon fonctionnement de la Cité.

Il distingue trois types de gouvernement :la monarchie, l’aristocratie, la république, qui, lorsque l’intérêt particulier prend le pas sur l’intérêt général, se muent en leurs correspondants corrompus, respectivement : la tyrannie, l’oligarchie, la démocratie. La répartition des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire peut se combiner, dans chaque type de gouvernement, de manière différente.

Le meilleur régime est, en politique aussi, celui qui emprunte la voie du juste milieu : sa constitution idéale est un mélange réaliste de démocratie et d’aristocratie. Là aussi, il s’oppose à l’idéalisme platonicien.

 4) Les sciences

Fidèle à son tempérament, Aristote s’est surtout intéressé à l’histoire naturelle et à la biologie. Il n’a cessé de mener des enquêtes avec ses disciples, observant les phénomènes naturels là aussi dans une perspective de classement. Les quelques titres qui nous sont parvenus en disent long sur l’éclectisme de ses recherches, dont les conclusions sont, certes, aujourd’hui dépassées, mais dont la démarche, innovante à cette époque, est fondatrice de bien des disciplines actuelles : « Du ciel », « Des météores », « Des crues du Nil » ; « Histoire des animaux », « Des parties des animaux » ; « Sur les couleurs », « Sur les plantes », et bien d’autres.

 5) Rhétorique et littérature

       Ses traités de rhétorique et de poétique sont fondés eux aussi sur l’observation et le classement rigoureux des mécanismes et des ressorts du raisonnement (pour la rhétorique) et des genres littéraires (pour la poétique). Dans ces domaines son influence fut profonde. Il a ainsi forgé les outils encore actuels de la critique littéraire et de l’analyse des discours. Ainsi, c’est de lui que viennent les règles de la vraisemblance et de l’unité d’action sur lesquelles repose la grande tragédie classique du XVII° siècle.

 Ce qui est frappant chez Aristote, c’est l’alliance d’une diversité encyclopédique des savoirs et d’une unicité de la méthode appliquée dans tous ces savoirs, et cela constamment nourri d’un intérêt profond et sincère pour tout ce qui a trait à l’humain.

 La philosophie des Grecs ne s’arrête évidemment pas avec Aristote, mais les philosophes étudiés autour de la figure de Socrate demeurent les fondateurs de la pensée occidentale.

 

 

ARISTOTE Traité

ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE.


Les deux traités réunis dans ce volume sont une polémique contre l'école d'Élée, une des plus anciennes de la philosophie grecque. Le berceau de la philosophie est dans les colonies des côtes de l'Asie-Mineure : Thalès, Pythagore, Xénophane, etc. ; antécédents admirables, Homère, Sapho, etc. ; l'astronomie, les mathématiques, l'histoire, la médecine, etc., etc. Les trois confédérations : les Éoliens au nord ; les Ioniens au centre ; les Doriens au midi. Esquisse des principaux événements auxquels les philosophes ont été mêlés, de Thalès à Melissus, de 620 à 430 avant notre ère ; lutte de l'Ionie contre la Lydie, et contre l'empire des Perses. - Moyens matériels qu'on avait dans l'antiquité pour écrire des ouvrages ; les livres depuis Thalès Jusqu'au temps d'Aristote ; témoignages d'Hérodote, de Thucydide, de Xénophon, de Platon, d'Aristote ; emploi général du papyrus égyptien; fabrication du papier, d'après Pline; lettres de Cicéron. Démonstration de ces faits; papyrus conservés dans nos musées, encriers et roseaux des scribes, remontant au moins à vingt-cinq siècles - Originalité do la philosophie grecque; elle ne doit rien à l'Orient; comparaison avec la philosophie Hindous — Conclusions sur le système de l'école d'Élée ; sens véritable de la théorie de l'Unité.

J'ai réuni avec intention les deux traités qui remplissent ce volume. Ils me semblent répondre l'un et l'autre à un même ordre d'idées. Dans le premier, Aristote s'efforce de démontrer, contre le système de l'unité et de l'immobilité de l'être, comment les choses se produisent et comment elles finissent; dans le second (01), c'est la même discussion directement soutenue contre des représentants de l'école d'Élée, Xénophane, qui en est le fondateur, et Mélissus, qui a conservé encore les principes de cette doctrine, au moment où Socrate substitue aux incertitudes antérieures une philosophie nouvelle et définitive. La pensée est identique dans les deux traités ; la forme seule est différente ; ici, l'exposition générale d'un principe; là, une réfutation spéciale du principe contraire. Je reviendrai brièvement, à la fin de cette préface, sur la valeur de ces deux ouvrages, qui méritent d'être plus connus qu'ils ne le sont ; mais d'abord, je tiendrais à faire voir, aussi clairement que je le pourrai, ce qu'était le mouvement philosophique auquel Xénophane et Mélissus ont concouru, soit pour le créer, soit pour le suivre.

Xénophane et Mélissus! ce sont là des noms bien anciens ; au premier coup d'œil, il est assez difficile de comprendre qu'ils puissent exciter de nos jours un sérieux intérêt. Ces deux philosophes vivaient cinq ou six siècles avant notre ère ; et à cette distance, il semble que l'érudition seule puisse encore se sentir pour eux quelque sympathie surannée, et s'informer de leurs systèmes oubliés depuis si longtemps. Je ne veux pas certainement faire le procès de l'érudition ; mais je conçois les préventions qu'elle soulève, quand elle s'enfonce dans l'étude de ces temps reculés, où les documents font défaut, et dont il ne nous est resté que d'informes débris. Ici cependant plus que partout ailleurs, je demande qu'on veuille bien l'écouter un instant; car le sujet dont elle traite, à propos de Xénophane, est un des plus importants et un des plus vivants de toute l'histoire de l'esprit humain.

Ce n'est pas moins que la naissance de la philosophie, dans le monde auquel nous appartenons.

Pour la philosophie orientale, nous ne savons et peut-être ne saurons-nous jamais rien de précis en ce qui concerne ses époques principales et ses révolutions. Les temps, les lieux, les personnages nous échappent presqu'également, insaisissables et douteux dans l'obscurité impénétrable qui les recouvre. Nous connaîtrions même ces détails avec toute l'exactitude nécessaire, qu'ils pourraient satisfaire notre curiosité sans nous toucher beaucoup. La philosophie orientale n'a pas influé sur la nôtre; en admettant même qu'elle l'ait précédée dans l'Inde, dans la Chine, dans la Perse, dans l'Égypte, nous ne lui avons emprunté quoi que ce soit ; nous n'avons point à remonter à elle pour connaître qui nous sommes et d'où nous venons. Au contraire, avec la philosophie grecque, nous nous rattachons au passé d'où nous sommes sortis. Malgré les aveuglements d'un orgueil trop souvent coupable d'ingratitude, nous devons ne jamais oublier que nous sommes les fils de la Grèce ; elle est notre mère à peu près dans toutes les choses de l'intelligence. Interroger ses débuts, c'est encore interroger nos propres origines. De Thalès, de Pythagore, de Xénophane, d'Anaxagore, de Socrate, de Platon, d'Aristote jusqu'à nous, il n'y a qu'une différence de degré ; nous sommes tous dans la même voie, ininterrompue depuis tant de siècles, poursuivie sans relâche, et qui ne change pas de direction, tout en devenant de plus en plus longue et plus belle. Apparemment, nous n'avons point à rougir de tels ancêtres; et tout ce que nous avons à faire, c'est d'en rester dignes en les continuant.

On a pu dire, non sans justice, que la philosophie était née avec Socrate (02), et cet admirable personnage tient en effet une telle place qu'on a pu lui faire cet honneur insigne d'associer son nom à ce grand événement. Mais Socrate, modeste comme il l'était, n'eût pas accepté cette gloire ; il savait mieux que personne qu'avant lui il y avait déjà près de deux siècles que la philosophie s'essayait, quand il lui donna la force et le charme qui depuis lors ne l'ont plus quittée. Ce n'est pas à Athènes que la philosophie est née ; c'est dans l'Asie-Mineure ; car à moins de rayer de l'histoire les premiers des grands noms que je viens de rappeler, il faut reculer cet événement de deux cents ans environ ; le progrès inauguré par Socrate était une continuation ; ce n'était pas une initiative.

Toutes les origines sont nécessairement obscures; on s'ignore toujours soi-même au début, et la tradition pour ces premiers temps est incertaine, comme les faits eux-mêmes, qui ont passé presque inaperçus. Cependant si l'on n'exige point ici des précisions impossibles, les commencements de la philosophie grecque doivent nous paraître assez clairs pour qu'il n'y ait aucun motif plausible d'en douter. Thalès était de Milet; et l'histoire a constaté sa présence à l'armée d'un des rois de Lydie, vers la fin du Vie siècle avant notre ère. Un peu plus tard que lui, Pythagore, rentré, après de longs voyages, à Samos, sa patrie, la fuit pour éviter la tyrannie de Polycrate, qui l'opprime, et il va porter ses doctrines sur les côtes orientales de la grande Grèce à Sybaris et à Crotone. Xénophane, pour des raisons assez analogues, s'éloigne de Colophon ; et se réunissant à des fugitifs de Phocée, qui, à travers bien des périls, avaient enfin trouvé un asile sur les bords de la mer Tyrrhénienne à Élée (Hyéla ou Vélia), il fonde dans cette ville, alors toute récente, une école qui en a illustré le souvenir.

Pour le moment, je m'en tiens à ces trois personnages, les uns et les autres chefs d'écoles qui sont immortelles, quoique nous en sachions bien peu de chose: l'école d'Ionie, l'école Pythagoricienne et l'école d'Élée. Tout à l'heure, je pourrai associer à ces trois noms une foule d'autres noms que l'histoire de la philosophie ne peut pas omettre plus que ceux-là.

Mais rien qu'à considérer Thalès, Pythagore et Xénophane, un fait me frappe. Ils sont tous les trois de cette partie du monde Hellénique qui s'appelle l'Asie-Mineure, et ils sont presque contemporains. Milet sur le continent, Samos dans l'île de ce nom, et Colophon, un peu au nord d'Éphèse, sont à peine à vingt-cinq lieues de distance; sur cet étroit espace, presqu'au même moment, la philosophie trouve son glorieux berceau. Pour ne pas sortir de ces limites soit de lieux, soit de temps, soit même de sujet, joignez à ces trois noms de Thalès, de Pythagore et de Xénophane, ceux d'Anaximandre et d'Anaximène, qui sont aussi de Milet ; d'Héraclite, qui est d'Éphèse; d'Anaxagore, qui est de Clazomènes, un peu à l'ouest de Smyrne dans le golfe de l'Hermus ; de Leucippe et de Démocrite, qui étaient peut–être également de Milet, ou d'Abdère, colonie de Téos ; de Mélissus, qui est de Samos, comme Pythagore. Joignez en outre les noms de quelques sages, moins éclairés que les philosophes, mais non moins vénérés : Pittacus de Mytilène dans l'île de Lesbos, compagnon d'armes du poète Alcée pour renverser la tyrannie, et déposant, après dix ans de bienfaits, la dictature que ses concitoyens lui avaient remise ; Bias de Priène, donnant à la Confédération Ionienne des conseils qui, selon Hérodote, eussent pu la sauver ; Ésope, qui résida longtemps à Samos, et à Sardes près de Crésus, et dont Socrate ne dédaignait pas de mettre les fables en vers (03), ce pauvre esclave de Phrygie que la philosophie ne doit pas oublier de compter parmi les siens; enfin, même cette Aspasie de Milet, à qui Platon a laissé la parole dans le Ménexène, qui causait avec Socrate, qui donnait des leçons d'éloquence à Périclès, dont elle composait parfois les discours politiques, et à qui Raphaël a réservé une place dans son École d'Athènes.

On le voit donc : l'ingénieur Tiedemann a eu bien raison d'appeler l'Asie-Mineure  « la mère de la philosophie, et la patrie de la sagesse (04)  ». Les quelques faits que je viens de citer, et auxquels on pourrait en joindre bien d'autres, le prouvent assez; désormais, quand on parlera de la naissance de la philosophie dans notre monde Occidental, par opposition au monde Asiatique, nous saurons à qui appartient cette gloire, et à qui l'on doit équitablement la rapporter.

Mais pour peu qu'on y réfléchisse, on voit qu'il est impossible que la philosophie se développe toute seule. Évidemment tous les éléments de l'intelligence doivent être épanouis avant la réflexion ; la réflexion, régulière et systématique, ne se montre que très tard et après les autres facultés. Je n'ai pas besoin de m'étendre sur cette vérité, qu'on peut observer dans les peuples aussi bien que dans les individus. Je constate seulement que les choses ne se sont point passées dans l'Asie-Mineure autrement qu'ailleurs; sur cette terre fertile, la philosophie n'a point été une plante solitaire ni un fruit imprévu. Quelques mots suffiront pour rappeler ce qu'était la contrée prédestinée à ce noble enfantement. Je ne fais qu'indiquer des noms, les plus beaux et les plus incontestables.

A la tête de cette phalange, apparaît Homère, qui est né et a vécu certainement sur les côtes et dans les îles de l'Asie-Mineure, mille ans environ avant notre ère. Que dirais-je encore de ses poèmes? Comment égaler la louange à son génie? Tout ce que j'affirme, c'est qu'Homère n'est pas seulement le plus grand des poètes ; il en est aussi le plus philosophe. Un pays qui produit si tôt de tels chefs-d'œuvre est fait pour créer plus tard toutes les merveilles de la science et de l'histoire.

Après Homère, je cite Callinus d'Éphèse, contemporain de l'invasion des Cimmériens, qu'il a chantée, et martial comme Tyrtée; Alcman de Sardes, digne d'instruire et de charmer l'austère Lacédémone de Lycurgue; Archiloque de Paros; Alcée de Lesbos, à la lyre d'or, selon Horace ; Sapho de Mytilène ou d'Érèse, qu'on ne peut guère plus louer qu'Homère (05) ; Mimnerme de Smyrne, chantre des victoires de l'Ionie sur les Lydiens; Phocylide de Milet, portant la morale dans la poésie Anacréon de Téos; tout près des poètes, Terpandre de Lesbos, créent la musique, dont il fixe les trois modes principaux, le Lydien, le Phrygien et le Dorien; et peut-être aussi le fabuleux Arion, de Lesbos comme Terpandre.

Voilà pour la poésie. A côté d'elle, que de trésors moins brillants que les siens, quoique non moins précieux! L'astronomie et la géographie, créées par Anaximandre, et par Scylas, de Caryatide sur le golfe de lassus; les mathématiques, créées par Pythagore et ses disciples, prédécesseurs d'Aristarque de Samos, maître d'Archimède et d'Hipparque de Rhodes; l'histoire, créée par Xanthos de Sardes, décelée de Milet, Hellanicus de Mytilène, surtout par Hérodote d'Halicarnasse, appelé dès longtemps le père de l'histoire, et à qui je donnerais un autre nom, si j'en connaissais un plus juste et un plus beau; la médecine, partie de Samos pour Cyrène, Crotone, Rhodes et Cnide, avant de se fixer à Cos par Hippocrate, aussi grand peut-être dans son genre et aussi fécond qu'Homère peut l'être dans le sien; l'architecture des villes, créée par Hippodamos de Milet, qui fut aussi écrivain politique dont Aristote analyse les ouvrages (Politique, Livre Il, ch. 5); la sculpture et le moulage, par Théodore de Samos, fils de Rhoecus; la métallurgie par les Lydiens, etc., etc.

Je m'arrête pour ne pas pousser plus loin ces nomenclatures un peu trop arides. Mais il faut rappeler encore que cette fécondité prodigieuse ne cesse pas avec les temps dont nous nous occupons. Théophraste est d'Érèse; Épicure est élevé à Samos et à Colophon ; Zénon, l'honneur du Portique, naît à Cittium en Chypre; Éphore est de Cymé: Théopompe est de Chios ; Parrhasius et Appelle sont d'Éphèse et de Colophon; Strabon est d'Amasée sur le Pont, colonie d'une des villes grecques de la côte occidentale de l'Asie-Mineure, etc., etc.

J'avoue que, devant de pareilles splendeurs, que n'effacent en rien celles qui ont éclaté plus tard, je reste comme ébloui et je me demande si l'on a su rendre en général un juste hommage à tant de génie, à tant de perfection et à tant d'originalité. Je ne le crois pas; et ce serait là, selon moi, un motif de retracer, en partie du moins, l'histoire de ces colonies grecques de l'Asie-Mineure, auxquelles nous devons tant. Mais si j'aborde ce travail, et si j'essaie ici une rapide esquisse, ce n'est pas tout à fait pour réparer une injustice séculaire ; mon objet est moins vaste; c'est uniquement en vue de mieux comprendre ce mouvement extraordinaire et unique dans les fastes de l'esprit humain, et le mérite de ces promoteurs de la philosophie, et de ces pères de la science.

J'exposerai donc, sans d'ailleurs dépasser les bornes légitimes, ce qu'étaient ces colonies venues de la Grèce sur les côtes occidentales de l'Asie onze ou douze siècles avant l'ère chrétienne, et quels furent les principaux événements politiques qui agitèrent ces contrée durant deux siècles, de Xénophane à Mélissus, de Thalès à la guerre du Péloponnèse. Nous verrons nos philosophes prendre une large part à ces événements, et parfois même les diriger, bien que le plus souvent ils aient beaucoup à en souffrir.

Pour tout ce qui va suivre, je m'appuierai à peu près exclusivement sur Hérodote, sur Thucydide, sur Xénophon, et sur la chronologie des marbres de Paros ou d'Arundel (06).

Les colonies grecques des côtes de l'Asie-Mineure se partageaient en trois races distinctes, formant des confédérations séparées : les Éoliens au nord, les Ioniens au milieu, et les Doriens au sud, occupant les uns et les autres des espaces à peu près égaux. Les Éoliens, sortis les premiers de la métropole commune, étaient venus s'établir dans l'Asie un siècle environ après la prise de Troie, chassés du Péloponnèse par l'invasion des Héraclides. Les Ioniens étaient arrivés les seconds, à peu près quarante ans plus tard ; et les Doriens avaient été les derniers à suivre cet exemple, ou à sentir cette nécessité.

Les Éoliens, qui ont été les moins célèbres, et, à ce qu'il paraît, les moins distingués de ces trois peuples, occupaient douze villes (07): Cymé de Phricon, Larisses de Phricon, Néotichos, Temnus, Cilla, Notium, Æguiroëssa, Pitane, Égée, Myrine, Grynée et Smyrne. Cette dernière ville leur fut bientôt enlevée et jointe à la confédération Ionienne par des exilés de Colophon, qui s'y étaient réfugiés, et qui s'en emparèrent par surprise. Les Éoliens perdirent aussi quelques autres villes qu'ils avaient fondées dans les montagnes de l'Ida. Hors du continent, ils possédaient cinq villes dans l'île de Lesbos, une ville dans l'île de Ténédos, et une enfin dans ce groupe d'îlots qu'on appelait les Cent îles, du temps d'Hérodote. Les cités Éoliennes n'ont joué pour la plupart qu'un rôle obscur. Le sol de l'Éolide était meilleur que celui de l'Ionie ; mais le climat y était un peu plus rude, et surtout moins régulier.

Les Ioniens avaient douze villes, presque toutes fameuses. C'étaient, Milet, Myous et Priène en Carie; Éphèse, Colophon, Lébèdos, Téos, Clazomène et Phocée en Lydie; Érythrées, sur le promontoire que forme le mont Mimas; et deux îles, Samos au midi et Chios au nord. Une chose assez singulière, c'est que les Ioniens avaient quatre dialectes très différents. Samos avait le sien, qui ne ressemblait à aucun des trois autres; Milet, Myous et Priène avaient toutes trois le même ; les six villes suivantes avaient le leur; enfin les Chiotes et les Érythréens parlaient la même langue.

Les Doriens, venus après tous les autres, s'étaient établis plus bas vers la partie méridionale; et ils ne possédaient que six villes, bientôt réduites à cinq : Lindus, Talysus, Camirus, dans l'île de Rhodes; Cos, Cnide, et Halicarnasse. Cette dernière avait été exclue de la confédération, en punition d'un sacrilège qu'un de ses citoyens était accusé d'avoir commis.

Chacune de ces petites confédérations avaient un temple commun où elles se réunissaient. Pour les Doriens, c'était le temple de Triope. Pour les Ioniens, c'était le temple de Neptune Héliconien, sur le promontoire de Mycale, presqu'en face de Samos. C'est à ce temple que s'assemblait le conseil de la confédération Ionienne, le Panionium, dont la présidence était toujours réservée à un jeune homme de Priène. On ne connaît pas précisément le temple de l'Éolide. Ces temples servaient d'ordinaire à des fêtes purement religieuses; et dans les circonstances graves, on y délibérait sur les dangers de l'alliance et sur ses plus chers intérêts.
Tous ces établissements occupaient géographiquement un bien petit espace, et ils seraient absolument inconnus dans l'histoire si la renommée des cités et des états se mesurait à leur étendue territoriale. C'est à peine si tous ensemble, Éoliens, Ioniens et Doriens, ils tenaient 70 lieues de long sur 15 ou 20 de large, moins de trois degrés en latitude et moins d'un en longitude. Lesbos a quinze lieues de long sur cinq de large ; Samos n'a pas trente lieues de tour ; Chios est un peu plus grande.

Naturellement je m'occuperai des Ioniens plus que des autres ; ils ont été de beaucoup les plus actifs et les plus intelligents, dans le domaine de la navigation, du commerce, de la politique, des arts, des sciences et des lettres. Des nations très populeuses ont fait mille fois moins qu'eux.
Quand les Ioniens quittèrent l'Achaïe au nord du Péloponnèse sur le golfe de Crissa, ils y possédaient douze cantons ou douze cités ; c'est en souvenir de la patrie première qu'ils ne voulurent pas fonder en Asie plus de colonies qu'ils n'en avaient eu jadis dans la Grèce. Chassés par les Doriens, qui envahissaient le Péloponnèse en venant du nord, ils avaient traversé l'isthme de Corinthe, et ils s'étaient abrités, pour quelque temps du moins, dans l'Attique, le refuge ordinaire de tous les proscrits, comme le remarque Thucydide, dans le préambule de son histoire. Bientôt l'Attique, au sol peu fertile, ne suffit plus à ses habitants, et les fugitifs de l'Achaïe durent songer à un autre asile. Codrus venait de mourir héroïquement pour sauver sa patrie. La royauté abolie ne permettait plus à ses fils de rester dans un pays où ils ne recueillaient point l'héritage paternel. Ils se mirent à la tête de l'émigration; Nélée se dirigea vers Milet, et Androclus vers Éphèse. A en croire les marbres de Paros, c'est Nélée qui fonda les douze villes Ioniennes, et établit comme lieu fédéral, sous les auspices de la religion, le Panionium, qui ne fut pas aussi puissant que sans doute il l'avait espéré.

Les émigrants qui suivirent les fils de Codrus paraissent avoir été fort mêlés; ce n'étaient pas de purs Ioniens, comme on aurait pu le penser. Ceux qui étaient venus originairement de l'Achaïe dans l'Attique avaient rencontré, dans ce dernier pays, des races très diverses et très confuses, qui n'avaient rien de commun ni avec eux ni entre elles. C'étaient des Abantes de l'Eubée, des Miniens d'Orchomène, des Cadméens, des Dryopes, des Phocidiens, des Molosses, des Arcadiens, des Pélasges, des Doriens d'Épidaure, et une foule d'autres. Toutes ces peuplades étaient sur le pied de l'égalité; mais cependant les Ioniens qui descendaient des prytanes d'Athènes passaient pour les plus nobles, sans avoir d'ailleurs aucune prééminence réelle. Le surnom d'Ioniens était même à cette époque, et plus tard aussi, très peu relevé; les Athéniens en rougissaient, et les Milésiens, quand ils furent à l'apogée de leur puissance, aimaient à se séparer du reste de la confédération, qui jouissait toujours d'une assez faible estime. De leur côté, les Ioniens se faisaient vanité de leur origine ; et ils célébraient avec persévérance les Apatouries Athéniennes, fêtes intimes de la famille et de la phratrie, excepté ceux de Colophon et d'Éphèse, qui en avaient été privés par suite d'un meurtre sacrilège qu'ils avaient commis.

L'émigration d'ailleurs, quoique conduite par des fils de roi, n'était pas facile. Les fugitifs qui abordèrent à Milet n'avaient point amené de femmes avec eux. Ils s'en procurèrent par la violence; ils tuèrent les parents, les maris et les enfants de quelques Cariennes, et se firent ainsi des épouses de celles qu'ils avaient épargnées dans le massacre. Mais pour se venger, les femmes de Carie jurèrent de ne jamais manger avec leurs féroces conquérants et de ne jamais leur accorder le doux nom de mari. Pendant plusieurs générations, les filles tinrent le serment de leurs mères.

C'est qu'en effet le pays où abordaient les nouveau-venus était depuis longtemps occupé. Il y avait déjà, entre autres indigènes, des Pélasges, des Teucriens, des Mysiens, des Bithyniens au nord; des Phrygiens, des Lydiens ou Méoniens, au centre; des Cariens, des Lélèges, etc., au midi. C'étaient des tribus encore plus divisées entre elles que les Grecs eux-mêmes, bien qu'elles eussent aussi des sacrifices communs, par exemple à Mylasa, dans le temple de Jupiter Carien. Au début, les royaumes comme celui de Lydie ne s'étaient pas encore organisés, bien que les Lydiens, rejetés ensuite vers le centre, étendissent d'abord leur domination jusque sur les côtes, et qu'ils eussent envoyé des colonies dans la grande Grèce, dans l'Ombrie et sur la mer Tyrrhénienne. Les Mysiens, un peu au nord et à l'ouest de la Lydie, passaient pour les plus belliqueux de ces peuples. Les Phrygiens, plus septentrionaux encore, s'enrichissaient par l'élève des troupeaux. Leurs laines, leurs fromages, leurs viandes salées se vendaient à très haut prix sur les marchés de Milet. Les Lydiens exerçaient surtout l'industrie des métaux, que leur sol à moitié volcanique renfermait en énorme quantité, or, argent, fer, cuivre etc. Les Phrygiens et les Lydiens étaient d'un caractère timide ; et c'était de leur contrée que venaient la plupart des esclaves.

Quoiqu'arrivés par mer, les Ioniens ne paraissent pas avoir été fort habiles dans l'art de la navigation ; au rapport de Thucydide, ce ne fut guère que sous le règne de Cyrus et de Cambyse, son fils, que la marine Ionienne devint réellement puissante. Encore fallut-il que les Corinthiens, qui étaient alors les plus savants constructeurs, leur donnassent des leçons, dont ils profitèrent avec ardeur et avec succès. Ils durent cependant avoir le plus grand besoin, dès les premiers temps, du secours du cabotage. Ces villes, qui tiraient presque tout de l'intérieur, ne pouvaient s'enrichir que par un grand commerce d'exportation et d'importation. Elles servaient de comptoirs et de centre d'échange entre les indigènes et les pays d'où étaient venus les étrangers. Bientôt toutes ces cités prospérèrent d'une façon inouïe. Regorgeant d'habitants et de richesses, elles purent avoir des flottes puissantes ; elles peuplèrent de colonies toutes les côtes de la Méditerranée, au nord de l'Afrique, où Tyr et Sidon avaient déjà des établissements, dans la grande Grèce et la Sicile, dans la Gaule, dans l'Espagne en deçà et même au-delà des Colonnes d'Hercule, surtout dans la partie nord de la mer Égée, dans l'Hellespont, sans négliger la Propontide, et même la mer Noire, appelée alors le Pont. Milet à elle seule fonda, dit-on, soixante-quinze ou quatre-vingts colonies.

Ces premiers développements des colonies Grecques de l'Asie mineure, et surtout des colonies Ioniennes, sont peu connus, quoiqu'ils remplissent trois ou quatre siècles au moins de durée ; l'histoire ne commence réellement qu'au moment où les cités Helléniques des côtes entrent en lutte contre la monarchie Lydienne, c'est-à-dire vers le VIIIe siècle de notre ère, à l'époque de l'avènement des Mermnades.

Hérodote a raconté tout au long l'histoire de Gygès, arrivant au trône de Lydie par le meurtre de Candaule. Cette tradition n'a rien que de vraisemblable, bien qu'elle ne semble pas d'accord avec le récit de Platon, lequel est évidemment fabuleux. La colère de la reine, femme de Candaule, la trahison de Gygès, son amant, n'ont rien d'impossible; l'anneau n'est qu'un conte populaire, qui se retrouve plus tard, sous une autre forme, dans les Mille et une nuits. Archiloque, contemporain de Candaule et de Gygès, avait parlé de l'audace et du triomphe de ce soldat devenu roi, dans un de ses iambes trimètres que lisait encore Hérodote (08). Avec Candaule, finit la première dynastie Lydienne, qui prétendait descendre d'Hercule, et qui avait duré cinq cents cinq ans, pendant vingt-deux générations, à partir du demi-Dieu, à qui son orgueil la rattachait. Gygès inaugurait la seconde dynastie, celle des Mermnades.

Gygès, vers le début du VIIe siècle avant notre ère, ouvre un nouvel ordre de choses. Peut-être pour légitimer son usurpation, et aussi pour céder à des nécessités politiques, il se mit à attaquer les cités grecques, Milet, Smyrne et Colophon. Cependant la Lydie avait alors avec les Grecs, du moins ceux du continent, des relations qui semblaient toutes pacifiques. Comme tous les Grecs, ceux de l'Asie mineure ainsi que les autres, Gygès croyait et se soumettait à l'oracle de Delphes. Entouré de pièges aussitôt après son accession au trône, et craignant le mécontentement des Lydiens, fort attachés au roi qu'il avait assassiné, il avait voulu mettre le Dieu dans sa cause; il l'avait consulté en lui envoyant de riches présents. Le Dieu avait donné raison à l'usurpateur et au meurtrier. Mais la Pythie avait annoncé que la famille des Héraclides serait vengée sur le cinquième des descendants de Gygès. Ce cinquième successeur devait être l'infortuné Crésus, plus fameux encore par ses malheurs que par ses trésors, passés en proverbe. Mais ni Gygès, au comble de la prospérité, ni les Lydiens, tout indignés qu'ils avaient été, ne tinrent compte de l'avertissement de la Pythie ; le soldat adultère et assassin avait régné trente-huit ans très paisiblement, sauf ses guerres contre les villes de la côte. Il parait que Milet, Smyrne et Colophon avaient succombé sous ses armes.

Ardys, premier successeur de Gygès, régna plus longtemps encore que lui, c'est-à-dire pendant quarante-neuf ans. Il s'empara de Priène, et attaqua vainement Milet, qui put lui résister. Sadyatte, fils d'Ardys, ne resta que douze ans sur le trône. Quand il mourut, il y avait déjà six ans qu'il était en guerre contre Milet, comme son père. La ville, qu'il ne pouvait investir par mer, se défendait avec succès, bien que la campagne fût ravagée chaque année par l'ennemi, toujours prêt à recommencer ses incursions dévastatrices. Toutes les fois que les Milésiens essayaient de lutter en rase campagne, ils étaient presque certains d'une défaite; et deux fois, ils furent rudement battus à Liménée sur leur territoire, et dans les plaines du Méandre, où ils s'étaient imprudemment hasardés.

Alyalte, fils de Sadyatte, continua encore cinq ans la guerre contre Milet. Il se croyait sur le point de réduire la ville par la famine, lorsque, sur la réponse de l'oracle de Delphes, qu'il consultait comme ses aïeux, il consentit à faire la paix, que facilita aussi le stratagème de Thrasybule, tyran de Milet à cette époque. Averti par son ami Périandre, tyran de Corinthe et fils de Cypsèle, Thrasybule avait su dissimuler à un envoyé Lydien la véritable situation de la ville assiégée, et faire croire, dans ses murs, à une abondance qu'elle n'avait pas. Alyatte, trompé par le rapport de son ambassadeur abusé, se résolut à traiter avec Milet, quoiqu'il eût encore bien peu à faire peur la vaincre. Cette paix, conclue grâce à l'oracle et à l'adresse de Thrasybule, dura assez longtemps. Alyatte mourut après cinquante-sept années d'un règne d'ailleurs fort troublé. Pendant ce temps, il ne cessa ses bons rapports avec la Pythie. Guéri d'une longue maladie sur laquelle il l'avait consultée, il dédia au Dieu de Delphes une magnifique coupe en argent, dont la base était de fer, artistement soudé par Glaucus de Chios, l'inventeur de ce procédé alors tout nouveau et très admiré.

La guerre contre Milet n'avait pas été la seule qu'eût faite Alyatte; il s'était emparé de Smyrne, colonie de Colophon, et il avait même attaqué Clazomènes, située à quelque distance à l'ouest dans le même golfe. Mais Clazomènes l'avait repoussé victorieusement, en lui infligeant un assez rude échec. Alyatte avait été mieux inspiré et avait rendu un vrai service à l'Asie entière, en tournant ses armes contre les Cimmériens, qui avaient envahi ces riches et paisibles contrées, sous le règne d'Ardys, son grand-père. Chassés de leurs demeures par les Scythes nomades, ils avaient dû émigrer vers le midi. Débouchant sans doute par le Caucase, qu'ils avaient franchi, ils avaient tourné à l'ouest, et passant l'Halys, ils s'étaient avancés jusqu'au cœur de l'Asie mineure. Ils avaient surpris et brûlé Sardes, la capitale de la Lydie ; la forteresse seule placée sur un rocher très élevé, au pied duquel coulait le Pactole, avait pu leur résister. Ils avaient ensuite été repoussés; mais ils restaient toujours menaçants et toujours avides dans les régions environnantes. Alyatte les chassa de l'Asie et les rejeta à l'est, parmi les races sémitiques, dont l'Halys était la limite. Il paraît même qu'il put dès lors entretenir avec eux des relations assez faciles et assez bienveillantes.

Mais ce furent ces rapports de la Lydie avec les Scythes nomades qui attirèrent sur l'Asie mineure, d'abord les armes des Mèdes, et ensuite celles des Perses, bien autrement redoutables. Une troupe de Scythes, chassée de ses rudes climats, était descendue sur le territoire de la Médie, au nord-ouest de l'Euphrate. Cyaxare, qui régnait alors sur les Mèdes, avait reçu les fugitifs avec bonté. Non seulement il leur avait permis de s'établir sur ses terres; mais de plus il leur avait confié des enfants Mèdes, qui devaient apprendre leur langue et s'instruire, à leur école, dans l'art de lancer les flèches. Quelques-uns de ces barbares qui approchaient de plus près le roi Mède avaient eu à se plaindre, dans une occasion insignifiante, de paroles violentes qu'il leur avait adressées. Afin de se venger d'une insulte, ils tuèrent des enfants qui leur avaient été confiés, et ils se retirèrent à la cour d'Alyatte pour éviter le châtiment qui les menaçait. Cyaxare réclama les coupables; le roi de Lydie ne voulut pas les livrer ; et de là, une guerre qui dura plus de cinq ans, entre les Lydiens et les Mèdes. Cette cause était très futile ; mais le conflit aurait éclaté pour tout autre motif; car les deux royaumes se touchaient, et la collision entre des nations encore si farouches était inévitable.

Ici se place un événement qui a la plus haute importance, à la fois pour l'histoire de ces peuples, pour l'histoire de la science astronomique, et pour celle de la philosophie. On en était à la sixième année de la guerre ; une nouvelle rencontre avait eu lieu, et les deux armées étaient au plus fort d'une mêlée, quand tout à coup une éclipse de soleil les couvrit d'une nuit sombre, et les força subitement à cesser le combat, qui devenait un combat nocturne. Ce fait n'a rien d'improbable en lui-même, et il n'est pas étonnant qu'un phénomène de ce genre ait alors profondément ému les esprits. Mais Hérodote, qui nous en a gardé le souvenir, ajoute que cette éclipse de soleil avait été prédite à l'avance par Thalès de Milet, et qu'il avait indiqué aux Ioniens l'année où elle devait se produire (09).

Ce récit de l'historien, que j'admets pleinement pour ma part, a donné lieu à divers problèmes du plus grand intérêt. On a cherché à calculer cette éclipse, avec les procédés à peu près infaillibles dont dispose aujourd'hui notre astronomie, et l'on a espéré trouver par là une date irréfragable au milieu de cette chronologie confuse et douteuse. Mais sur un terrain qui semblait purement scientifique, on n'a pu s'entendre ni s'orienter sûrement. Le P. Pétau a calculé que l'éclipse a dû avoir lieu la 4e année de la 45e olympiade, c'est-à-dire l'an 592 avant l'ère chrétienne. Saint Martin, qui s'est occupé le dernier de cette question, a trouvé qu'une éclipse totale visible sur l'Halys, où se rencontraient les deux armées, n'avait pu se produire que le 30 septembre 610 (Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, nouvelle série, tome XII ). Il y a donc une différence de 18 ans entre les deux évaluations. Je pourrais en citer d'autres, non moins diverses parmi les auteurs modernes. Pline, chez les anciens, fixe la date de cette éclipse très précisément ; il la rapporte à la 4e année de la 48e olympiade, et à l'année 170 de la fondation de Rome (10). Cette concordance peu régulière nous reporte à peu près à l'an 580. Je ne veux pas entrer dans ces détails, parce que je ne me flatte pas de pouvoir les éclaircir; je me borne à désirer que la science astronomique puisse, sur cette donnée de l'histoire, établir quelque computation décisive.

La seconde question qu'on a soulevée, c'est de se demander s'il est possible que Thalès ait réellement calculé cette éclipse, et l'ait prédite, comme Hérodote l'avait entendu dire. Les historiens postérieurs en ont douté; de nos jours, M. G. Grote (11), en particulier, a nié que la science fût en état, à cette époque, de faire de pareilles prédictions, et d'aussi savants calculs. Je ne voudrais pas contredire une autorité aussi compétente; mais je ferai remarquer que, par le récit même d'Hérodote, vrai ou faux, il est avéré que, de son temps, c'est-à-dire un siècle après Thalès environ, on croyait au calcul possible des éclipses. Cela seul suffit à prouver que la science était déjà assez avancée. Une telle supposition atteste un très sérieux progrès. Pour que le vulgaire pût l'admettre et la répéter, il fallait bien que les savants en sussent plus que lui. Ce qui est encore non moins incontestable, c'est que, parmi ces peuples, la réputation de Thalès devait être grande pour qu'on lui attribuât sans hésitation ce miracle de science. Hipparque de Rhodes, au rapport de Pline, avait pu dresser un catalogue d'éclipses de soleil et de lune pour six cents ans. Du temps de l'écrivain romain, les calculs de l'astronome n'avaient pas été une seule fois démentis ; on eût dit qu' « Hipparque avait été admis aux conseils de la nature. » Hipparque est de 400 ans environ postérieur à Thalès: mais peut-être la distance qui sépare la science de l'un et de l'autre, est-elle assez bien proportionnelle à l'intervalle de temps qui est entr'eux. Or, ce n'est pas en un jour qu'on arrive à de telles précisions ; et je ne vois rien d'impossible à ce que Thalès, sous le règne d'Alyatte, ait inauguré une science qu'Hipparque poussait déjà si loin, 150 ans avant l'ère chrétienne.

Mais je poursuis.

La paix fut bientôt conclue entre les Lydiens et les Mèdes, par les bons offices de Syennésis, roi de Cilicie, et de Labynétus, roi de Babylone. Alyatte donna sa fille en mariage à Astyage, fils de Cyaxare. Le traité fut solennellement juré des deux parts; et selon l'usage de ces peuples, les ambassadeurs chargés de le conclure se firent une incision au bras, et sucèrent mutuellement le sang les uns des autres. Cette alliance, toute sincère qu'elle pouvait être, fut fatale à la Lydie, en l'entraînant dans une nouvelle guerre, où elle devait succomber et périr tout entière.

Alyatte mort, son fils Crésus, qui devait être le dernier roi de sa race, et accomplir la fatale prophétie de l'oracle de Delphes, monta sur le trône. Crésus, dont le nom est devenu synonyme de celui de richesse, était un prince des plus distingués; et bien que très fier de ses trésors héréditaires, accumulés par ses ancêtres, les Héraclides et les Mermnades, il n'était pas du tout l'homme voluptueux et faible qu'en général on suppose. A peine sur le trône, il songea à terminer l'œuvre de ses prédécesseurs, et à soumettre complètement toutes les cités grecques de la côte. Il leur chercha querelle sous divers prétextes plus ou moins plausibles, en commençant par Éphèse, et il eut bientôt réduit toutes les colonies à lui obéir. L'Ionie et l'Éolide étaient vaincues. Crésus sentit bien qu'il n'avait rien fait tant qu'il n'avait pas les îles en sa possession ; il se préparait donc à équiper une flotte pour traverser la mer, quand un conseil de Bias de Priène, d'autres disent de Pittacus de Mytilène, vint le faire renoncer è ce projet, peu sensé pour un peuple tel que les Lydiens. Le sage était venu à Sardes, et interrogé par le roi sur ce qui se passait de nouveau dans les îles : « Les gens des îles, répondit Bias, se disposent à venir attaquer Sardes avec dix mille hommes de cavalerie. - Plût au ciel, dit Crésus, qu'ils fissent cette imprudence ! - « Tu as bien raison, ô roi, répartit le sage, de désirer que les insulaires commettent une telle faute. Mais que crois-tu qu'ils pensent aussi de leur côté, quand ils apprendront que tu songes à les attaquer par mer? » Crésus comprit la leçon, toute piquante qu'elle était; et il se contenta de faire un traité d'alliance et d'hospitalité avec les Ioniens des îles.
Satisfait et tranquille de ce côté, Crésus chercha à étendre sa puissance à l'est et dans l'Asie mineure. Il eût bientôt sous sa main tous les peuples qui étaient placés en deçà de l'Halys: Phrygiens, Mysiens, Maryandiniens, Chalybes, Paphlagoniens, Thraces de Thynie et de Bithynie, Cariens, Pamphyliens et même Doriens, Ioniens et Éoliens. La Cilicie et la Lycie, au sud, purent seules échapper à sa domination. l'Halys est un des trois ou quatre grands fleuves qui délimitent et qui fécondent cette partie de la terre qu'on appelle l'Asie-Mineure. Prenant sa source dans les montagnes d'Arménie, il coule d'abord de l'est au sud-ouest, et s'infléchissant tout à coup presqu'à angle droit, il se dirige du sud au nord, pour se jeter dans la mer noire un peu à l'est de Sinope, la patrie de Diogène. Après l'Halys, trois autres fleuves, assez considérables pour ces contrées, se partagent la péninsule, coulant tous à l'ouest et descendant à la Méditerranée presque parallèlement : le Méandre, qui se jette dans le golfe de Milet: le Caystre, dans celui d'Éphèse; enfin, l'Hermus, dans celui de Smyrne, un peu au nord-ouest. Crésus pouvait donc se flatter d'avoir à lui toute l'Asie-Mineure, et d'avoir amené la monarchie lydienne à un degré de prospérité et de force qu'elle n'avait jamais connu; mais c'était là justement ce qui devait la perdre.

De très grands changements venaient de s'opérer dans l'Orient et dans les contrées limitrophes du royaume de Lydie, si démesurément étendu. Cyrus avait renversé l'empire d'Astyage, beau–frère de Crésus, avait vaincu les rois d'Assyrie, s'était fait un allié de celui d'Hyrcanie, et il pensait à attaquer la Lydie, qui avait semblé faire cause commune avec ses ennemis. Maître de tous les pays à l'est de l'Halys, il ne pouvait pas tarder à franchir ce fleuve. Par une pente à peu près irrésistible, la puissance des Perses déjà considérable devait chercher à s'étendre jusqu'à la mer, et à conquérir la presqu'île, avec tous les peuples qu'elle renfermait, les barbares et les Grecs compris. Crésus aperçut assez vite le danger qui le menaçait; et instruit par la défaite d'Astyage, il se prépara à la lutte le mieux qu'il put.

A peine consolé de la mort de son fils tué dans un accident de chasse, il résolut d'arrêter les progrès des Perses, en se donnant pour alliés les Grecs des côtes et tous ceux du Péloponnèse et de l'Occident. A cet effet, il envoya d'abord consulter tous les oracles, afin de s'assurer l'appui des Dieux et de la religion populaire. Les envoyés se rendirent à Delphes, à Dodone, à Abas dans la Phocide, à l'antre de Trophonius, au temple d'Amphiaraüs, à celui des Branchides près de Milet, à celui même de Jupiter Ammon. Crésus voulait d'abord leur poser quelques questions insidieuses pour éprouver leur véracité, et les consulter ensuite régulièrement sur la grande question de la guerre contre les Perses, qui alarmait déjà sa prudence. L'oracle de Delphes ayant été trouvé le plus sincère, avec celui d'Amphiaraüs, Crésus leur envoya des présents d'une magnificence inouïe, dont on peut lire la description détaillée dans Hérodote, qui avait avait vu encore dans les sanctuaires une partie de ces prodigieuses richesses. En même temps qu'il offrait ces cadeaux opulents, le roi de Lydie consultait les deux oracles sur l'opportunité de la guerre. Les oracles répondirent assez obscurément à cette question embarrassante, en disant que « si Crésus faisait la guerre aux Perses un grand empire serait détruit. » Lequel? Celui des Perses, ou celui de Lydie? Les devins ne le décidaient point. Mais ils donnaient à Crésus un excellent conseil: c'était de se faire des alliés et des appuis parmi les peuples les plus puissants de la Grèce. Consulté de nouveau sur ce point, l'oracle de Delphes désigna les Lacédémoniens dans la race Dorienne, et les Athéniens dans la race Ionienne, ceux-ci Pélasgiques, et les autres Hellènes. Crésus envoya donc des ambassadeurs dans les différentes parties de la Grèce ; mais ses avances ne furent acceptées que par les Lacédémoniens, bien disposés envers lui par quelques services antérieurs qu'ils en avaient reçus. Les autres Grecs, et les Athéniens en particulier, ne comprirent pas le danger prochain, et ne répondirent point aux ouvertures du roi lydien. Si l'on en croit la Cyropédie, Crésus était allé chercher des secours jusqu'en Égypte. Mais il est douteux qu'il eût à sa solde 120,000 Égyptiens, comme le veut ce bon Xénophon.

Crésus, se fiant à une réponse de l'oracle qu'il avait mal interprétée, envahit la Cappadoce, territoire Mède qui appartenait depuis peu à Cyrus. II fallait traverser l'Halys, assez large en cet endroit. La difficulté était fort grande, et le roi de Lydie ne put la vaincre que grâce à l'habileté de Thalès, qui avait suivi l'armée Lydienne avec un bon nombre de ses compatriotes. Thalès fit construire une vaste digue qui sépara le fleuve en plusieurs bras, ce qui permit de le franchir à gué. Telle est la tradition qu'Hérodote recueillit encore toute récente. Quant à lui, il semble croire que l'armée Lydienne passa tout simplement sur des ponts, qui, selon le dire populaire, n'avaient été construits que plus tard. Le fleuve, une fois traversé, Crésus s'empara de toute la contrée qu'il dévasta ; elle s'appelait la Ptérie.

Cyrus accourut à sa rencontre avec toutes ses troupes et avec tous les gens du pays qui avaient pu se joindre à lui. Mais avant d'engager la lutte, il fit parvenir aux Ioniens des propositions d'accommodement, afin qu'ils consentissent à quitter l'armée de Crésus. les Ioniens restèrent fidèles, prévoyant bien qu'une honteuse trahison ne pourrait que les déshonorer sans les servir, les Grecs étant hors d'état de résister seuls aux Perses, si, comme on pouvait le craindre, la Lydie était vaincue et conquise. Il valait encore mieux risquer une défaite commune, puisqu'on ne voulait point se rendre dès ce moment à la puissance des Perses, quelque menaçante qu'elle fût. La bataille, livrée dans les plaines de la Ptérie, à l'est de l'Halys, fut terrible; elle dura toute une journée et ne cessa qu'avec la nuit. la victoire ne se décida d'aucun des deux côtés.

Toutefois le désavantage fut évidemment du côté de Crésus; son armée s'était très vaillamment conduite ; mais elle était de beaucoup la moins nombreuse. Voyant que le lendemain Cyrus, affaibli quoique supérieur en forces, ne songeait pas à l'attaquer, Crésus leva le camp et se retira assez précipitamment vers Sardes, décidé à la défendre jusqu'à l'extrémité.

En même temps, il fit appel à ses alliés, Amasis, roi d'Égypte, Labynétus, roi de Babylone, et à Lacédémone. Il comptait, en réunissant tous les contingents qu'on lui enverrait, reprendre l'offensive au printemps suivant. II donnait sa capitale pour rendez-vous général dans cinq mois. Toutes ces mesures étaient sages; mais il commit la lourde faute de laisser disperser l'armée qui venait de combattre, persuadé que Cyrus ne pourrait amener de si tôt devant Sardes, la sienne, qui avait aussi beaucoup souffert. Au contraire, Cyrus se garda bien de licencier ses troupes; et après quelque repos, il marcha sur la Lydie, et arriva bientôt dans la vaste plaine où Sardes est bâtie.

Crésus, quoique surpris, ne perdit pas courage. Il se fiait à la valeur bien connue des Lydiens, et surtout à leur cavalerie, qui passait alors pour invincible, à la fois par son habileté à manier les chevaux et à se servir des longues lances qu'elle portait. De son côté, Cyrus compensa ce désavantage en mettant à son avant-garde toute la masse de ses chameaux les chevaux des Lydiens, peu habitués à l'aspect et à l'odeur de ces bêtes, devinrent indomptables. Les Lydiens mirent pied à terre; et malgré cet inconvénient, ils luttèrent avec vigueur. Vaincus après un grand carnage réciproque, ils n'eurent plus qu'à se renfermer dans leurs murs.

Crésus, bloqué par des forces victorieuses, s'adressa en toute hâte à ses alliés et particulièrement aux Lacédémoniens. Ils s'étaient décidés à lui envoyer le secours promis par le traité, quand ils apprirent que Sardes venait d'être emportée d'assaut, après quatorze jours de siège régulier, et que Crésus avait été fait prisonnier. Tombé aux mains des soldats et chargé de chitines, le malheureux roi de Lydie avait été condamné à être brûlé vif, avec quelques enfants des meilleures familles, et déjà les flammes commençaient à l'atteindre, quand le cœur de Cyrus s'amollit; il fut clément envers le vaincu, qui supportait avec résignation l'infortune dont il était frappé, et qui se rappelait à cet instant suprême les sages conseils que Solon, venu à sa cour, lui avait jadis donnés. Crésus avait alors 49 ans, et il en avait régné quatorze, depuis la mort de son père. Il vécut encore assez longtemps à la suite de Cyrus, l'accompagnant et le dirigeant même quelquefois dans ses expéditions.

La date de la prise de Sardes n'est pas moins flottante que celle de l'éclipse de Thalès. D'après les marbres de Paros, Sardes aurait été saccagée dans la 3e année de la 59e Olympiade, c'est-à-dire dans Vannée 537 avant notre ère. Fréret, d'après le témoignage de Sosicrate, cité dans la vie de Périandre par Diogène de Laërte, croit pouvoir fixer cette date à l'an 545. Volney, dans la chronologie d'Hérodote, la recule jusqu'en 557. En d'autres termes, le doute subsiste ; et cette date, tout importante qu'elle serait, reste à connaître.

Les Lydiens vaincus, les cités grecques sentirent tout le péril de leur situation. Les Éoliens et les Ioniens firent proposer au vainqueur de se soumettre aux mêmes conditions que, naguère, ils avaient obtenues de Crésus. Cyrus repoussa dédaigneusement ces offres, et il fit rappeler aux Ioniens qu'il les avait conviés vainement à lui quelques mois auparavant. Après ce refus hautain, il ne restait plus qu'a se préparer à la guerre. Le Panionium fut convoqué, et toutes les cités s'y rendirent, à l'exception de ceux de Milet, qui s'étaient arrangés préalablement; Cyrus les avait accueillis aux mêmes conditions que l'avait fait le royaume de Lydie.

Il est probable que c'est vers cette époque qu'on doit placer le conseil donné par Thalès à la confédération Ionienne. Avec une profonde prévoyance, il voulait que toutes les cités Ioniennes n'eussent qu'une seule assemblée se réunissant à Téos, qui était au centre; elles auraient d'ailleurs conservé chacune leurs institutions particulières. Mais en joignant leurs forces, elles eussent évidemment résisté mieux à l'ennemi de tous. les dissensions intestines les avaient affaiblies; la concorde seule pouvait les sauver. Le sage avis de Thalès ne fut pas écouté, à un moment où les affaires de l'Ionie n'étaient pas encore très mauvaises. Un avis plus énergique encore, donné quand elles s'étaient fort empirées, ne fut pas suivi davantage. Plus tard, Bias de Priène, membre du Panionium, voulait que tous les Ioniens réunis abandonnassent l'Asie ; et que ne faisant qu'une seule grande flotte, ils allassent s'établir dans l'île immense de Sardaigne, où ils fonderaient, tous d'accord, une puissante république. En restant au contraire sur le sol asiatique, Bias augurait qu'ils ne pourraient y défendre leur liberté. Hérodote croit que cette résolution héroïque aurait pu faire des Ioniens le peuple le plus fortuné de la Grèce entière. On se contenta de se concerter avec les Éoliens pour députer des ambassadeurs à Sparte, tant en leur nom qu'au nom des Ioniens, et pour implorer le secours de la république.

Sparte ne se décida pas à envoyer des forces réelles; mais elle chargea un des citoyens les plus recommandables, Lacrine, d'aller à Sardes enjoindre au vainqueur de ne faire de mal à aucune ville de la Grèce, sous menace de s'attirer le courroux de Lacédémone. Cyrus, qui ne savait pas même l'existence de Sparte, demanda ce que c'était; et se raillant de ces peuples qu'il croyait efféminés, il leur annonça qu'ils auraient bientôt à s'occuper de leurs propres dangers sans se mêler de ceux qui menaçaient l'Ionie. Appelé d'ailleurs dans d'autres parties de l'Asie par les affaires de Babylone, de Bactriane, des Saces et même de l'Égypte, il partit précipitamment de Sardes pour Ecbatane, laissant la garde de la ville à un Perse nommé Tabalus, et chargeant un Lydien, du nom de Paetyas, du transport de tous les trésors que les rois y avaient amassés depuis plusieurs siècles.

Pendant qu'il allait faire le siège de Babylone, Pactyas, gardant pour lui les trésors qui lui étaient confiés, se retira vers la côte et appela les Lydiens à l'insurrection. Il se forma bientôt une armée grâce à ses largesses, et il vint mettre le siège devant Sardes, que Tabalus défendait. Mais cette révolte ne dura pas longtemps. Un des lieutenants de Cyrus, Mazarès, arrivant au secours de la place, Pactyas fut forcé de prendre la fuite et de se retirer à Cymé. Réclamé par Mazarès, les Cymiens allaient le livrer, d'après le conseil de l'oracle des Branchides, sur le territoire des Milésiens, quand un courageux citoyen, nommé Aristodicus, sauva le fugitif en s'opposant, malgré le dieu, à ce qu'on violât contre un suppliant les lois de l'hospitalité. Pactyas se sauva à Mytilène, où les habitants de Cymé, revenus à de meilleurs sentiments, voulaient aussi le protéger; mais le malheureux fut arraché de force du temple de Minerve par des Chiotes, et il fut livré aux Perses, Cyrus ayant ordonné qu'on le lui amenât vivant. Pour prix de cette infamie, les Chiotes avaient reçu le canton d'Atarné, situé en Mysie, en face de Lesbos. Mais cette possession, acquise à ce prix honteux, ne leur porta pas bonheur ; et Hérodote assure qu'il se passa beaucoup de temps sans que les habitants de Chios osassent rien offrir aux Dieux, ni rien employer aux sacrifices, de ce qui venait dans ce pays maudit.

Mazarès, châtia rudement tous ceux qui avaient pris part à la révolte de Pactyas. Il réduisit en esclavage les habitants de Priène, vendus à l'encan. Il ravagea sans pitié toutes les plaines du Méandre pour enrichir ses soldats de butin ; mais la mort le surprit bientôt au milieu de ces vengeances. Par là, les Perses comptaient décourager de nouvelles insurrections. Mais les Grecs de la côte et les colonies de l'Éolide, de l'Ionie et de la Doride, ne se laissèrent pas effrayer, et elles se disposèrent bravement à une lutte inégale, où elles devaient succomber.

C'est ce qu'on peut distinguer comme la troisième et dernière période de l'histoire des Grecs de l'Asie-Mineure. La première période, qui dure de la fondation jusqu'au règne de Gygès, usurpateur de la monarchie Lydienne, est la plus longue; elle ne contient guère moins de 500 ans. La seconde est remplie par le conflit entre les cités grecques et le royaume des Lydiens ; elle s'étend jusqu'à la défaite de Crésus et la prise de Sardes. Mais la puissance des rois Lydiens était peu de chose en comparaison de la puissance des Perses, qui possédaient une partie considérable de l'Asie, qui étaient fort belliqueux, et qui, guidés par le génie de Cyrus, avaient fait de grands progrès dans l'art militaire.

Celui qui remplaçait Mazarès et était chargé de poursuivre l'œuvre de répression et de conquête, était un homme qu'on pouvait croire capable de toutes les cruautés et de toutes les bassesses. Il se nommait Harpagus, et s'était fait connaître par un acte de servilité presqu'inouï dans les fastes si avilis cependant de la cour des Perses. Astyage, roi des Mèdes, effrayé par un songe, avait chargé Harpagus, son confident, de faire périr l'enfant que sa fille Mandane venait d'avoir de Cambyse. Ce petit-fils d'Astyage devait être Cyrus. Harpagus, tout en acceptant l'ordre homicide, n'avait pas voulu tuer l'enfant de ses propres mains, et il avait remis le soin du meurtre à un berger. Celui-ci, attendri par les supplications de sa femme, avait substitué son enfant mort en naissant à celui qu'on lui remettait; et il avait fait croire à Harpagus que l'enfant royal avait péri. Plus tard la vérité avait été découverte; Astyage l'avait apprise tout entière; mais il avait dissimulé son courroux. Par un raffinement de barbarie abominable, il avait fait tuer un jeune fils d'Harpagus, et dans un repas solennel il avait servi au père les chairs de son enfant. Puis, il avait fait apporter, au milieu du festin, la tête et les mains de la victime cachées sous un voile dans une corbeille. Harpagus avait dû lui-même lever le voile; et en présence de cet épouvantable spectacle, il avait conservé tout son sang-froid. A la question du féroce Astyage, il avait répondu qu'il reconnaissait bien la viande qu'il avait mangée, et qu'il avait qu'à louer tout ce que le roi avait daigné faire.

Cependant il avait médité une vengeance; et pour renverser Astyage du trône, il avait secrètement suscité Cyrus à la rébellion. Le jeune prince n'avait pas ou de peine à soulever les Perses contre le joug odieux des Mèdes. Astyage, attaqué par son petit-fils, avait poussé l'aveuglement jusqu'à confier son armée à Harpagus, qu'il avait si affreusement outragé; et Harpagus n'avait pas manqué de le trahir. Astyage vaincu avait été épargné par Cyrus, qui l'avait laissé vivre ignominieusement. L'empire des Mèdes se trouvait détruit après 328 ans de durée, depuis Déjocès, fils de Phraorte. Cette partie de l'Asie appartenait désormais aux Perses, qui devaient la garder moins longtemps, et périr, environ deux siècles après, sous les coups d'Alexandre.

Tel était l'homme que Cyrus chargeait de réduire les cités grecques. J'ai tenu à rappeler ces détails, quoique d'ailleurs très connus, pour montrer à quels peuples et à quelles mœurs les Hellènes de la côte allaient avoir affaire.

Harpagus, usant de moyens d'attaque alors tout nouveaux, entourait les villes qu'il assiégeait de circonvallations, et bloquant les habitants, les forçait à se rendre. Il se dirigea d'abord contre Phocée. Ce siège, qui fit grand bruit à cette époque, doit nous intéresser encore vivement, parce que nous allons y retrouver un de nos philosophes, Xénophane, exilé de Colophon, et fuyant avec ses compatriotes sur les rives lointaines de la Tyrrhénie.

Les Phocéens étaient les premiers, parmi toute la race hellénique, qui eussent tenté les grands et périlleux voyages. Les premiers, ils avaient appris au monde ce que c'était que la mer Adriatique, la mer de Tyrrhène, l'Ibérie et Tartesse, reculées aux bornes de la terre, par delà les colonnes d'Hercule. Ils avaient même réformé les constructions navales ; et, laissant de côté les gros navires ronds, ils avaient employé les navires à cinquante rangs de rames, les Pentécontores. Dans le pays de Tartesse, ils avaient trouvé les relations les plus bienveillantes et les plus lucratives. Quand Phocée fut menacée, Arganthonius, monarque puissant de ces contrées, leur avait offert un asile dans son royaume, s'ils voulaient quitter l'Ionie; et comme on ne s'était pas encore décidé à l'émigration, le roi, en excellent allié, avait donné aux Phocéens une somme d'argent considérable pour les aider à ceindre leur ville d'une forte muraille. En effet, cette muraille, qui avait une étendue énorme, avait été construite contre les assaillants, et elle était formée de grandes pierres parfaitement jointes.

La précaution était efficace, et Harpagus se trouvait arrêté devant ces fortifications, qu'il ne pouvait prendre. La ville était bloquée depuis assez longtemps et soufrait déjà beaucoup, quand il fit proposer un accommodement aux assiégés : ils détruiraient un seul des ouvrages avancés de la place ; et ils y recevraient une garnison Perse, en signe de soumission. Les Phocéens, très affligés de cette extrémité, demandèrent un jour de trêve, et l'éloignement de l'armée perse. Harpagus, tout en prévoyant bien ce qui allait se passer, consentit à cet arrangement provisoire, et fit écarter ses troupes. Les Phocéens, profitant de ce répit, embarquèrent sur leurs pentécontores, les femmes, les enfants, et tout ce qu'on pouvait emporter, surtout les objets religieux enlevés aux temples, et ils firent voile pour Chios. les Perses, en entrant le lendemain dans la ville, n'y trouvèrent plus un seul habitant.

Cependant les Phocéens avaient d'abord voulu acheter, des Chiotes, les îles qu'on appelle les Oenusses; mais ceux-ci, craignant de nuire à leur propre commerce en se créant des concurrents si redoutables, refusèrent le marché. Alors les Phocéens pensèrent à se diriger vers la Corse (Cyrné, de ce temps), où vingt ans plus tôt ils avait fondé la ville d'Alalia, par le conseil d'un oracle. Mais avant de partir pour cet exil définitif, ils revinrent à Phocée et y surprirent la garnison Perse, qu'ils égorgèrent. Ce hardi coup de main ne leur servit pas cependant à rester dans leur ancienne demeure; ils remontèrent sur leur flotte, et pour bien prouver qu'ils ne la quitteraient point, ils jetèrent à la mer un bloc de fer, jurant de ne pas revenir avant que cette lourde masse ne surnageât sur l'eau. Mais en dépit de ce serment, l'épreuve était trop forte; la moitié des émigrants descendit à terre, et rentra dans Phocée ; l'autre partie, fidèle à l'engagement qu'on venait de prendre, résolut de fuir le joug intolérable des barbares, et cingla vers la Corse.

On y arriva bientôt, et l'on s'y établit comme on le désirait. Pendant cinq ans, on y fut assez tranquille, avec les compatriotes qu'on y retrouvait et qui y étaient arrivés depuis longues années. Mais soit esprit de rapine, soit besoin, soit jalousie, les Phocéens furent bientôt attaqués par leurs voisins, les Tyrrhéniens et les Carthaginois. Les Phocéens, qui n'avaient que soixante vaisseaux contre cent vingt, n'hésitèrent pas à engager la bataille ; ils allèrent chercher l'ennemi dans la mer de Sardaigne, et le défirent. Mais ils avaient perdu dans ce triomphe les deux tiers de leurs navires. Revenus en toute hâte à Alalie, ils y avaient repris leurs familles et leurs richesses, pour aller chercher un autre asile plus sûr que celui-là. Il paraît qu'une partie des exilés fut assaillie et massacrée par les Tyrrhéniens et les Carthaginois ; l'autre partie alla d'abord toucher à Rhégium en Sicile ; et delà se dirigeant au nord, ils allèrent fonder sur la terre d'Oenotrie la ville qui, du temps d'Hérodote, se nommait Hyélé. C'est celle qui est connue sous le nom d'Élée, illustrée par l'école philosophique qui s'y forma bientôt après.

C'est à Élée que Xénophane se réfugia, vers la même époque, fuyant Colophon, opprimée par les Perses, et se réunissant aux courageux Phocéens, qui détestaient la servitude autant que lui. Il est bien clair, que, quand Xénophane parle dans ses vers de l'invasion des Perses, qu'il appelle encore les Mèdes, il entend parler de cette attaque d'Harpagus, et non de la guerre Médique (12) comme on l'a cru quelquefois. La fondation d'Elée, qu'a chantée Xénophane ainsi que celle de Colophon, remonte, à ce qu'il semble, à l'année Cinq cent trente six ou Cinq cent trente-deux avant notre ère, peut-être même encore un peu plus bas; mais elle est à trente ans au moins de l'invasion de la Grèce par Mardonius et Datis, et rien ne doit faire croire que Xénophane ait pu vivre jusque-là.

On ne voit pas dans les détails que nous a conservés l'histoire quel a été le destin particulier de Colophon, qui était en Lydie comme Phocée. Mais il est bien présumable qu'elle partagea le même sort, et que les habitants, qui n'acceptèrent pas la domination des barbares, durent se réfugier par mer dans des contrées plus paisibles. Il est vrai qu'Hérodote ne parle, après les Phocéens, que des habitants de Téos, qui firent de même en emportant tout ce qu'ils purent sur leurs vaisseaux et, en allant fonder Abdère en Thrace, qu'avait déjà occupée jadis un citoyen de Clazomènes. Toutes les autres villes de l'Ionie, ajoute Hérodote, se soumirent après une vigoureuse résistance. On peut bien supposer que Xénophane faisait partie « de ces vaillants hommes » que loue l'historien, et qui ne cédèrent que devant la nécessité. Les Milésiens seuls firent exception. Ils étaient entrés en arrangement avec Cyrus, ainsi que je l'ai dit plus haut; et Harpagus respecta leur neutralité, se contentant d'avoir écrasé ou dispersé tout le reste de l'Ionie continentale. Les insulaires étaient à l'abri par leur situation; la Perse n'avait pas encore de flotte pour les atteindre et les subjuguer. Mais l'Ionie et l'Éolide furent si bien soumises qu'elles durent fournir des contingents à Harpagus, quand il marcha contre la Carie, qu'il réduisit bientôt. Les Cnidiens, qui avaient essayé de se défendre, en coupant à la hôte l'isthme qui les joignait à la terre ferme, avaient renoncé à leur entreprise, d'après le conseil de la Pythie, et ils s'étaient résignés à obéir aux Perses. les Pédasiens des environs d'Halicarnasse résistèrent un peu plus longtemps ; mais ils furent vaincus, ainsi que les Lyciens, qui montrèrent un héroïque courage. Quand Cyrus marcha contre Babylone, il pouvait se dire que toute l'Asie inférieure lui appartenait jusqu'à la mer.

Samos était alors la plus puissante des îles; par ses relations, soit avec la Grèce, soit avec l'Égypte, elle s'était fait une situation prépondérante. Pendant que Cambyse, le fils insensé de Cyrus, allait attaquer l'Égypte et s'y perdre, Polycrate régnait à Samos; et par une administration habile et peu scrupuleuse, il avait amené la prospérité de l'île à un degré qui la rendait l'envie de tous ses rivaux. A la faveur d'une insurrection qu'il avait fomentée, il s'était emparé du pouvoir avec ses deux frères, Pantagnote et Syloson. Tous trois s'étaient d'abord partagé la ville, et chacun y exerçait un pouvoir séparé. Mais bientôt Polycrate s'était défait de ses deux frères, en tuant l'un et en chassant l'autre ; Samos entière lui obéissait. Pour affermir son usurpation, il s'était lié avec Amasis, roi d'Égypte ; il lui envoyait des dons magnifiques; et il en recevait de lui. En peu de temps, il s'était acquis dans la Grèce une réputation immense ; toutes ses entreprises lui réussissaient à souhait; sa flotte se composait de cent vaisseaux à cinquante rangs de rames, et ses archers seuls étaient au nombre de mille.

D'ailleurs, sans ménagement pour aucun de ses voisins, il les rançonnait audacieusement; et un de ses principes politiques, c'était de ne pas même épargner ses amis quand l'occasion l'exigeait, sauf à les indemniser ensuite. Il avait conquis plusieurs îles aux environs de Samos, et même quelques villes sur le continent. Les Lesbiens, ayant secouru les Milésiens, qu'il attaquait, il les avait vaincus dans une bataille navale; et tous les prisonniers, chargés de chaînes, avaient été contraints de travailler an fossé profond dont il avait entouré les murs de la cité. Des exilés de Samos, fuyant les violences du tyran, avaient demandé du secours à Sparte et l'avaient obtenu. Les Lacédémoniens, avec une flotte assez forte, étaient venus assiéger la ville; mais après quarante jours d'efforts inutiles, ils avaient dû se retirer devant la vigueur de Polycrate, ou peut-être devant son or. Resté maître de Samos, le tyran y semblait invincible ; ceux des Samiens qui ne voulurent pas se résigner à son joug durent aller au loin chercher un asile, et fonder des colonies. Afin de se mettre à l'abri de tout danger, Polycrate, outre le vaste fossé que vit encore Hérodote, avait alimenté la ville d'eaux abondantes, qu'amenait un aqueduc passant sous une montagne. II avait fait construire un môle très haut qui s'avançait fort avant en mer, et qui rendait le port plus accessible. Enfin il avait élevé un temple qui était renommé comme le plus grand de tous les temples connus. Aristote signale aussi ces grands travaux de Polycrate.

Ami des lettres et des arts, le tyran avait, dit-on, assemblé le premier une bibliothèque, luxe alors fort rare, et dont l'Égypte seule avait donné le modèle; il attirait les poètes auprès de lui ; et Anacréon de Téos fut assez longtemps au nombre de ses convives et de ses flatteurs.

C'est à cette époque de la tyrannie de Polycrate qu'il faut sans doute rapporter les relations que Pythagore dut avoir avec lui, et pour lesquelles nous possédons des renseignements assez précis. Jamblique, Porphyre et Diogène de Laërte se rencontrent sur ce point ; et ils ne sont évidemment que l'écho d'auteurs beaucoup plus rapprochés du temps de Pythagore et qui avaient écrit sa vie, tels qu'Aristoxène le musicien, disciple d'Aristote, Apollonius de Tyr, Hermippe, Diogène, Antiphon, etc. Pythagore, fils de Mnésarque, appartenait par sa mère aux plus grandes familles de Samos, et pouvait faire remonter son origine jusqu'à Ancée, le fondateur de la colonie. Mnésarque, son père, semble avoir fait une fortune considérable dans le commerce des bleds. Tyrien selon les uns, Tyrrhénien selon les autres, il emmenait son fils dans ses voyages, et l'enfant parcourut de bonne heure les contrées qu'il devait étudier plus tard. Dès qu'il fut en âge de recevoir des leçons, son père, voyant en lui des facultés extraordinaires, l'avait mis en rapport avec les hommes les plus distingués de ce temps : Thalès, dit-on, Anaximandre, Anaximène de Milet, Phérécyde de Syros.

Le jeune homme connaissait déjà la Phénicie, où son père l'avait conduit; et lorsqu'il voulut se rendre en Égypte, Polycrate l'introduisit auprès d'Amasis par une lettre de recommandation. Ceci prouve qu'à cette époque du moins, Pythagore ne jugeait pas le tyran comme il le fit plus tard.
On n'est pas d'accord sur la durée du séjour de Pythagore en Égypte. II y a des biographes, tels que Jamblique, qui l'y fout demeurer pendant vingt-deux ans; ce qui est assez peu probable. Fait prisonnier par un des soldats de Cambyse, il fut emmené à Babylone; et là, il se mit en communication avec les Mages, de même qu'il l'avait fait avec les prêtres Égyptiens, admiré pour son intelligence, sa sagesse et sa beauté. Rentré dans sa patrie, à un âge déjà assez avancé, cinquante six ans selon Jamblique, il y ouvrit une école ; et quelques siècles après, les Samiens, fiers de leur compatriote, s'assemblaient encore, pour leurs délibérations politiques, dans un hémicycle qui avait conservé son nom. Aristoxène, plus rapproché des faits que Jamblique et les connaissant probablement assez bien, puisqu'Aristote, son maître, s'était beaucoup occupé de la philosophie pythagoricienne, ne lui donne que quarante ans, quand il quitta Samos pour fuir la tyrannie de Polycrate. Cicéron, dans sa République, place l'arrivée de Pythagore en Italie à la soixante deuxième olympiade, c'est-à-dire en cinq cent vingt-huit avant Jésus-Christ, l'année même où Tarquin le Superbe monta sur le trône. Comme Scipion, en assignant cette date, prétend redresser un anachronisme populaire, il est à croire qu'il sait positivement ce qu'il avance, et qu'il ne commet pas lui-même une erreur.

Malgré les obscurités qui couvrent la vie de Pythagore, quoique tant d'écrivains s'en soient occupés dans l'antiquité, un point paraît avéré, c'est qu'il quitta Samos, privée de la liberté, pour aller trouver dans la Grande-Grèce un pays où la tyrannie ne choquât pas ses yeux, et qui lui assurât l'indépendance dont il avait besoin. Xénophane, vers la même époque, en avait fait autant, puisqu'il fuyait l'oppression des Perses, plus durs encore, s'il est possible, que les despotes locaux. C'était là le sort commun; il n'était pas facile de rester patriote ou philosophe sous la main pesante de tels maîtres. Pythagore alla donc porter à Crotone et à Sybaris des doctrines admirables, qui sans doute conservent quelque chose des religions orientales qu'il avait vues, mais qui sont dignes du respect de tous ceux qui aiment la sagesse et l'humanité.

Ces doctrines ne nous sont connues que par des intermédiaires ; rien ne nous est parvenu des ouvrages assez nombreux que, d'après le témoignage d'Héraclite, Pythagore parait avoir écrits (13) et qui, divulgués pour la première fois trois ou quatre générations plus tard par Philolaüs, étaient recherchés à si haut prix par Platon.

Polycrate, qui pour sa part avait contribué à l'instruction de Pythagore, finit d'une manière bien misérable, assez peu d'années après que le sage s'était exilé de Samos, devenue indigne de lui. Oréetès, commandant de Sardes nommé par Cyrus, s'efforçait d'étendre la domination perse du continent sur les îles, et il résolut de se défaire du tyran qui donnait tant de force à Samos, placée en face de son gouvernement. Voici le stratagème dont il s'avisa. Il envoya un émissaire secret à Polycrate pour lui faire savoir que, Menacé personnellement par les fureurs épileptiques de Cambyse, il désirait d'abord mettre en sûreté ses trésors, et qu'il priait le maître de Samos de vouloir bien les lui garder. Comme Polycrate pouvait ne pas se rendre à cette ouverture, Oroetès l'invitait à envoyer à Sardes un homme de confiance, à qui les coffres-forts remplis de pièces de monnaie seraient montrés. La moitié de cette richesse resterait au satrape; mais l'autre partie serait remise à Polycrate, qui pourrait s'en servir pour ses projets ambitieux, allant jusqu'à la conquête de toute la Grèce.

La convoitise de Polycrate ne sut pas résister; il envoya son secrétaire Maesandrius à Sardes, pour vérifier les assertions d'Oroetès. Le secrétaire, trompé par la vue des caisses, dont la surface seule était couverte d'or mais qui n'étaient remplies que de pierres, vint faire à son maître un rapport qui le combla de joie. Enivré d'une si belle espérance, Polycrate voulut aller de sa personne auprès de son complice. En vain ses amis et sa famille même voulurent le retenir. Il menaça sa fille, qui essayait de l'arrêter jusque sur le vaisseau, de ne la marier qu'après longues années ; et il partit, accompagné de son devin, nommé Hélée, qui ne prévoyait pas le piège. A peine arrivé à Magnésie, où Oroetès l'attendait, le traître le fit saisir et expirer sur la croix. Hérodote, qui n'est pas suspect de faiblesse pour les tyrans, plaint cependant Polycrate, dont le génie et la magnificence ne méritaient pas une si triste fin. Parmi les suivants de Polycrate dans cette malheureuse aventure, se trouvait, outre le devin imprudent, le fameux Démocède, médecin de Crotone, qui fut alors réduit en esclavage, et qui fut bientôt appelé à la cour de Darius pour le guérir d'une entorse, quand le roi de Perse, destructeur des Mages, eût fait tuer Oroetès, coupable de cruautés inutiles (14).

Privée de Polycrate, Samos ne pouvait tarder à tomber entre les mains des Perses. Le tyran, en partant pour le fatal rendez-vous, avait confié le pouvoir à Mmandrius; mais trop au-dessous de cette tache, Maeandrius s'était hâté de quitter la ville, quand les troupes d'Otanès, le nouveau Satrape, s'y étaient présentées conduites par Syloson, le frère exilé de Polycrate, qui avait su gagner la faveur de Darius, pour l'avoir vu jadis en Égypte. Syloson avait été rétabli dans Samos, à peu près complètement déserte d'habitants, et désormais sous la main des barbares, après une vive résistance que dirigeait Charilaüs, le frère de Maeandrius.

Aussi quand Darius, vainqueur de Babylone, par le dévouement de Zopyre, voulut aller porter la guerre chez les Scythes, le fameux pont où son armée traversa le Bosphore fut construit par un ingénieur de Samos, Mandroclès. Ce pont de bateaux n'avait pas moins de 4 stades de long, c'est-à-dire près de 800 mètres ; ce devait être un travail des plus difficiles. II était placé, à ce que croit Hérodote, entre Byzance et un temple construit à l'embouchure du Bosphore. Le Grand Roi, pour conserver ce souvenir, avait comblé l'ingénieur samien des plus splendides récompenses; et il avait fait élever sur le rivage deux colonnes avec des inscriptions grecques et assyriennes. Mandroclès avait consacré, dans le temple de Junon, un tableau où il avait fait représenter le vaste pont et l'armée des Perses défilant sous les regards de Darius, monté sur son trône. A son armée de terre, Darius avait joint une flotte considérable que conduisaient les Ioniens et les Éoliens, avec les gens de l'Hellespont. Elle avait ordre d'entrer dans la Mer noire, de remonter le cours du Danube, de l'Ister, et de jeter un pont sur le fleuve, à l'endroit où il se divise pour la première fois en plusieurs branches. Darius se dirigeait vers le même point par la Thrace avec toutes ses troupes. l'armée de terre comptait, dit-on, 700,000 hommes, et la flotte six cents vaisseaux. On y voyait figurer tous les peuples que renfermait l'empire des Perses dans ses vastes limites, depuis les côtes de l'Asie mineure jusqu'à l'Indus.

Le Grand Roi s'avançait péniblement au milieu de ces peuples farouches, qui s'appliquaient à fuir devant lui, et à l'attirer de plus en plus dans leurs steppes infranchissables, ainsi que, de nos jours, y fut attiré un autre conquérant non moins imprudent et non moins malheureux. Darius, pour signaler ses prétendus triomphes, élevait des colonnes avec des inscriptions pompeuses sur la soumission des Gètes. Il construisait de faciles monuments en ordonnant à chaque soldat de son innombrable armée de jeter, en passant, une pierre sur un endroit désigné, où se formait bientôt un énorme amas qu'on prenait pour une pyramide. L'armée Perse trouvait même dans ces sombres contrées quelques traces de l'influence grecque. Ces peuplades adoraient Zalmoxis, qui avait été, disait-on, esclave de Pythagore, fils de Mnésarque, à Samos, et qui, devenu riche et libre, avait apporté à ses grossiers compatriotes les germes de la civilisation hellénique, en leur transmettant quelques-unes des croyances de son savant maître. Hérodote n'admet pas cette tra