WWIII: WWII Bretton Woods permet de se rendre compte du Financement du Gouvernement Provisoire de De Gaulle. Il avait emprunté aux Banques privées US et aux Rothschild, d'où l'investissement Rothschild dans Georges Pompidou avant 1962.

Publié le par José Pedro

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Naissance des Nations Unies

 

 

Pierre GERBET
Naissance Nations Unies, Espoir n°102, 1995


Alors que la France, avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avait joué un rôle essentiel à l'issue de la Première Guerre mondiale dans la création de la Société des Nations et de l'Organisation internationale du Travail, son râle se trouva très limité dans l'élaboration, au cours même du second conflit mondial, de l'Organisation des Nations Unies et de ses agences spécialisées.


Si la France combattante avait, dès le début, manifesté son intérêt pour l'organisation internationale à venir, elle se trouva pratiquement exclue de sa préparation du fait de sa reconnaissance tardive par les Alliés. Quand celle-ci intervint, le 23 octobre 1944, le Gouvernement provisoire de la République française put enfin prendre part aux négociations finales et à la rédaction, à San Francisco, de la Charte des Nations Unies.


Dans ces conditions il n'est pas étonnant que le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire, ait manifesté une certaine méfiance et veillé surtout à ce que la place de la France parmi les « Grands » fut consacrée au sein de la nouvelle organisation mondiale et que ses intérêts fussent préservés.

 



La France libre et la Société des Nations


Le gouvernement de Vichy, alors dirigé par l'amiral Darlan, hostile à la Société des Nations dont il estimait qu'elle avait joué un rôle néfaste entre les deux guerres et sans doute pour donner des gages aux Allemands, fit connaitre, le 19 avril 1941, au secrétaire général par intérim de la SDN, Sean Lester, sa décision de se retirer de la Société, comme le Pacte en donnait la possibilité, utilisée par de nombreux pays depuis 1934, dont l'Allemagne et l'Italie. Cette décision devait prendre effet à l'issue du préavis de deux ans.


Le Secrétariat de la SDN se refusait toutefois à envisager le retrait de la France, qui restait avec la Grande-Bretagne les seuls membres permanents du Conseil. Cela risquait de porter le coup de grâce à l'organisation. Aussi Lester entreprit-il des démarches officieuses auprès de la France libre. Celle-ci, sous l'impulsion du juriste René Cassin, s'était affirmée fidèle à l'idéal de la coopération internationale et entendait remplir les engagements de la France à l'égard de la SDN. C'est ainsi que le général de Gaulle avait notifié à Genève les modifications intervenues dans le statut des mandats (ralliement du Cameroun en 1940, indépendance de la Syrie et du Liban en 1941).

 

Dans sa déclaration du 23 juin 1942 sur les buts de guerre, il évoquait « une organisation du monde établissant, d'une manière durable, la solidarité et l'aide mutuelle des nations ». Après concertation, le général Giraud, alors commandant en chef civil et militaire à Alger et le général de Gaulle, président du Comité national français à Londres, envoyèrent respectivement les 15 et 16 avril 1943 — quelques jours avant la prise d'effet du retrait annoncé par Vichy — des télégrammes demandant à la Commission de Contrôle de la SDN de ne pas prendre en considération « la notification faite sous la pression étrangère... Par conséquent la France continue à faire partie de la Société des Nations. »

 


La Commission de Contrôle, ne pouvant ignorer la décision de retrait de Vichy ni donner suite à la demande des Français d'Alger et de Londres, non reconnus par les Alliés comme gouvernement légal, trouva une solution de compromis : la France était maintenue sur la liste des États membres de la SDN mais simplement « suspendue » de l'exercice de ses droits et obligations jusqu'à ce qu'un gouvernement reconnu puisse décider de l'annulation du retrait. Ainsi la France restait membre de la SDN et, bien que non reconnu, le Comité français de Libération nationale pourra coopérer avec certains de ses organes techniques (section d'Hygiène, comité de l'opium, comité économique). La normalisation de la situation française à la SDN se fera dès l'installation du Gouvernement provisoire à Paris. Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, adressa à Sean Lester une lettre rappelant que le général de Gaulle n'avait pas reconnu le retrait décidé par Vichy. La Commission de Contrôle constata, lors de sa session des 21-23 septembre 1944 à Montréal, que la France venait de recouvrer sa qualité de membre. Le gouvernement français s'acquitta de l'arrière des cotisations et institua, au sein du ministère des Affaires étrangères, un Secrétariat des Conférences pour remplacer la sous-direction de la SDN supprimée par Vichy.


La France libérée avait ainsi régularisé sa situation à l'égard de la SDN, mais celle-ci allait disparaître, laissant la place à la nouvelle Organisation des Nations Unies.

 


La France et les institutions spécialisées de coopération internationale


Avant que le Gouvernement provisoire, enfin reconnu, puisse participer à l'établissement de l'Organisation des Nations Unies, nouveau système de sécurité mondiale, les Français libres avaient du moins pu être associés, dans une certaine mesure, à la création ou à la réorganisation de ceux existant déjà du temps de la SDN.

 


La France était restée membre de l'Organisation internationale du Travail, le gouvernement de Vichy n'ayant pas pris la décision de retrait. A la conférence internationale du Travail à New York (octobre-novembre 1941), l'observateur qu'il avait envoyé se trouva complètement isolé alors qu'une délégation du Comité national français de Londres participait aux travaux, grâce à Adrien Tixier, sous-directeur du Bureau international du Travail, rallié à la France libre. Le directeur du BIT, Edward Phelan, n’acceptant pas de voir la France être absente de l’OIT, dont elle avait été membre fondateur et à laquelle le Français Albert Thomas avait donné une si forte impulsion, fit maintenir la France comme membre de plein droit et établit des relations avec le Comité français de Libération nationale d'Alger. Celui-ci, bien que n'étant pas reconnu comme gouvernement légal, fut représenté au Conseil d'administration de l'OIT par Adrien Tixier, à partir de décembre 1943. Une délégation du Gouvernement provisoire participa à la conférence internationale du Travail de Philadelphie (20 avril-12 mai 1944) qui fixa les nouveaux objectifs de l'OIT pour l'après-guerre ; droit de chacun à la liberté d'expression, à une existence libérée du besoin, à la justice sociale, à la sécurité économique et sociale et à l'égalité des chances. C'est à Paris, en 1945, à l'invitation du gouvernement français, que se tiendra la conférence internationale faisant de l'OIT une institution spécialisée des Nations Unies.

 


Les Français purent également jouer un rôle dans la création de l'Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Sécurité et la Culture (Unesco). La France avait créé à Paris, en 1926, l'Institut international de Coopération intellectuelle, qui cessa son activité pendant la guerre. La Grande-Bretagne, soucieuse de diffuser la culture britannique, réunit à Londres, le 16 novembre 1942, une conférence des ministres alliés de l'Education. Le Comité français de Libération nationale fut invité en tant que mouvement et représenté par René Cassin. La France libre avait le souci de ne pas voir le français supplanté par l'anglais comme langue internationale et Paris perdre son rôle de capitale de la coopération intellectuelle.

 

A partir du 27 juillet 1943, ses délégués seront considérés comme représentants de la France et siégeront au Comité exécutif de la Conférence. Celle-ci, sous l’impulsion des Américains, décida la création d'une Organisation internationale pour l'Education et la Culture qui apporterait sa contribution au maintien de la paix en éliminant l'ignorance et l'incompréhension entre les peuples, causes d'antagonismes et de conflits. Le Gouvernement provisoire était d'accord sur les objectifs mais aurait voulu aussi ranimer l’Institut international de Coopération intellectuelle en en faisant le secrétariat de la nouvelle organisation. A la conférence constitutive de Londres (1er-16 novembre 1945) la délégation française, dirigée par Léon Blum, joua un rôle très actif, fit accepter le français comme langue de travail au même titre que l'anglais et obtint, moyennant la renonciation au maintien de l'Institut international de Coopération intellectuel, que Paris soit le siège de l'organisation des Nations Unies pour l'Education, les Sciences et la Culture (Unesco).

 


Les Français libres s'efforcèrent également de participer aux nombreuses conférences interalliées réunies pour étudier les problèmes de reconstruction et d'organisation économique d'après-guerre, et d'où sortirent plusieurs institutions spécialisées des Nations Unies.


Le Comité national français fut « représenté » par Hervé Alphand, directeur des Affaires économiques, et Robert Marjolin, au Comité interallié pour les besoins d'après guerre en matière de ravitaillement créé le 24 septembre 1941, et à la conférence de Hot Springs (Virginie) du 18 mai au 3 juin 1943, sur les problèmes d'agriculture et d'alimentation d'après-guerre. Le Gouvernement provisoire, désormais reconnu, participera à part entière à la conférence de Québec du 16 octobre 1945 qui créa l'Organisation des Nations Unies pour l'Agriculture et l'Alimentation (FAO : Food and Agricultural Organization).

 


Mais lorsque fut créée le 9 novembre 1943 l'Organisation des Nations Unies pour le Secours et le Relèvement (UNRRA : United Nations Relief and Rehabilitation Administration), le Comité français de Libération ne fut pas admis au Comité central, réservé aux quatre « Grands ». Sa délégation sera toutefois très active. Jean Monnet, commissaire à l'Approvisionnement et à la Reconstruction du Comité français de Libération nationale, résistera aux pressions du gouvernement américain qui essayait de contrôler par l'intermédiaire de l'UNRRA les importations des pays européens libérés, alors que, pour les Français, la France n'était pas une « zone libérée » mais une nation alliée. Un modus vivendi sera trouvé après la Libération de Paris, mais le Gouvernement provisoire refusera que le Conseil de l'UNRRA s'y réunisse et c'est en août 1945 seulement qu'il sera admis de plein droit au Comité central.


C'est à titre officiel que le Gouvernement provisoire participa à la conférence de Chi¬cago (1er novembre-7 décembre 1944) qui institua l'Organisation de l'Aviation civile internationale (OACI) destinée à développer les transports aériens internationaux mais il ne put obtenir pour Paris le siège de la Biture organisation, qui sera fixé à Montréal. De même, le Gouvernement provisoire participera à Londres aux conférences interalliées sur la marine marchande et les transports intérieurs en Europe.


Sur le plan de l'organisation économique du monde d'après-guerre considérée comme indispensable pour le retour à la prospérité et le maintien de la paix, le Comité national français, puis le Gouvernement provisoire ne purent jouer qu'un rôle très limité. Les Américains ne voulaient pas que l'expansion du commerce mondial fut entravée par des obstacles monétaires, comme entre les deux guerres. Ils proposaient la création d'un Fond international chargé d'assurer la stabilité des taux de change et d'aider les pays déficitaires en leur accordant une aide temporaire à certaines conditions, ainsi que d'une Banque internationale chargée de financer la reconstruction et le développement. Le Comité national français ne fut pas invité à la réunion d'experts d'une trentaine de pays qui discutèrent de ces projets à Washington au printemps 1943. C'est seulement à la conférence de Bretton Woods (New Hampshire), du 1er au 22 juillet 1944, que participa une délégation du Gouvernement provisoire, dirigée par Pierre Mendès France, commissaire aux Finances. Il n'y eut guère de discussions sur les principes, les Britanniques s'étant ralliés aux thèses américaines et la plupart des pays participants étant désireux d'obtenir des crédits de Washington, donc de ne pas contrarier leur futur prêteur. Il s'agissait surtout d'élaborer les statuts du Fonds monétaire international. (FMI) et de la Banque internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) dont le siège sera à Washington. La délégation française se battit pour faire reconnaître la place de la France : elle obtint l'attribution du cinquième siège permanent et un poste de directeur exécutif sur douze, mais ne reçut qu'une proportion de quote-parts du capital du FMI, donc des droits de tirage et du nombre de voix dans les organes de direction, égale seulement au cinquième de celle des Etats-Unis et à moins de la moitié de celle de la Grande-Bretagne.


L'Assemblée nationale approuvera les accords de Bretton Woods le 26 décembre 1945, René Pleven, ministre des Finances du Gouvernement provisoire, constatant toutefois que les crédits que la France pourrait obtenir du FMI et de la BIRD seraient très insuffisants pour combler le déficit commercial et qu'il faudrait trouver d'autres crédits aux Etats-Unis. Ce même jour, était procédée à la dévaluation du franc — inévitable car les prix français étaient très supérieurs aux prix étrangers et les exportations presqu'impossibles — à un tiers de son poids d'or de 1939, avec de nouvelles parités de 480 francs pour une livre sterling et de 119 francs pour un dollar. La France mettait ainsi en application les accords de Bretton Woods.

 


De Gaulle et le projet d'Organisation des Nations Unies


Il était important pour la France d'avoir pu, dans une certaine mesure, participer à la création des organisations techniques de la coopération internationale d'après-guerre, mais l'essentiel restait la place qu'elle pourrait occuper dans le futur système de sécurité collective qui avait été élaboré sans elle. En effet, le président Roosevelt refusait de reconnaître le Comité de Libération comme gouvernement français, estimant que celui-ci ne pourrait procéder que du libre choix de la population française après sa libération. De ce fait, de Gaulle n'avait pu participer aux conférences successives qui élaborèrent les projets d'une nouvelle organisation du monde.


Lorsque le gouvernement des Etats-Unis, entrés en guerre depuis Pearl Harbour, publia le 1er janvier 1942 la « Déclaration des Nations Unies » affirmant la volonté des Alliés de combattre ensemble et de ne pas faire de paix séparée, texte qui fut signé le lendemain par vingt-six pays, Roosevelt s'opposa à ce que le Comité français signât au même titre que les autres gouvernements. Comme Churchill, au contraire, y était favorable, une solution de compromis offrit aux « autorités appropriées » n'étant pas des gouvernements la possibilité d'adhérer à la Déclaration. Plusieurs comités déclarant représenter leur pays l'utilisèrent. Pour sa part, de Gaulle la refusa, entendant être traité sur le même pied que les co-belligérants. Il déclina de nouveau en septembres 1943 une nouvelle offre de compromis faite au Comité français de Libération nationale à Alger.

 

C'est seulement après avoir été reconnu par les Alliés que le Gouvernement provisoire de la République française signera la Déclaration des Nations Unies, le 1er janvier 1945. 11 pourra ainsi participer à la conférence de San Francisco pour la rédaction finale de la Charte des Nations Unies.


Si la France était absente des conférences entre les grands Alliés où furent tracées les grandes lignes de la future Organisation mondiale, la place qu'elle occuperait fut toutefois discutée. La France ferait-elle partie de l'exécutif des grandes puissances chargées de maintenir l'ordre et la sécurité ? Roosevelt évoquait les « quatre policemen » — Etats-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, Chine — qui pourraient agir immédiatement contre toute menace à la paix internationale. A la conférence de Dumbarton Oaks, près de Washington (août-octobre 1944), les experts américains, britanniques, soviétiques et chinois discutèrent de la composition du Conseil de Sécurité. Les rapports entre les Etats-Unis et le Gouvernement provisoire de la République française s'étant améliorés depuis le début de la Libération, il fut alors décidé, sur l'insistance des Britanniques, qu'un siège permanent serait réservé à la France ; celle-ci pourrait l'occuper « en temps voulu », formule vague selon le désir de Roosevelt et qui signifiait sans doute lorsqu'elle aurait un gouvernement régulier et reconnu, d'où la déception du général de Gaulle.

 


Déception encore accrue lorsque la conférence de Yalta (4-11 février 1945) qui discuta des grands problèmes d'après-guerre, réunit les seuls Roosevelt, Staline et Churchill. La France y gagna cependant, quoiqu'absente, d'être invitée à participer à la future occupation à quatre de l'Allemagne et d'être conviée, avec la Chine, à se joindre aux Etats-Unis, à l'Union soviétique et à la Grande-Bretagne pour être « puissance invitante » à la conférence de San Francisco où les Nations Unies rédigeraient la Charte de leur Organisation. La Chine accepta immédiatement.

 

Mais le général de Gaulle, irrité, n'envoya le 23 février qu'une acceptation conditionnelle : la France n'ayant pas participé à l'élaboration du plan de Dumbarton Oaks qui allait servir de base de discussion, exigeait que les amendements qu'elle proposerait fussent joints à ce plan. Américains et Britanniques s'ingénièrent à trouver une formule de compromis, mais les Soviétiques — avec qui de Gaulle avait pourtant signé la « belle et bonne alliance » du 10 décembre 1944 — refusèrent toute altération aux propositions de Dumbarton Oaks et aux décisions de Yalta. Les invitations à la conférence de San Francisco furent donc envoyées par les Quatre, sans la France. Le refus d'être puissance invitante fut critiqué par une partie de l'opinion et allait mettre la délégation française dans une situation embarrassante

 


La position de la France à l'égard des propositions de Dumbarton Oaks devait être précisée. Déjà, à Alger, l'Assemblée consultative provisoire avait discuté d'un nouvel ordre international. Elle en débattit à nouveau à Paris, le 21-22 novembre 1944, et fut unanime pour demander une organisation plus forte que la vieille SDN, ayant de véritables pouvoirs, dotée d'une force internationale et capable de mener une politique économique mondiale. Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, institua, le 22 décembre 1944, une commission présidée par Joseph Paul-Boncour, ancien président du Conseil et vétéran de la SDN. Après un mois de travail, la commission présentait le 8 février 1945 un rapport rédigé par Pierre Cot, qui comportait une analyse détaillée du système de la SDN, de ses faiblesses et de la façon dont devait fonctionner la nouvelle organisation, en suggérant des améliorations possibles au projet des quatre Grands.

 


Après une période d'incertitude, le Gouvernement provisoire adopta le 16 mars le projet français d'amendement au texte de Dumbar¬ton Oaks et l'adressa aux autres pays membres des Nations Unies. Ce document reprenait l'essentiel des conclusions du rapport Cot sur l'engagement à consentir de plus grandes limitations de souveraineté en échange d'une organisation internationale meilleure, sur la distinction à opérer entre décisions et recommandations au Conseil de Sécurité, sur des pouvoirs accrus de l'Assemblée générale et du Conseil économique et social. Mais, après révision par le général de Gaulle, le projet français exprimait un certain scepticisme sur l'efficacité du système de sécurité collective et mettait l'accent sur l'importance des accords régionaux et des traités d'assistance mutuelle. Les mesures d'urgence prévues par ceux-ci devaient être mises en œuvre sans attendre la décision du Conseil de Sécurité. Il s'agissait en fait d'établir la compatibilité du pacte franco-soviétique avec le système de sécurité collective. La France ne se désintéressait pourtant pas de celle-ci et proposait que des contingents internationaux mis à la disposition du Conseil de Sécurité soient stationnés dans des bases internationales. L'Assemblée consultative provisoire approuva à l'unanimité, le 27 mars, le document français.

 

 



La France à la conférence de San Francisco


La délégation française à la conférence de San Francisco (25 avril - 25 juin 1945), conduite par Georges Bidault, puis par Joseph Paul-Boncour, reçut des instructions très strictes. « C'est avec sympathie mais non sans circonspection que j'envisageais l'organisation naissante » écrira le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. Pour lui, l'ONU sera le théâtre où la France fera sa rentrée dans le concert mondial, mais ce sera aussi l'arène où elle devra se défendre contre les motions anticolonialistes. Il soupçonnait les Etats-Unis de vouloir utiliser l'Organisation pour acquérir « une énorme clientèle politique et économique de petites nations » au détriment de la France. C'est pourquoi il prescrivait à la délégation française une attitude de réserve et de prudence. Dans sa lettre du 17 avril à Georges Bidault, il ne laissait à celui-ci — qui s'en plaindra — qu'une liberté d'action très réduite et se réservait toute décision.

 


A la Conférence, la délégation française se trouvait relativement isolée, d'autant qu'elle observait une prudente neutralité dans les différends qui opposaient les Anglo-Américains aux Soviétiques et les petites et moyennes puissances aux quatre grandes. Mais elle se montra efficace et parvint à atteindre ses objectifs : d'une part, faire reconnaître à la France son rang et d'autre part, faire prendre en considération les amendements français au projet de Charte.

 


Le premier objectif ne fut pas atteint sans difficultés. Les quatre « Grands » avaient organisé la Conférence et se concertaient officieusement pour opposer un front commun aux revendications des autres pays quant à leur place dans la future organisation. Il n'était pas question pour la France de prendre la tête des mécontents (en particulier latino-américains) alors qu'elle cherchait à rejoindre le directoire des « Grands ». Georges Bidault y parvint en protestant contre les réunions à quatre, en obtenant que la formule de « puissance invitante » fut remplacée par celle de « futur membre permanent du Conseil de Sécurité », statut qui avait été prévu pour la France. Dès le 7 mai, les consultations à quatre furent remplacées par des consultations à cinq et, quelques jours plus tard, la France devint membre permanent de plein droit du Conseil de Sécurité avec les Etats-Unis, l'Union soviétique, la Grande-Bretagne et la Chine. Elle avait retrouvé son rang.

 


Il fallait aussi défendre la langue française. A la SDN, le français était « langue de travail » avec l'anglais. Pendant la guerre, en l'absence de la France, la plupart des conférences interalliées s'étaient déroulées uniquement en anglais. A San Francisco, il y avait cinq langues officielles : l'anglais, le français, le russe, le chinois et l'espagnol. Il n'était pas question de les utiliser toutes pour tous les discours et documents. L'anglais  seul était prévu comme « langue de travail ». La délégation française obtint avec l'appui de l'Union soviétique, du Canada et de plusieurs pays latino-américains, que le français soit également adopté comme « langue de travail », à égalité avec l'anglais. Le français retrouvait ainsi son rang de langue diplomatique.
En ce qui concerne la rédaction de la Charte, qui suscita de très vives discussions, la délégation française joua un rôle important en dépit des consignes d'extrême réserve qu'elle avait reçues, grâce à la compétence technique de plusieurs de ses membres (Paul Boncour pour le Conseil de Sécurité, Jules Basdevant pour la Cour internationale de Justice) et à une attitude souple et conciliante.

 


La préoccupation principale des Français était l'organisation de la sécurité collective. Leurs propositions sur la mise à la disposition du Conseil de Sécurité de forces armées nationales avec droit de passage sur les territoires des pays membres furent retenues mais non celle de bases internationales. Ils firent adopter l'idée d'un Comité d'Etat major mis à la disposition du Conseil. Très attachés à la sécurité collective, le gouvernement français entendait garder toute leur efficacité aux alliances défensives, en particulier au pacte franco-soviétique et à ceux à venir avec la Grande-Bretagne, la Belgique et d'autres pays d'Europe occidentale. Il était soutenu sur ce point par une partie de l'opinion — surtout le MRP et les socialistes. Il aurait voulu obtenir que l'action préventive d'après les traités d'assistance mutuelle serait permise sans l'autorisation préalable du Conseil prévue par le projet de Dumbarton Oaks. La délégation française obtint satisfaction surtout grâce à des modifications de rédaction, qui laissaient subsister des divergences d'interprétation. La possibilité de faire jouer des accords régionaux sans attendre la décision du Conseil de Sécurité était limitée à ceux visant les pays agresseurs de la Seconde Guerre mondiale et de façon transitoire jusqu'à ce que soit jugé efficace le système de sécurité collective sous responsabilité des grandes puissances, auquel les Etats-Unis tenaient particulièrement.


En ce qui concerne l'équilibre entre les organes de l'ONU, le gouvernement français tenait à affirmer la prééminence des Cinq Grands dont il faisait désormais partie, et celle du Conseil de Sécurité. Il n'en était pas moins favorable à certaines revendications des moyennes et petites puissances et fit accepter des propositions donnant à l'Assemblée générale la possibilité de s'exprimer sur le maintien de la paix et d'attirer l'attention du Conseil de Sécurité. Il estimait que le Conseil économique et social devait jouer un rôle important et obtint satisfaction, mais se heurta à l'opposition américaine à ce que celui-ci pit jouer un rôle pour assurer l'égalité d'accès des nations aux matières premières.


Enfin la France s'inquiétait de l'« anticolonialisme » de la majorité des membres des Nations Unies et des projets américains d'émancipation de tous les territoires dépendants sous l'égide de l'organisation internationale, d'autant que la conférence de Brazzaville de janvier 1944 avait écarté « toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'Empire ». Le Gouvernement provisoire définit sa position le 27 mars 1945 devant l'Assemblée consultative : liquidation des mandats A devenus indépendants (Syrie, Liban) et maintien pour les mandats B (Cameroun, Togo) du système de la SDN (compte rendu par la puissance mandataire de son administration) ; refus de tout contrôle international sur les colonies et les protectorats ; possibilité pour les forces du maintien de la paix de l'ONU d'utiliser les bases stratégiques situées en territoire français (Dakar, Nouméa, Tahiti...).

 

En fait la délégation française n'eut pas à livrer bataille à San Francisco. La résistance de Churchill pour préserver l'Empire britannique, le souci des Américains de ménager leurs alliés — et surtout la Grande-Bretagne — dans la phase finale de la guerre, la mort de Roosevelt le 12 avril firent abandonner l'idée d'une généralisation du système de tutelle internationale. Celui-ci ne s'appliquera qu'aux anciens mandats de la SDN et aux territoires coloniaux des Alliés de l'Allemagne. Quant aux colonies et protectorats, la délégation française d'accord avec la délégation britannique fit préciser que l'ONU n'aurait pas « à intervenir dans les questions qui sont essentiellement du ressort de la juridiction nationale » et que les renseignements à fournir par les autorités administratives des « territoires non autonomes » seraient des statistiques économiques, à l'exclusion de renseignements politiques.


En fin de compte, la France pouvait être satisfaite des résultats obtenus à San Francisco. Elle avait réussi à protéger les « intérêts nationaux » définis par le général de Gaulle : le rang de grande puissance en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité avec « droit de veto », l'usage du français comme langue de travail de l'Organisation, la reconnaissance des alliances défensives à côté du système de sécurité collective, la souveraineté française sur son Empire, le régime de tutelle de l'ONU étant limité au Cameroun et au Togo. Invitée à participer à la rédaction de la Charte, dont les grandes lignes avaient été définies sans elle, la France avait ainsi exercé une certaine influence sur ses modalités.


Quant au rôle que la France pourrait jouer dans le fonctionnement de l'ONU, il rencontra vite ses limites. Pour le règlement de l'affaire de Syrie qui l'opposait à la Grande-Bretagne en juin 1945, de Gaulle n'obtint ni une conférence des cinq Grands, membres du Conseil de sécurité, ni la désignation par les Nations Unies, encore réunies à San Francisco, d'une commission d'enquête neutre et impartiale. Dès 1946, commencera au sein de l'ONU, une pression anticolonialiste visant la France et la Grande-Bretagne à propos du Levant et des renseignements à communiquer sur les territoires non autonomes. La France s'efforcera de jouer un rôle modérateur entre les Grands, mais la tension Est-Ouest croissante la conduira à rallier le camp occidental sous l'égide des Etats-Unis, donc à limiter sa liberté d'action, en même temps que s'affaiblissait le Conseil de Sécurité, bloqué par les vetos soviétiques, au profit de l'Assemblée générale de majorité anticolonialiste. Non seulement la France, en dépit de son rang, verra son influence limitée, mais elle se trouvera réduite à la défensive.

Gouvernement provisoire de la République française

 
 
République française
Gouvernement provisoire de la République française

1944 – 1946
2 ans 4 mois et 24 jours

Drapeau Blason
Description de cette image, également commentée ci-après

Territoire de la République française en vert foncé, de ses protectorats en vert intermédiaire et des territoires allemands et autrichiens occupés par la France en vert clair.

Description de cette image, également commentée ci-après

Territoire de la République française (en bleu foncé) et de ses protectorats, colonies et mandats (en bleu clair).

Informations générales
Statut Gouvernement provisoire,République
Capitale Alger (de facto, 3 juin -)
Paris (de jure ; de facto à partir du)
Langue Français
Histoire et événements
Proclamation du GPRF
Bataille de Normandie
Promulgation du rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental
Libération de Paris
Libération de Strasbourg
Victoire des Alliés sur l'Allemagne nazie : fin de laSeconde Guerre mondiale enEurope.
Actes de capitulation du Japon : fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie-PacifiqueHô Chi Minhproclame l'indépendance de laRépublique démocratique du Viêt Nam. Début de ladécolonisation.
Mise en place de la sécurité sociale et des allocations familiales
Promulgation de Loi constitutionnelle
Promulgation de la Quatrième République. Remplacement de l'Empire colonial français par l'Union française et les DOM-TOM, abolition de l'Indigénat.
Président du gouvernement
juin 1944 Charles de Gaulle
janvier 1946 Félix Gouin
juin 1946 Georges Bidault
décembre 1946 Léon Blum
 

Entités précédentes :

Entités suivantes :

 

Le Gouvernement provisoire de la République française (abrégé en GPRF) est, du  au, le régime politique et le gouvernement de la France, après la fin du Régime de Vichy et jusqu'à l'entrée en vigueur des institutions de la Quatrième République. La loi constitutionnelle de 1945 fonde et organise ce régime politique républicain.

L'œuvre du Gouvernement provisoire est vaste : il a conduit la France pendant la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans la période de reconstruction qui suit, il a voté des réformes fondamentales (droit de vote des femmes, institution de la Sécurité sociale), et il a préparé et mis en place la constitution de 1946. Dirigé au départ par le général de Gaulle, le Gouvernement provisoire a ensuite été conduit par Félix GouinGeorges Bidault etLéon Blum (dans la phase de transition pendant laquelle les institutions de la Quatrième République furent mises en place — tous sous le titre de « président du Gouvernement provisoire de la République française1 »).

La France accéda au prêt-bail complet pour l’ensemble de ses territoires le 28 février 1945 seulement. Il faut insister sur cette curiosité alors que les Alliés pouvaient croire que la guerre se terminerait bientôt en Europe. L’adhésion tardive de la France libérée renvoie aux difficiles relations franco-américaines et aux ambitions de De Gaulle, de Monnet et du GPRF pour la France. Commencées en novembre 1943, les négociations ont traîné. La France a vécu ses rapports avec les Etats-Unis sous le régime du provisoire avec les accords de Débarquement du 25 août 1944. Le 23 octobre 1944 le GPRF était enfin reconnu comme autorité de fait en France. La négociation du prêt-bail pouvait aboutir. Les Français, particulièrement Jean Monnet, Commissaire en mission chargé des approvisionnements, entendaient résoudre deux problèmes essentiels : financer par le prêt-bail les approvisionnements d’urgence de la population civile, et financer un programme de remise en marche de l’économie française. L’accès au prêt-bail n’était pas discuté pour les moyens militaires par les États-Unis. En revanche, l’administration américaine se fit prier pour assurer le financement du programme d’importation de la France et les investissements industriels nécessaires à la remise en marche, avec les fameux crédits 3c. Les crédits 3c étaient une possibilité ouverte par la section 3. paragraphe c, de la loi prêt-bail du 11 mars 1941. Ce paragraphe définissait des crédits pour l’achat de fournitures civiles nécessaires à la poursuite de la guerre (nomenclature 1 ) et de fournitures de biens d’équipements, utilisables pour la guerre, mais d’une durée de vie supérieure à la durée de la guerre (nomenclature 2). La fourniture sous la section 3c-1 était gratuite, le temps de la guerre, et payante ensuite. Les fournitures sous la section 3c-2 étaient payantes et elles pouvaient donner lieu à des prêts à long terme. L’ensemble fut regroupé sous le terme de crédits 3c. Avec le prêt-bail complet, civil et militaire, le GPRF entrait réellement dans les instances dirigeantes alliées de la guerre. A quoi servit le prêt-bail ? A faire la guerre évidemment, car tel était l’objet de la loi du 11 mars 1941, mais aussi à redonner un certain lustre à la France humiliée en 1940 et à la conduire sur les chemins du renouveau. D’autre part il était impossible d’ignorer l’organisation nouvelle du monde que les Américains mettaient en place. Le lecteur chemine donc sur le long et difficile parcours des négociateurs français du prêt-bail, de novembre 1943 à l’été 1944 où une grosse déception saisit les Français, pour aboutir enfin le 28 février 1945. Cet accord mit à la disposition du GPRF des produits destinés à faire la guerre d’une valeur de 3,5 milliards de dollars. La brutale interruption de cette aide le 2 septembre 1945 eut des conséquences inquiétantes sur le moment. Elle conduisit le pays à s’insérer dans l’ordre économique international et libéral du fait de l’acceptation du système économique et monétaire de Bretton Woods.

Le prêt-bail : pour quoi faire ?

  • 1 B 33682, délégation du CFLN aux États-Unis, 1erfévrier 1944, PLB, à Guindey, Alger.

2Le CFLN s’est efforcé de convaincre Roosevelt de faire participer la France au prêt-bail. Son but n’était pas seulement de faire la guerre avec, mais d’en faire l’instrument de la reconstruction et de la modernisation de l’économie du pays. Or de très vives réticences se manifestèrent du côté de l’administration américaine. Le souvenir de l’échec cuisant de juin 1940 expliquait pour une part ces réticences. Morgenthau et White regrettaient que la France n’eût pas abandonné aux Anglais, le 16 juin 1940, l’or de la Banque de France avec les contrats d’armements, pour leur permettre de poursuivre le combat. Quatre ans après la défaite, d’éminents Américains avaient en tête que la France n’avait pas payé le juste prix de la guerre et qu’il était admissible qu’elle payât ses achats civils et militaires aux États-Unis, comme avant juin 19401. Ils exprimaient le profond ressentiment des Américains pour un pays qui avait abandonné le combat contre les nazis et qui n’était pas épuisé financièrement. Les États-Unis ne feraient donc pas de cadeaux aux Français. En revanche, dès avril 1944, les Français du GPRF avaient formulé le désir de rebâtir leur puissance avec les crédits américains. Déjà la guerre était gagnée dans les esprits, déjà l’après-guerre était commencée.

  • 2 B 33682, « aide mémoire du 15 mars 1944 », traduction.
  • 3 Au 1er mars 1945 la situation est différente : 1939 : 2 817 tonnes d’or ; 1945 : 1 777,5 tonnes ; L(...)

3Le CFLN formula auprès des Américains sa demande de prêt-bail général, le 7 janvier 1944. La réponse américaine fut positive. Le 15 mars 1944, Acheson proposa au CFLN un projet d’accord2. Il ressemblait à l’accord demodus vivendi’du 25 septembre 1943, mais il ajoutait les termes de l’article VII du master agreement anglo-américain sur les relations commerciales d’après-guerre : le signataire s’engageait à pratiquer une politique commerciale libérale et non discriminatoire. Les fournitures civiles seraient payées en or et en devises, tout comme les colis pour les prisonniers de guerre français en Allemagne. Seules les fournitures militaires seraient gratuites. Les Américains demandaient un effort d’exportations de l’Afrique du Nord vers les États-Unis pour que le GPRF puisse disposer de dollars nécessaires à l’achat de fournitures civiles. Cette réponse scandalisa les Français qui craignaient de se voir privés de leur or en cas d’insuffisances en dollars. Certes l’encaisse-or de la France était considérable : 2 milliards $ et 200 millions $ d’avoirs du Trésor, sans compter 1 milliard $ d’avoirs privés aux USA, difficilement mobilisables3. L’attitude américaine s’expliquait, mais elle était aussi en contradiction avec la préparation de la conférence de Bretton Woods qui envisageait de répartir plus justement les ressources en or et les crédits internationaux de façon à relancer le développement mondial. Les États-Unis se comportaient comme s’ils cherchaient à priver les Français de leurs ressources pour leur relèvement. Les prévisions de dépenses en dollars traçaient des perspectives assez sombres : Le Trésor d’Afrique du Nord avait une dette de 60 millions $ pour les achats civils aux États-Unis. L’Empire avait dépensé 150 millions $ de plus qu’il n’avait vendu aux États-Unis. Monnet prévoyait de dépenser 1 milliard $ pour le ravitaillement de la France après la Libération (plan A de six mois). La cotisation au FMI se montait à 100 millions $. Le programme de remise en marche de l’industrie était évalué à 2 milliards $. Les Américains ne voyaient pas d’autres solutions pour la France que d’utiliser ses réserves pour la bonne cause. Le symbolisme politique et moral d’un tel comportement serait profitable ; la France serait réhabilitée. Plus troublants encore, des indices faisaient douter du désir des Américains de réarmer la France. Ce qu’ils avaient consenti en Afrique du Nord semblait les satisfaire. Ne parlait-on pas d’une home guardfrançaise ? Dans ce cas, la France n’aurait pas besoin d’adhérer au prêt-bail. En avril 1944 Monnet observait « que l’attitude des Américains en ce qui concerne le champ d’application du prêt-bail est de plus en plus restreinte ».

  • 4 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1222, Monnet à Mayer, série spécial, 130, 5 avril 1944.
  • 5 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1195, Guindey, mai 1944. à LibFrance, Washington, de René Mave(...)

4Et pourtant la négociation prêt-bail mobilisait les administrations françaises à Alger et à 4Washington pour forcer la porte américaine, tant il était indispensable d’obtenir l’aide américaine. Le CFLN avait d’ailleurs signé un accord financier et de prêt-bail avec la Grande-Bretagne, le 8 février 1944, et avec le Canada le 14 avril. L’accord « américain » tardait. En réponse à Acheson, le GPRF accepta le principe du paiement des marchandises civiles livrées à la métropole après le débarquement, comme il avait accepté de payer le déficit dollar des achats civils en AFN. Il donna son accord pour une aide réciproque française gratuite aux Américains sur le territoire métropolitain. Il en exclut, comme lors du précédent accord demodus vivendi, les marchandises du commerce franco-américain classique. Il demanda aussi que le secteur militaire gratuit soit défini très libéralement. Il fit des concessions avec l’espoir, entretenu par Monnet, que la France obtiendrait des crédits à très long terme pour la reconstruction5. L’intérêt d’un tel accord était en effet trop évident pour être longtemps discuté, car il fournirait des marchandises gratuites ou payantes et des crédits à long terme. L’avenir du pays était bien en jeu.

  • 6 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1222, Monnet à Mayer. Massigli, 21 mai 1944. diplo 1174.
  • 7 Christian Valensi, Un témoin sur l’autre rive, Washington, 1943-1949,Comité pour l’histoire économ (...)
  • 8 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1533, « note préliminaire relative aux financements des achats (...)
  • 9 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 704, GPRF, commissaire en mission, n° 957/5, Alger, 3 juillet (...)
  • 10 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 704, Note du 3 juillet 1944, 957/S, Commissaire en mission, « (...)

5Monnet comprit vite que le CFLN devait éviter de porter sur la place publique ses états d’âme s’il voulait réussir. Les critiques de la presse américaine contre la politique de Roosevelt envers la France le gênaient. Il fit comprendre aussi que la transformation du CFLN en gouvernement provisoire indisposerait Roosevelt et deviendrait un obstacle à la signature des accords de prêt-bail6. Le facteur politique prenait donc une importance primordiale dans la négociation et expliquait les arrière-pensées réciproques. Roosevelt ne voulait pas reconnaître de Gaulle comme le représentant de la nation. De Gaulle passa sur les réserves de Jean Monnet et affronta Roosevelt. On a certainement remarqué l’essentiel : l’argument des Français pour bénéficier du prêt-bail était le renouveau de l’économie française. Cet argument riche de sens en terme de conscience historique du rôle de la France était-il compris des Américains ? Valensi, alors chef du Conseil français des Approvisionnements à Washington, remarquait que la demande française de « masses importantes de matériels d’équipements destinées à la restauration de notre appareil de production », posait un vrai problème à l’administration américaine7. La politique française de relèvement, de restauration et d’équipement ne faisait pas normalement partie des objectifs du prêt-bail. En effet, le CFLN et surtout Monnet avaient réfléchi à un plan de remise en marche de l’économie qui s’appelait encore en février 1944, « dépenses de reconstruction et de rééquipement industriel »8. Monnet comptait le financer par le prêt-bail, sachant que le Commandement en chef allié assurerait le ravitaillement des populations civiles dans les 6 mois après la Libération (programme de réparations rapides « Quick repairs » et plan A). Il fallut attendre juillet 1944 pour que la FEA et le Département d’Etat approuvent le principe du programme de remise en marche de l’économie9. Le programme était atypique pour une administration américaine préoccupée uniquement de faire la guerre. La France qui avait été en retard d’une guerre semblait maintenant en avance d’une modernisation ! La tactique de Monnet et de De Gaulle étonna des gens comme MacCloy, pourtant très proche de Monnet, ou Lucius D. Clay : « ... Ceci est nouveau pour eux et leur semble un peu prématuré étant donné qu’il faut connaître un peu mieux la situation en combustible (charbon principalement) et des transports en France pour pouvoir utilement dresser un plan de remise en marche de l’industrie en vue de la guerre », lisait-on dans le compte rendu d’une réunion du 30 mai 1944 à Washington. Mendès France s’aperçut que les administrations américaines étaient restrictives sur le prêt-bail économique et qu’elles excluaient la quasi-totalité des fournitures civiles et même les colis aux prisonniers de guerre. 11 fallait donc être profondément motivé pour proposer aux Américains de financer ce qui s’avérait être les prémisses de l’après-guerre. Le 17 juillet 1944, Giacobbi, Mayer, Monnet et leurs collaborateurs estimèrent le plan A d’urgence et le plan de remise en marche à 2,5 milliards $ (dont 221 millions $ de l’Empire) et songèrent à des paiements à crédit sur 25 ans à 21/8 %. Le plan de remise en marche comprenait un poste équipements et un poste transports et services publics, à côté de produits d’urgence. Ces deux premiers postes étaient estimés par Monnet le 3 juillet 1944 à 17,6 % du tonnage, et en valeur 1,5 milliard $, soit 64,5 % du programme. Monnet en faisait la « première tranche de notre reconstruction », puisqu’il s’agissait de remplacer les machines détruites par les exactions allemandes ou les combats de la Libération. Mais ce remplacement était déjà une modernisation. « Il serait aussi, dit Monnet le 4 août 1944, le moyen pour le pays de se suffire à lui-même et d’apporter une contribution à la victoire finale des Alliés10 ».

  • 11 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 705, Alger, 4 août 1944, J. Monnet, « résumé du plan de remise (...)
  • 12 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 705, 18 août 1944, diplofrance à Washington, 2078, secret.

6Dans l’esprit de Monnet, « un plan d’avenir » succéderait au plan de remise en marche de l’économie. Les équipements lourds viendraient ultérieurement11. Les préoccupations de Monnet pour l’équipement du pays sont donc extraordinairement présentes avant la Libération. Sa désignation comme Commissaire général du plan en janvier 1946 était le résultat d’un intérêt constant pour le rééquipement de la France. Certes il n’était pas le seul puisque la direction générale de l’Equipement industriel parlait en août 1944 d’un plan d’équipements sur 10 ans. En août encore, le Comité économique interministériel créa un organe de travail et d’exécution : la Commission des importations, chargée de suivre l’exécution du plan de 6 mois, du plan de remise en route de l’économie française et d’établir « un bilan d’ensemble des ressources intérieures et extérieures de la France et des besoins français ». Cette mission anticipait la célèbre Commission du Bilan national de septembre 1947 et prouvait que sa nécessité n’était pas seulement sortie de l’imagination féconde de Pierre Uri12. Tout le problème de l’importation des équipements du futur plan de remise en marche de l’économie tenait au financement. Ce financement ne pouvait venir que du prêt-bail, un singulier prêt-bail qui n’avait plus grand-chose à voir avec la guerre. Roosevelt ne semblait pas prêt à accepter l’interprétation française d’une loi américaine.

L’étonnant échec du bel été 1944

7L’été 1944 fut un des moments heureux de la guerre : Le débarquement de Normandie avait réussi, le débarquement de Provence se produisait le 15 août, Paris était libéré le 25 août, la France accueillait les Alliés avec ferveur, la Résistance française montrait son efficacité contre les armées allemandes. Pourtant la France n’entrait toujours pas dans le prêt-bail.

L’accord manqué de juillet 1944

8En juin 1944, Monnet annonça au CFLN que Roosevelt était prêt à accorder 2,5 milliards $ en crédit 3c pour des équipements qui continueraient d’être fournis trois ans après la fin de la guerre. Or la signature de l’accord échoua.

  • 13 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1465, diplo 1612, Hoppenot pour de Gaulle, 9 juillet 1944, Was(...)
  • 14 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1465, 13 juillet, télégramme de Massigli à Washington.

9Son optimisme invétéré fut tempéré par Cordell Hull qui réduisit le crédit à 1 milliard $. Pourtant le voyage de De Gaulle à Washington, début juillet, se passa bien. Roosevelt lui confirma oralement son accord pour un prêt-bail comprenant des crédits 3c. « Je crois que les affaires de la coopération en France, du prêt-bail et de la monnaie pourront être maintenant rapidement réglées par voie diplomatique dès mon retour à Alger 13 », télégraphiait de Gaulle au GPRF. Le 13 juillet, Monnet était dans le même état euphorique. Il s’attendait à un accord couvrant « les arrangements de crédits à long terme pour le programme des approvisionnements nécessaires à la remise en marche de l’économie français », un accord d’aide réciproque, et un accord sur le remboursement des billets14.

10Or John MacCloy, un haut responsable de la Trésorerie, de surcroît un ami de Monnet, ternit la joie des Français le 20 juillet, en ramenant à presque rien les crédits civils 3c (250 millions $). D’où venait cet étonnant retournement ? Tout d’abord de la précipitation avec laquelle Roosevelt avait lu à de Gaulle le premier projet du Département d’État. Car Trésorerie et Département d’État n’étaient pas d’accord. Le mémorandum de MacCloy reflétait toujours le souci des Américains de ne pas financer les dépenses civiles et de reconstruction des Français et le manque de confiance dans un GPRF qu’ils ne reconnaissaient pas. La déception des Français qui ne pouvaient pas encore s’appuyer sur le soulèvement de Paris pour sauver l’accord était cruelle. Il fallut donc poursuivre encore la négociation.

  • 15 B 33683, note de PLB de mai 1944.

11S’il existait des différences de doctrines entre les services américains, des difficultés apparurent aussi du côté français. La définition de l’aide en retour posait problème. Il y aurait aide réciproque, mais les États-Unis étaient priés de rembourser en dollars les francs des soldes de l’armée américaine en France et les fournitures de produits rares faites par les Français, comme le charbon. Comment définir les produits de l’aide gratuite américaine ? La contre-proposition française assimilait à l’aide militaire, donc gratuite, le rééquipement des ports, des chemins de fer et des services publics, les fournitures pour la reconstruction industrielle. La définition de l’aide militaire était donc très extensible. Mais après la fin de la guerre et du prêt-bail les Français voulaient avoir la certitude que ce type de fournitures serait financé par des crédits à long terme. Les vivres fournis aux civils dans les zones d’opération seraient donnés en prêt-bail gratuit. Ceux fournis aux civils de l’arrière seraient payés par les Français15.

  • 16 363 AP 3, lettre de Léviant à René Mayer, 10 juin 1944.
  • 17 Guerre 1939-1945, Alger, CFLN, GPRF, 1465.
  • 18 André Béziat, Franklin Roosevelt et la France (1939-1945). La diplomatie de l’entêtement, L’Harmatt (...)