WWIII : POUTINE VA VENGER LES ORTHODOXES DE LA 4ème CROISADE ET VA CHASSER LE PAPE FRANCOIS DE ROME.

Publié le par José Pedro, collectif des rédacteurs dans LAOSOPHIE sur Overblog

Si l’on s’en tient au cercle des intelligences initiées, la richesse et la gloire de l’œuvre de Platon la font presque souffrir de la multitude des admirations, des sollicitations et des commentaires. Si l’on va au delà et que l’on interroge, ce vaste élément du public dont on peut dire qu’il n’est pas illettré, l’on est saisi de la fantaisie arbitraire ou de la disparate des conventions diverses associées aux titres du platonisme et de Platon. Les uns y voient une doctrine de l’amour décharné.

D’autres, la théorie ou même la pratique de l’amour dévoyé. Selon d’autres, il ne hante que des collines empyrées d’où s’épanche sur nous le plus irréel des éthers. On lui reconnaît une éloquence sublime, et l’on mentionne quelquefois un don de prescience, un génie de prophète, pour lequel l’épithète de divin est de droit. Les esprits avertis enragent. Cela contribue à les rendre justement difficiles, discibles, discursifs et exagérément pointilleux; tout les met en alarme, et ils prennent ombrage des avis les plus innocents, Ne nous attardons pas à trop louer la fraîcheur unique de la poésie de Platon : ils nous accuseraient de reprendre le triste lieu commun qui lui décerne la palme du «rêve» afin de réserver au seul Aristote le dur laurier de la «pensée». En sens inverse, prenons garde de parler amoureusement du logicien et du dialectitien magnifique : nous deviendrions suspects de recruter et de racoler, pour le parti philosophique ou religieux qui cultive l’idéalisme, ici dogme intangible, là nuée et fumée. Aussi ce qui se conçoit bien...

Le Président Vladimir Poutine considère que la Religion Orthodoxe est la seule qui puisse représenter les Missionnaires qu'étaient les Apôtres du Christ, et Pierre en particulier. Même entre les apôtres la passion du Christ ne les passionnait pas trop, et les duels de rivalités étaient légions (romaines).

Le Président Poutine a dit au Pape en tête à tête, qu'il jurait de combattre les illuminati, qu'il en avait déjà tué, et qu'il souhaitait tous les illiminer. Les rancunes sont tenaces et les appétits sont féroces.

De leurs côtés les Illuminati des 13 familles gouvernant le Monde, ont indiqué par la parole de Jacob Rothschild, que le Président Poutine, tout en étant un des leurs, était un traître à la cause et devait être tué. Il a d'ailleurs échappé à plusieurs attentats, dont l'un d'eux a tué son chauffeur favori.

De plus le Président Poutine est le Chef de Guerre d'une coalition appelée les BRICS qui s'oppose au Nouvel Ordre Mondial, lequel a, à la tête des Illuminati, le Pape Noir François, le Jésuite qui a  toujours voulu abattre le Communisme, imposé par la Franc-Maçonnerie dont il fait partie, et dont l'Eglise est coupable depuis l'antiquité, du financement de Guerres ou de Saintes Croisades contre les Musulmans, les Chrétiens dissidents, les gouvernements non alignés sur le Vatican, les Inquisitions, les guerres de religions contre les  Cathares, la Guerre des Huit Saints, les Protestants, les Anglicans, et  maintenant contre le Moyen Orient. Faire et défaire c'est travailler.

Pour se faire, le Président Poutine dispose d'une relique (la Sainte lance de Longinus, la vraie, car celle d'Hitler, une des fausses, ne lui a pas permis ses 1000 ans de Paix) qu'il devra mettre en tête de ses armées, pour combattre au Nom du Dieu Véritable et du seul Dieu (car il n'y en a pas d'autres) et non à celui de Satan Lucifer qui est le Dieu actuel du Vatican, dont les Francs-Maçons dirigent l'institution en laissant croire aux Hommes, qu'ils peuvent devenir des Dieux par la Magie Blanche et ensuite par la magie Noire.

Pour éviter cette Guerre Nucléaire, les Catholiques passifs et fumeurs comme nul part en Europe, en plein chavirement, n'ayant plus d'autres solutions que le mariage consanguin, qui se replient sur eux-mêmes, conscients de leurs faiblesses et de leur manque de compassion envers le Christ, à l'image du Pape qui a classé le Saint Suaire comme drap d'époque des croisades sans plus, comme pour une dernière bataille perdue d'avance en bénissant ceux qui vont tuer du Russe, devraient renvoyer au plus vite ce Pape François Apostat de l'inquisition et de la désunion, suite aux interrogations de nombreux catholiques sur leur chef de troupeau, leur berger qui ne demande qu'à favoriser l'immigration Musulmane extrémiste, la casse des églises chrétiennes, le renoncement à Dieu, la pédophilie du Clergé de façon à ne plus envoyer d'enfants au catéchisme, et qui proclame que Satan Lucifer est Dieu en bénissant les armées.

La Religion Catholique s'est séparée de la religion d'ETAT établie par Constantin le Grand et des Orthodoxes, lors d'un schisme en 1054.

Le schisme de 1054 ou grand schisme d'Orient voit la séparation officielle entre les chrétiens catholiques (dans l'ouest de l'Europe) et les chrétiens orthodoxes (dans l'est de l'Europe et dans les possessions asiatiques de l'Empire byzantin, ou empire romain d'Orient). Cette rupture est l'aboutissement de divergences anciennes qui s'élargissent progressivement entre les deux parties de la chrétienté médiévale. Ces divergences portent aussi bien sur des questions de théologie que sur l'organisation du culte et du clergé.

Dès sa nomination, en 1043, comme patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire se pose en champion de l'indépendance des chrétiens d'Orient face à la papauté. Il rend publiques les divergences entre les deux parties de la chrétienté. Le pape Léon IX, élu en 1049, commence une réforme de l'Église catholique et installe la liturgie de rite latin dans les églises d'Italie du Sud. Dans ces territoires, longtemps byzantins, il existe de nombreuses églises de rite grec qui doivent donc y renoncer. En riposte, Michel Cérulaire ferme les églises de rite latin qui existent à Constantinople.

En 1054, le pape Léon IX envoie une ambassade auprès de l'empereur byzantin. Le pape souhaite obtenir une aide militaire contre les Normands qui deviennent très menaçants en Italie du Sud. Le chef de la délégation pontificale, le cardinal Humbert de Moyenmoutier, entre en conflit sur des questions religieuses avec Michel Cérulaire. Le 16 juillet 1054, le légat pontifical excommunie le patriarche mais, menacés par la population byzantine, les ambassadeurs pontificaux doivent s'enfuir. Le 24 juillet, Michel Cérulaire obtient des chefs des chrétiens orientaux l'excommunication des envoyés du pape. La rupture semble consommée.

Ce schisme est accentué par le détournement de la 4 ème croisade en 1204, par le pillage et le saccage de Constantinople par les .... Croisés, au profit des Doges de Venise.

L'importance de Pierre est reconnue par tous les chrétiens. Les difficultés entre les confessions chrétiennes, et en particulier entre catholiques et orthodoxes, sont dues à la définition exacte de la primauté de Pierre (distinction entre importance et prééminence) : pour les catholiques, il s'agit d'une primauté de juridiction, alors que pour les orthodoxes — rejoints ensuite par les anglicans –, il ne s'agit que d'une primauté d'honneur. Les protestants ne reconnaissent que cette "importance" de Pierre, sans vouloir lui reconnaître une autorité prééminente. La problématique principale est que la notion de prééminence semble s'être développée dans l'Église aux IIIe et IVe siècles ; elle n'apparaît pas nettement dans les écritures, ni dans les documents des deux premiers siècles. Pierre est clairement le principal porte-parole de la première communauté chrétienne, encore que Marie  Madeleine soit la vraie Apôtre des Apôtres pour avoir reçu une initiation plus importante que tous les Apôtres par le Christ. Il a eu l'honneur de démarrer et guider les premiers pas de la communauté, mais par la suite il n'y a pas d'évidence d'un rôle de chef administratif ou spirituel. Jacques le mineur devient le premier évêque de l'église primitive et Paul le théologien l'artisan de la théologie ecclésiastique. Selon les traditions syriaques du premier et deuxième siècles, Pierre aurait été attaché géographiquement à l'Église d'Antioche à 500 km au nord de Jérusalem où Barnabas était l'évêque fondateur (Actes, 11, 19-26).

Les protestants et les orthodoxes ne considèrent pas qu'il y aurait une prééminence juridique ou spirituelle ni besoin d'un successeur.

 

Saint Pierre, Ier pape, Rubens

Dans l'évangile selon Matthieu (16:19-19) Jésus déclare « (...)je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée. Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux ». L’interprétation de ce passage oppose les catholiques d'une part aux orthodoxes et aux protestants d'autre part.

Selon l'interprétation catholique, Jésus annonce à Pierre qu'il sera le fondement de son Église (ekklésia, « assemblée ») en usant d'une triple image :

  • la pierre : de même que Jésus est la pierre angulaire (1P 2,6-7), ainsi Pierre, en devenant son délégué sur cette terre, sera l’élément stabilisateur de son Église ;
  • les clés du royaume des cieux : de même que Jésus est la Porte (Jn 10,7), ainsi Pierre, en devenant son délégué sur cette terre, aura les « clés de la ville », c’est-à-dire exercera l’autorité sur la portion terrestre du Royaume des cieux (= l’Église) ;
  • le pouvoir de lier et de délier : de même que Jésus a le pouvoir de remettre les péchés (Mc 2,10), de même les Apôtres, ses délégués, pourront remettre les péchés en son nom (Jn 20,22).

Pour les protestants et les orientaux (mais aussi pour les gallicans jusqu'en 1870), c'est la déclaration de Pierre en elle-même qui serait la première pierre d'un édifice spirituel composé des pierres vivantes (tous les chrétiens) posés sur la grande pierre (rocher) qui est le Christ lui-même (1P 2,4-5). Ainsi, pour eux, l'origine de la fonction du pape romain résulterait d'une évolution historique de l'Occident et n'est pas inscrite dans le Nouveau Testament.

Les orthodoxes - qui sont organisés en patriarcats - et les protestants reconnaissent que le siège de Rome avait la primauté d'honneur, selon le canon no 6 du concile de Nicée et le canon 28 du concile de Chalcédoine. En occident et même chez les tridentins, cette compréhension était largement soutenue: ainsi, Bossuet dans la Déclaration des quatre articles et, avant, le décret Sacrosancta du concile de Constance.

Les origines de l'orthodoxie

Au départ, l'histoire des catholiques et des orthodoxes est identique et remonte au début de notre ère, du temps de l'Empire romain. Cet empire comprend alors un vaste territoire, de l'Afrique du Nord à la Turquie actuelle en passant par toute l'Europe. La Palestine, à l'époque de Jésus, est occupée par les Romains - le gouverneur de la province est Ponce-Pilate; il est l'un des personnages des Évangiles. Jésus est crucifié, les premiers chrétiens sont persécutés par les Romains et deviennent des saints martyrs , des personnages que l'on vénère particulièrement. Puis les empereurs romains, à partir de Théodose et de Constantin, au début du IVe siècle, autorisent la religion chrétienne, et l'imposent peu à peu comme la seule religion officielle de l'Empire.

Les premiers chrétiens se retrouvent le dimanche, jour de la Résurrection du Christ pour prier et se souvenir des grands moments de sa vie. Les chrétiens se constituent en assemblées (en grec ecclesia, d'où vient le mot « église »), et ont des chefs, successeurs des apôtres. On les nomme papes (papas en grec, le « père ») ou patriarches. Il y a au début cinq patriarches, un à Jérusalem, en Palestine où est mort le Christ, un à Alexandrie en Égypte, un à Antioche, un à Rome et un à Constantinople. Le pape de Rome se veut le successeur de Pierre pour s'attribuer une église d'Etat voulue par l'Empereur Constantin (sans que Saint Pierre fusse le Premier Pape,  l'apôtre choisi par le Christ pour diriger la communauté naissante n'était au plus qu'un prédicateur itinérant, d'une Chrétienté bien différente), surtout parce qu'il réside dans la capitale de l'Empire romain.

En juillet 1054, le représentant du pape Léon IX dépose l'autel de l'église Sainte-Sophie, à Constantinople, un texte qui adresse une liste de reproches au patriarche byzantin Michel Cérulaire. Le Pape de Rome et le patriarche de Constantinople s'excommunient mutuellement, c'est-à-dire que chacun place l'autre en dehors de la communauté des chrétiens. Pendant longtemps, les historiens ont considéré cette date comme le point de départ de la séparation entre catholiques et Orthodoxes. En fait, au IXe siècle, le patriarche Photios s'était fâché avec le pape de l'époque. Ces querelles de pouvoir sont constantes et, en 1054, tous pensaient qu'il s'agissait une fois de plus d'une brouille passagère qui s'effacerait rapidement. Les hasards de l'histoire vont pourtant en faire la plus longue et la plus grave, puisqu'elle durera jusqu'aux années 1960 !

Les orthodoxes, quant à eux, considèrent que c'est la quatrième croisade qui a été une grande rupture : à la fin du XIe siècle, des chrétiens d'Occident, les croisés, pèlerins marqués du signe de la croix, partent nombreux pour délivrer Jérusalem, alors occupée par des musulmans.

Or, pour s'y rendre, beaucoup des croisés passent par Constantinople. Ils sont très impressionnés par les richesses qu'ils y découvrent, en particulier les reliques possédées par l'Empire - une relique est un reste supposé du corps d'un saint ou bien un objet touché par ce saint pendant sa vie.

Aussi, lors de la quatrième croisade, le 12 avril 1204, les chrétiens d'Occident assiègent et prennent la ville de Constantinople. Les Byzantins ont été très choqués que la ville fût prise non par des musulmans mais par des chrétiens comme eux. Ils n'ont plus voulu avoir affaire aux chrétiens du monde latin. Par la suite, des tentatives de réconciliations s'ébauchent lors de conciles réunissant des évêques catholiques et orthodoxes, mais aucune n'aboutit.

Le schisme a pris fin entre les deux Églises depuis la rencontre du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras en 1964. Les deux hommes ont levé les excommunications mutuelles mais les chrétiens catholiques et les chrétiens orthodoxes conservent, chacun de leur côté, des traditions et une histoire différentes.

Le pape François "rencontre (symbolique)" le patriarche Cyrille de Moscou à Cuba. On s'embrasse juste avant de se tuer. Sipa. 

La rencontre entre le pape François et le patriarche de Moscou Cyrille à La Havane a fait  du 12 février 2016 (fête de Notre-Dame de Lourdes !) une date historique. Ces  deux autorités chrétiennes, les plus considérables qui soient dans le monde,  ne s’étaient en effet jamais rencontrées depuis que tsar Boris Godounov avait instauré le  patriarcat orthodoxe de Moscou en 1589.

Cela ne veut pas dire, comme  titre  Le Monde,  qu’on a connu plus compétent en  matière religieuse, qu’il n’y avait pas jusque-là de  contacts entre catholiques et orthodoxes. La séparation de l’Église catholique et de l’Église orthodoxe  date de 1054,  bien avant la création du patriarcat de Moscou. Mais il s’agissait d’une rupture entre le pape de Rome et le patriarche de Constantinople. Or les contacts entre ces deux autorités ont été renoués dès 1964  par la  rencontre, elle aussi historique,  du  pape Paul VI et du  patriarche Athénagoras  à Jérusalem  et n’ont jamais cessé depuis.

Constantinople plutôt que Moscou

Beaucoup de catholiques à Rome et ailleurs, se sont contentés de ces contacts avec le patriarcat de Constantinople (devenue Istanbul). Mais ce denier, après les massacres ou l’exode forcé des chrétiens de Turquie au  XXe siècle,  ne compte plus qu’à peine 2000 fidèles. L’Église Russe, au contraire, encore embryonnaire  en 1054, quoique  déjà dans la mouvance  orthodoxe,   est aujourd’hui la plus nombreuse et la plus influente des Églises orthodoxes , lesquelles se réunissent en juin  en Grèce .

Orthodoxies

Entre Constantinople et Moscou, une rivalité  de préséance a toujours existé. Mais le caractère moribond de la chrétienté turque rend cette rivalité largement obsolète. Ceux qui en Occident, tiennent  pour Constantinople arguent non seulement  une plus grande ancienneté mais le fait que le patriarcat de Moscou serait, lui,  une création politique. Comme si celui de Constantinople instauré  au temps de l’empereur Constantin , 300 ans après les débuts du christianisme, ne l’avait pas été !

Il est  clair que pour le pape François, soucieux comme tous ses prédécesseurs, d’un rapprochement, le principal interlocuteur est aujourd’hui  à Moscou.   Plusieurs raisons ont longtemps  fait obstacle à ce rapprochement  du côté russe : d’abord la tutelle sur le patriarcat du pouvoir soviétique  qui  n’en voulait évidemment pas, ensuite la personnalité de Jean-Paul II qui a commis quelques maladresses mais avait surtout le défaut  de venir de Pologne,  ennemi historique de la Russie. Au sein du monde orthodoxe russe, les préventions à l’égard de Rome ne manquent pas : dans les Frères Karamazov, Dostoïevski présente  le Grand Inquisiteur (symbole du catholicisme) comme une figure  du démon. Cette opinion a encore cours en Russie mais, avec   le consentement de Poutine, le patriarche Cyrille est passé outre.

Pour les chrétiens d’Orient

Il est vrai  que les convergences entre l’église catholique et l’Eglise russe n’ont cessé de grandir: d’abord un vrai  souci des chrétiens d’Orient , face à des  puissances occidentales qui ont,  au cours des dernières années, soutenu  leurs persécuteurs  islamistes. Ensuite l’hostilité , moins à la sécularisation comme on le prétend ( après 73  ans de communisme , la Russie sait ce que c’est ! ) qu’à l’offensive libertaire  : les Femens nées en Ukraine avec le soutien de fondations américaines ciblent aussi bien l’orthodoxie que le catholicisme  ( et , il est vrai , un petit peu l’islam).  Tous deux ont aussi le souci d’éviter la guerre mondiale. Ces soucis très largement convergents apparaissent dans la  déclaration commune de haute tenue qu’ils ont rendue publique le 12 février.

En dépit d’un aspect extérieur contrasté, les divergences théologiques entre le catholicisme et l’ orthodoxie, sont ténues et aucune n’est insoluble  : les différences sur la Trinité ou la Sainte Vierge sont infimes. L’orthodoxie reconnait la préséance  protocolaire du « patriarche  de Rome » successeur de  saint Pierre mais refuse l’infaillibilité (que depuis sa proclamation en 1870, le pape n’  invoque presque jamais). Elles étaient aussi très faibles et en voie de résolution avec l’anglicanisme  jusqu’à  ce que celui-ci se mette à ordonner des femmes. L’hostilité commune de Rome et de Moscou à cette pratique ne tient nullement,   contrairement à  ce que croient les femens,  à un quelconque sexisme, mais à la fidélité à Jésus-Christ qui  a choisi   douze apôtres  hommes (même, si, hors hiérarchie, une figure comme Marie Madeleine a une importance au moins aussi grande) : si un tel choix tombait  dans le domaine de la relativité historique  que resterait-il de  l’Evangile  ?  Les orthodoxes  admettent le mariage des  prêtres (pas des évêques) , mais les Eglises catholiques orientales aussi. Seule  embûche  véritable :   le divorce admis plus ou moins par l’orthodoxie, resté plus  proche de l’Ancien testament. Mais il est clair qu’une solution du schisme de 1054 dépend surtout de la  volonté politique des partenaires , sachant  que le patriarche est largement tributaire du pouvoir russe .

Que cette rencontre exceptionnelle se produise dans un lieu  aussi improbable  (et digne de Borges !)  que l’aéroport  de La Havane,  moins prestigieux assurément   que le Saint-Sépulcre où s’étaient rencontrés  Paul VI et Athënagoras , est la marque d’une singulière  ironie de l’histoire  en même temps qu’un  témoignage de l’entregent du  petit frère de Fidel Castro, actuellement au pouvoir à Cuba.   Mais  les principaux protagonistes ont sans doute vu ce qu’aurait de révolutionnaire  un rapprochement fort (pour ne pas encore parler de réunification) des Églises  catholique et orthodoxe . Cet immense bloc allant de l’Argentine au Kamtchatka  , sans compter les pays « de mission » ,  ne pourrait qu’affaiblir l’hégémonie  culturelle du protestantisme anglo-saxon  qui s’exerce depuis le   XVIIIe siècle. S’interposant fortement entre les Etats-Unis et le monde musulman , plus que jamais  alliés  historiques, il ne pourrait que bouleverser le jeu mondial.

 

Il remettrait à sa juste  place la vision de Samuel  Huntington  pour qui la guerre ses civilisations sépare  l’Occident libéral, protestants et catholiques confondus, à l’Orient orthodoxe et despotique, une conception que contredit le dogme pour qui  la distance entre Rome et les protestants est  beaucoup plus importante qu’avec les orthodoxes.

La vision de Huntington a prévalu tout au long de la guerre froide où le monde orthodoxe s’identifiait   au communisme,  qui  s’attachait pourtant à détruire christianisme. Dans ce contexte,  pour faire  bref,  Wall Street  ménageait  Rome, même si les  catholiques pouvaient se sentir au sein du  bloc occidental comme des  cousins de province. Depuis la chute du rideau de fer, la tournure de  plus en plus libertaire du libéralisme anglo-saxon , au travers de la question du mariage homosexuel notamment,  ne peut qu’aiguiser son hostilité au catholicisme que rien ne l’oblige plus à ménager.

Combien de divisions?

Les intéressés le savent : l’hostilité à l’orthodoxie existe en Europe occidentale mais  elle est circonscrite au milieux sous  forte influence anglo-saxonne, toujours prêts à durcir les divergences théologiques entre Rome et Moscou ou à en trouver de nouvelles (on allègue par  exemple l’imprégnation gnostique des grands théologies russes, comme Soloviev ou Berdiaev) .   Il n’est pas exclu non plus que les Américains  ou des milieux hostiles au christianisme tout court aient pénétré, dès 1990, l’église orthodoxe pour  en durcir les positions anti-romaines.

Il n’est pas non plus certain qu’une  grande puissance comme la Russie, en plein retour sur la scène mondiale,  accepte de placer  son Église sous la tutelle d’une puissance étrangère, même si le Vatican, comme le disait Staline compte bien peu de divisions.  Pourtant l’Empire byzantin au faîte de sa puissance, de  395  à 1054, avec de brèves parenthèses de crise (un empereur byzantin envoya un pape aux mines de sel !), avait accepté la prééminence de Rome, il est vrai très affaiblie politiquement.

Nul ne peut dire ce que seront les suites de la rencontre de la Havane. Cela  n’enlève rien à son importance spirituelle et géopolitique.

 

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La prise de Constantinople en 1204, tableau d'Eugène Delacroix (XIXe siècle).
Bien qu'inexacte quant aux costumes et aux décors, l'image représente bien l'idée
que ce faisaient les Occidentaux de la quatrième croisade au XIXe siècle.

  

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Les croisés assiègent Constantinople (1204)
Grandes Chroniques de France, Paris, XIVe siècle

 

I. De ceux qui se croisèrent et qui conquirent Constantinople

À travers l'histoire des croisades, peu d'événements ont soulevé autant de controverses que la prise de Constantinople en 1204. Calomniée par certains et défendue par d'autres, cette quatrième croisade démontre non seulement la surprenante déviation prise par les Francs qui devaient délivrer la Terre Sainte et non pas verser le sang de Chrétiens, mais également la dynamique économique et internationale du XIIIe siècle. Aujourd'hui, notre historiographie tente d'éviter de trouver un coupable ou encore même de prendre position quant aux événements qui menèrent à la prise de Constantinople. La plupart des historiens semblent d'ailleurs avoir perdu l'intérêt - ou peut-être l'énergie - de faire ce genre d'histoire. De ce fait, bien qu'il était autrefois coutume de jeter le blâme sur les chefs francs de la croisade, ou encore sur la manipulation des Vénitiens, la tendance actuelle semble être de trouver une cohérence entre les différentes circonstances qui portèrent les croisés à ne plus voir Jérusalem comme le but ultime de leur entreprise, mais plutôt Constantinople.

Nous tenterons, tout au long de ce récit, de nous pencher sur cet aspect précis. Il ne s'agira donc pas de justifier les actes des Francs et encore moins de déterminer si Constantinople méritait le sort qui lui fut réservé. Plutôt, l'intérêt sera de comprendre les fondements de la croisade, de même que les raisons de sa déviation. Cet objectif sera atteint par l'étude chronologique des sources primaires de la quatrième croisade, des sources qui nous permettront d'entendre les différents points de vue sur les événements qui s'y déroulèrent. Nous verrons donc les arguments des Francs, qui furent conservés pour la postérité sous les plumes de Geoffroi de Villehardouin et de Robert de Clari. Nous verrons également les propos de sources moins connues, mais non pas moins importantes, tels que les écrits de Nicétas Choniatès, qui nous présentent l'aspect byzantin de la prise de Constantinople. Sans oublier, par la suite, les arguments d'un moine de l'abbaye de Pairis et les écrits d'un auteur anonyme qui rédigea un récit que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Chronique de Morée. Ainsi, nous serons en mesure d'apprécier l'histoire de la quatrième croisade dans son ensemble et dans son intégrité, car nous écarterons les propos subjectifs de nos historiens contemporains pour regarder de façon directe et sans équivoque les récits de ceux qui la vécurent. 

Avant d'entreprendre la laborieuse tâche d'examiner les sources sur la quatrième croisade, un moment doit être consacré à l'étude de leurs auteurs; les origines de ceux-ci, de même que leur appartenance religieuse et leurs convictions politiques, peuvent grandement influer sur la valeur historique de leur oeuvre. En ce qui a trait à l'histoire de la prise de Constantinople, les médiévistes n'ont certainement pas à se plaindre. Après tout, nous avons le récit d'un haut dignitaire de l'armée franque, Geoffroi de Villehardouin, qui participa lui-même à l'entreprise et qui nous offre la perspective des dirigeants de la croisade. Ensuite, nous avons le point de vue de ceux qui constituaient la plus grande partie de l'armée, c'est-à-dire les soldats, sous la plume de Robert de Clari, qui était lui-même un chevalier de bas rang ayant accompagné les croisés dans leur périple. Sans oublier, par la suite, Gunther de Pairis, qui nous présente l'attitude du clergé face à l'assaut qui fut effectué sur la capitale byzantine. Ensuite, Nicétas Choniatès, un "haut homme" qui était membre de l'administration impériale, nous présente un témoignage fort bouleversant du point de vue grec sur l'ensemble des événements. Finalement, l'auteur anonyme de la Chronique de Morée, bien qu'ayant écrit plusieurs années après la croisade, met en lumière le mépris qui existait toujours entre Grecs et Latins au XIVe siècle. Mais encore la question se pose: qui étaient vraiment ces auteurs et quelle est la valeur de leurs écrits?
Tout d'abord, la chronique de Geoffroi de Villehardouin est de loin la plus précieuse que nous possédons sur la quatrième croisade. Son récit est sans aucun doute "le plus sûr, le plus cohérent, le plus construit."
(1) Sans oublier qu'il participa à plusieurs événements décisifs de la croisade, que ce soit par son rôle dans les négociations avec les Vénitiens ou encore par ses efforts à réconcilier les différends entre l'Empereur Baudouin et son vassal, Boniface de Montferrat, à un moment où l'emprise des Francs sur l'Empire byzantin était encore précaire. De par son rôle de premier plan dans la croisade, Villehardouin était parfaitement en mesure de nous décrire des grands événements auxquels il prit part. Il connaissait après tout les secrets et les discussions des chefs de l'expédition, ce qui lui permettait de nous transmettre une histoire "véridique"(2), ou comme il l'aurait dit: "l'une des plus grandes merveilles et une des plus grandes aventures qu'on eût jamais ouïes."(3)
Le récit de ce grand seigneur champenois est également d'un grand intérêt pour l'historiographie européenne, car celui-ci était à l'avant-garde de tout ce que l'Europe avait connu jusqu'alors. En effet, son histoire en est une qui est destinée au peuple, car elle est écrite en vieux français et non en latin (malgré la forme vulgarisée que cette langue avait acquise au XIIIe siècle). Villehardouin n'avait donc aucun modèle sur lequel se pencher au moment de sa rédaction, aucun style à copier.(4) De plus, son texte est d'une exactitude et d'un ordre remarquable. Pour un chevalier qui était certainement plus habile à manier l'épée que la plume, Villehardouin nous présente un discours qui ne retient que l'essentiel, donc qui rejette le superflu et qui évite de brouiller la chronologie des événements comme c'est souvent le cas chez d'autres chroniqueurs.(5) Il se classe, comme Robert de Clari, parmi ceux qui rendirent officielle la laïcisation de l'histoire afin de répondre aux voeux de la collectivité qui voulait entendre l'histoire des Croisades.
Malheureusement, nous savons peu de ses origines, à part qu'il hérita du titre de maréchal de Champagne. Le reste n'est que de la conjecture. De plus, certaines limites sont présentes dans sa narration et son texte. Le plus flagrant est sans doute le manque "d'humanité" qui marque son récit; il juge en effet plus opportun de décrire les stratégies militaires et les rencontres diplomatiques, plutôt que les angoisses morales des hommes qui s'étaient vus excommuniés par le pape et obligés de dévier de l'objectif de leur expédition vers une ville qui était nullement musulmane. Bien entendu, Villehardouin était avant tout un homme de guerre, mais il reste que son texte ne contient pas les explications et les sentiments qui menèrent à la prise de Constantinople et qui seraient d'un grand intérêt aux historiens aujourd'hui. L'étude de la quatrième croisade ne peut donc se faire uniquement avec le texte de Villehardouin; bien qu'il offre une solide chronologie des événements, il est pratiquement dénué des sentiments humains qui expliqueraient certains motifs psychologiques des croisés.
(6) Certains historiens ont même questionné sa sincérité, prétendant que Villehardouin aurait altéré certains faits pour justifier les gestes des croisés face à ses contemporains.
Robert de Clari, en tant que pauvre chevalier picard, a connu "les incidents et les anecdotes de la guerre, il a combattu dans les rangs des pauvres chevaliers, il a été le témoin de leurs exploits et l'écho fidèle de leurs plaintes."
(7) De ce fait, il complète l'oeuvre de Villehardouin. En effet, sa narration plutôt simpliste nous a permis de voir ce que négligent plusieurs chroniqueurs de cette croisade, tels que les détails de la vie de l'armée. Contrairement à Villehardouin, Clari n'omet pas ses sentiments et ses réflexions personnelles; son oeuvre est donc un atout important pour l'histoire qui nous intéresse. Mais bien que Robert de Clari ait été un témoin oculaire des faits qu'il nous rapporte, son récit comporte de nombreuses lacunes. Comme Villehardouin, sa vie nous est peu connue. Nous savons qu'il tire son nom de son fief de Cléry-les-Pernois, dans la Somme. Après la croisade, il serait rentré en France avec sa part de butin et des reliques et aurait décidé de mettre ses mémoires sur papier aux environs de 1216.(8) Il serait mort quelque temps après cette date.(9) Ensuite, contrairement à Villehardouin, il est mal placé pour décrire les secrets des chefs de l'expédition et se contente trop souvent de nous répéter les propos des racontars. Sa chronologie est de plus fort imprécise et remplie d'erreurs; ceci est probablement dû à son manque de vision globale des événements étant donné sa situation modeste dans l'armée. Enfin, une autre absence fort importante peut être trouvée chez Robert de Clari: son manque d'instruction. Ses descriptions des endroits et des événements le prouvent, de même que son manque d'esprit critique quant aux témoignages qu'il nous rend.(10) Mais quoi qu'il en soit, son témoignage en demeure un de premier plan en ce qui à trait à l'histoire de la quatrième croisade, d'où l'importance que lui accordent plusieurs historiens.
Gunther de Pairis, Nicétas Choniatès et l'auteur anonyme de la Chronique de Morée sont également d'un intérêt pour notre recherche. Dans le cas de Gunther de Pairis, c'est moins une histoire de la quatrième croisade qu'il nous rapporte qu'un inventaire des reliques recueillies à Constantinople par l'abbé Martin. Étant lui-même un moine de l'abbaye de Pairis en Alsace, il écrit les mémoires de son abbé vers 1207 ou 1208. Dans son récit, il tente de justifier le pillage des reliques de Constantinople en prétendant que les Grecs étaient devenus indignes de posséder de tels trésors.
(11)
Quant à Nicétas Choniatès, il nous est de la plus grande utilité en ce qui a trait à l'opinion byzantine de la conquête de Constantinople. Si nous considérons que l'histoire est trop souvent écrite par les vainqueurs et très peu par les vaincus, l'Histoire des Comnènes de Choniatès demeure d'une importance capitale. Bien que brefs, ses propos sont chargés d'émotion et décrivent avec détails l'angoisse ressentie par les Byzantins au moment où les Francs dévastaient leur ville. Sans oublier que Choniatès était un haut dignitaire de l'administration byzantine et que l'exactitude de ce qu'il nous avance fait de lui un excellent historien.(12)
Finalement, la Chronique de Morée, bien que fortement critiquée pour l'inexactitude et le caractère souvent légendaire de ses faits, nous offre une toute nouvelle perspective sur l'histoire de la quatrième croisade. En effet, ayant été produite à une date tardive, soit au début du XIVe siècle (1324 ou 1328) (13), elle avance parfois des hypothèses fort contestables, dont celle que le Pape Innocent III aurait été l'auteur de la déviation des croisés vers Constantinople dans le but de "liquider" le schisme.(14) Toutefois, cette accusation nous permet de voir l'animosité qui existait toujours entre Grecs et Latins au XIVe siècle sur la question du schisme et de la prise de Constantinople en 1204.(15) En fait, ce que cette chronique nous offre est la vision du XIVe siècle de la quatrième croisade, de même qu'une description fort détaillée de l'installation des Francs dans le Péloponnèse. Son auteur, quant à lui, nous est inconnu. Certaines hypothèses prétendent qu'il serait né en Grèce, tout en étant de descendance franque, étant donné le mélange étonnant de grec et de français qu'il nous offre, de même que les accusations qu'il lance envers les Grecs "perfides".(16) De ce fait, étant issu de deux cultures, cet auteur nous dresse un portrait intéressant des relations entre Grecs et Latins suivant le XIIIe siècle.
Sans plus tarder, examinons cette curieuse et controversée expédition que fut la quatrième croisade.

Références:
(1) Noël Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, p. 14.
(2) Plusieurs ont critiqué la sincérité de Villehardouin. À ce sujet, voir l'étude de Edmond Faral, "Geoffroy de Villehardouin: la question de sa sincérité", Revue historique, 1936, p. 530-582.
(3) Natalis de Wailly dans G. de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, p. X.
(4) N. de Wailly dans G. de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, p. V.
(5) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, p. 14.
(6) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, p. 15.
(7) N. de Wailly dans G. de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, p. X.
(8) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, p. 16.
(9) Philippe Lauer dans R. de Clari, La conquête de Constantinople, Paris, Librairie ancienne Honoré Champion, 1956, p. VIII.
(10) P. Lauer dans R. de Clari, La conquête de Constantinople, p. VIII-IX.
(11) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, p. 17.
(12) Gérard Walter, La conquête de la Terre Sainte par les Croisés, Paris, Albin Michel, 1973, p.342.
(13) J.A.C Buchon, Chroniques étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le XIIIe siècle, Paris, Paul Daffis (libraire-éditeur), 1875, p. XII.
(14) J.A.C Buchon, Chroniques étrangères relatives..., p. 13.
(15) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, p. 18.
(16) J.A.C Buchon, Chroniques étrangères relatives..., p. XII - XV.

II. Les préparatifs et les négociations à Venise

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Le pape Innocent III (1198-1216)

Le 8 janvier 1198, Innocent III fut élu pontife et signala rapidement son intention de relancer la croisade afin de reprendre Jérusalem, qui avait été conquise par Saladin quelques années plus tôt. Comme Urbain II l'avait fait cent ans auparavant à Clermont, Innocent lança un appel à toute la chrétienté le 15 août de cette même année, mais avec une nuance bien importante: il obligea chaque ville, de même que chaque comte et baron, à fournir des hommes pour l'expédition à leurs frais et pour une durée de deux ans. Toutefois, il n'adressa pas son appel directement aux rois; ainsi, bien qu'ils furent invités à se croiser, ceux-ci n'eurent aucun contrôle direct sur l'entreprise. Contrairement aux croisades antérieures, Innocent III s'assura que la croisade serait sous l'autorité papale. (1) 

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Foulques de Neuilly prêchant la quatrième croisade, XIIIe siècle (Bodleian Library, Oxford)

Dans sa première encyclique, Innocent pria donc les croisés de se préparer pour le mois de mars suivant, c'est-à-dire pour l'année 1199, afin d'organiser le départ pour la Terre Sainte dans les plus brefs délais. De plus, pour encourager l'enrôlement à sa grande entreprise, le pape reformula l'idée d'indulgence selon les enseignements de saint Bernard et Eugène III. En effet, il annonça que quiconque se croiserait aurait "la promesse, faite au nom de Dieu, de la rémission des châtiments encourus à cause du péché, qu'ils fussent appliqués par l'Église elle-même ou par Dieu, dans ce monde ou dans l'autre." (2) La correspondance d'Innocent reflète effectivement cette innovation dans l'idée d'indulgence:

La prédication de la croisade selon Innocent III

Selon Innocent III
Nous, confiants dans la miséricorde de Dieu et dans l'autorité des saints apôtres Pierre et Paul, grâce à ce pouvoir de faire et de défaire que Dieu nous a conféré malgré notre indignité, nous accordons, à tous ceux qui se soumettent à l'épreuve de ce voyage, personnellement et à leurs frais, le pardon complet des péchés dont ils se repentent à haute voix et dans leur cœur; aux justes, nous promettons en récompense une plus grande part de l'éternel salut.

Innocent III, Registre, Éd. O Hageneder et A. Haidacher, vol. 1, 1964, p. 503, dans Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions Pygmalion, 1990, p. 143.

Geoffroi de Villehardouin appui également ceci lorsqu'il nous relate, au tout début de sa chronique, la prédication faite par Foulque de Neuilli et Pierre de Capoue:
La prédication de la croisade selon Geoffroi de Villehardouin

 

Sachez que mil cent quatre-vingt-dix-sept ans après l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, au temps d'Innocent pape de Rome, et de Philippe roi de France, et de Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait nom Foulque de Neuilli - ce Neuilly sied entre Lagny-sur-Marne et Paris -; et il était prêtre, et tenait paroisse du village. Et ce Foulque que je vous dis commença à parler de Dieu par l'Île-de-France et par les autres pays d'alentour; et sachez que Notre-Seigneur fit maint beau miracle pour lui.

Sachez que la renommée de ce saint homme alla tant qu'elle vint au pape de Rome, Innocent; et la pape envoya en France, et manda au prud'homme qu'il prêchât la croix par son autorité. Et après il y envoya un sien cardinal, maître Pierre de Capoue, qui était croisé, et manda par lui l'indulgence telle que je vous dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient le service de Dieu un an dans l'armée, seraient quittes de tous les péchés qu'ils avaient faits, dont ils seraient confessés. Parce que cette indulgence fut si grande, les coeurs des gens s'en émurent beaucoup; et beaucoup se croisèrent parce que cette indulgence était si grande.

Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 1-2. Traduction par Natalis de Wailly.


Comme Villehardouin nous le rapporte, l'enthousiasme des Chrétiens fut énorme, même si l'objectif d'Innocent d'assembler une armée pour le mois de mars ne fut pas atteint; des difficultés financières retardèrent le rassemblement des pèlerins. Or, la croisade prit vraiment forme, si l'on s'en tient aux propos de Villehardouin, le 28 novembre 1199 lors d'un tournoi à Écry. C'est à ce moment que deux jeunes comtes qui étaient dans la vingtaine et qui étaient neveux du roi de France, et dont les noms étaient Thibaud de Champagne et Louis de Blois, se croisèrent avec deux seigneurs de l'Île-de-France, Simon de Montfort et Renaud de Montmirail. Villehardouin, qui était maréchal de Champagne, fut également parmi ceux qui se croisèrent lors de cet événement. Le 23 février de l'année suivante, le comte Baudouin de Flandres et de Hainault prit également la Croix, suivi de ses frères Henri et Eustache. (3) Vers la fin de 1200, certains estiment qu'entre huit et dix mille soldats s'étaient enrôlés dans l'expédition. (4) Par la suite, deux réunions, l'une à Soissons et l'autre à Compiègne, servirent à planifier l'expédition. Baudouin de Flandres, dont les ancêtres avaient une longue tradition de croisés, usa largement de son influence lors de ces rencontres. (5) La décision fut alors prise d'utiliser la mer pour se rendre en Orient (6) et de faire appel à Venise pour les détails du transport.
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Église Saint-Marc à Venise.

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Les cinq coupoles byzantines de l'Église Saint-Marc à Venise.

Aujourd'hui, les dômes de brique de l'église ont été remplacés par du plomb.

 

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Intérieur l'Église Saint-Marc à Venise. Notez le style oriental de l'église, d'influence byzantine.

Des six émissaires envoyés pour faire le marchandage à Venise, nous trouvons Geoffroi de Villehardouin. Suite à un long voyage à travers les Alpes, les émissaires arrivèrent à Venise au mois de février. Là, ils rencontrèrent le doge Enrico Dandolo, qui était alors âgé d'environ quatre-vingt-dix ans, mais qui représentait toujours fidèlement les intérêts commerciaux de la ville maritime. (7) Les envoyés des Francs présentèrent alors leurs demandes, qui nous sont fidèlement rapportées par Villehardouin dans sa chronique:

Les négociations à Venise selon Geoffroi de Villehardouin

Ils [les émissaires] entrèrent au palais qui était bien riche et beau, et trouvèrent le doge et son conseil en une chambre, et dirent leur message en cette manière: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts barons de France qui ont pris le signe de la croix pour venger la honte de Jésus-Christ et reconquérir Jérusalem, si Dieu le veut souffrir. Et parce qu'ils savent que nulles gens n'ont aussi grand pouvoir de les aider que vous et vos gens, ils vous prient que pour Dieu vous ayez pitié de la Terre d'outre-mer et de la honte de Jésus-Christ, et que vous vouliez travailler à ce qu'ils puissent avoir navires de transport et de guerre.»

«En quelle manière? fait le doge. - En toutes les manières, font les messagers, que vous les saurez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils le puissent faire ou supporter. - Certes, fait le doge, c'est une grande chose qu'ils nous ont requise, et il semble bien qu'ils visent à haute affaire; et nous vous en répondrons d'aujourd'hui en huit jours. Et ne vous étonnez pas si le terme est long; car il convient de beaucoup penser à si grande chose.»

Au terme que le doge leur fixa, ils revinrent au palais. Toutes les paroles qui là furent dites et prononcées, je ne puis pas vous les raconter. Mais la fin du parlement fut telle: «Seigneurs, fait le doge, nous vous dirons le parti que nous avons pris, si nous pouvons amener notre grand conseil et le commun du pays à l'octroyer; et vous vous consulterez pour voir si vous le pourrez faire ou soutenir.»

«Nous ferons des huissiers pour passer quatre mille et cinq cents chevaux, et neuf mille écuyers; et dans les nefs quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à pied. Et pour tous ces chevaux et ces gens la convention sera telle qu'ils porteront des vivres pour neuf mois. Voilà ce que nous ferrons au moins, à condition qu'on donnera par cheval quatre marcs, et par homme deux.»

«Et toutes ces conventions que nous vous expliquons, nous les tiendrons pendant un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise, pour faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce soit. La somme de cette dépense qui est ci-devant indiquée monte à quatre-vingt-cinq mille marcs.

«Et voici ce que nous ferons de plus: nous ajouterons cinquante galères armées pour l'amour de Dieu; à condition que tant que notre société durera, de toutes conquêtes que nous ferons en terre ou en argent, par mer ou par terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or donc consultez-vous pour voir si vous le pouvez faire et soutenir.»

Les messagers s'en vont; et ils dirent qu'ils en parleraient ensemble, et leur répondront le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent ensemble cette nuit, et puis tombèrent d'accord de le faire. Le lendemain, ils vinrent devant le doge et dirent: «Sire, nous sommes prêts à conclure cette convention.» Et le doge dit qu'il en parlerait à ces gens, et que ce qu'il trouverait il le leur ferait savoir.

Le matin du troisième jour, le doge, qui était bien sage et preux, manda son grand conseil; et le conseil était de quarante hommes, des plus sages du pays. Par son sens et son esprit qui était bien clair et bien bon, il les amena à l'approuver et à le vouloir. Il les y amena ainsi, puis cent, puis deux cents, puis mille, tant que tous l'agréèrent et approuvèrent. Puis il en assembla bien dix mille en la chapelle de Saint-Marc, la plus belle qui soit et leur dit qu'ils ouïssent une messe du Saint-Esprit, et priassent Dieu de les conseiller sur la requête que les messagers leur avaient faites. Et ils le firent bien volontiers.

Quand la messe fut dite, le doge manda aux messagers de requérir tout le peuple humblement pour qu'il consentît que cette convention fût faite. Les messagers vinrent à l'église; ils furent bien regardés par maintes gens qui ne les avaient jamais vus.


Église Saint-Marc à Venise

Geoffroi de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne prit la parole par l'accord et la volonté des autres messagers et leur dit: «Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants nous ont envoyés à vous, et ils vous crient merci, afin qu'il vous prenne pitié de Jérusalem qui est sous le servage des Turcs, et que pour Dieu vous vouliez les aider à venger la honte de Jésus-Christ. Et ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulles gens qui soient sur mer n'ont aussi grand pouvoir que vous et vos gens. Et ils nous commandèrent de tomber à vos pieds, et de ne pas nous en relever jusqu'à ce que vous ayez octroyé que vous auriez pitié de la Terre sainte d'outre-mer.»


Alors les six messagers s'agenouillèrent à leurs pieds pleurant beaucoup; et le doge et tous les autres éclatèrent en pleurant de pitié et s'écrièrent tout d'une voix, et tendirent leurs mains en haut, et dirent: «Nous l'octroyons, nous l'octroyons!» Alors il y eut si grand bruit et si grand tumulte qu'il semblait que la terre s'effondrât.

Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 6-10. Traduction par Natalis de Wailly.

 

Robert de Clari, bien qu'il n'était pas un témoin oculaire des événements, nous offre un témoignage sensiblement identique à celui du maréchal de Champagne:
Les négociations à Venise selon Robert de Clari

Alors ils choisirent leurs messagers. Tous furent d'avis que messire Conon de Béthume devrait y aller, et le maréchal de Champagne [Geoffroi de Villehardouin]. Puis quand ils eurent choisi leurs messagers, les barons se séparèrent, et le marquis [Boniface de Montferrat] s'en alla en son pays, et chacun des autres aussi. Et on ordonna aux messagers de louer des vaisseaux pour faire passer quatre mille chevaliers et leur harnachement et cent mille hommes à pied. Les messagers préparèrent leur voyage, et s'en allèrent tout droit jusqu'à ce qu'ils vinrent à Gênes, et parlèrent aux Génois, et leur dirent ce qu'ils cherchaient, et les Génois leur dirent qu'ils ne pourraient du tout les aider pour cela. Il s'en allèrent après à Pise et parlèrent à ceux de Pise, et ceux-ci leur répondirent qu'ils n'auraient pas suffisamment de vaisseaux et qu'ils ne pourraient rien faire. Et après ils s'en allèrent à Venise, et parlèrent au duc de Venise, et dirent ce qu'ils étaient venus chercher, qu'ils cherchaient à louer passage pour quatre mille chevaliers et leur harnachement, et pour cent mille hommes à pied. Quand le duc entendit cela, il dit qu'il en prendrait conseil, car pour si grande affaire, il fallait bien en prendre conseil.

Donc, il manda tous les hauts conseillers de la ville, et il parla avec eux, et leur exposa ce qu'on lui avait demandé. Et, quand ils eurent bien pris conseil, le duc répondit aux messagers, et leur dit: «Seigneurs, nous ferons volontiers marché avec vous, et vous trouverons une flotte suffisante pour cent mille marcs, si vous voulez bien, à cette condition que j'irai avec vous ainsi que la moitié de ceux qui pourront porter armes de tout Venise, et à condition aussi que nous aurons la moitié de toutes les conquêtes que l'on y conquerra; et nous vous amènerons en outre cinquante galères à nos frais, et de ce jour que nous vous dirons en un an, nous vous mènerons en quelque terre que vous voudrez, soit Babylone, soit Alexandrie.» Quand les messagers entendirent cela, ils répondirent que c'était trop cher cent mille marcs, et ils discutèrent ensemble tant qu'ils furent marché pour quatre-vingt-sept mille marcs, de sorte que le duc et les Vénitiens et les messagers jurèrent de tenir ce marché. Ensuite, le duc dit qu'il voulait avoir vingt-cinq mille marcs d'arrhes pour commencer [à préparer] la flotte; et les messagers répondirent qu'il envoyât des ambassadeurs avec eux en France, et qu'ils leur feraient bien volontiers payer les vingt-cinq mille marcs. Ensuite les messagers prirent congé et s'en revinrent; et le duc envoya avec eux un haut homme de Venise pour recevoir les arrhes.

Et après, le duc fit crier son ordonnance par tout Venise: que nul Vénitien ne fût assez hardi pour aller aucunement commercer, mais qu'ils aidassent tous à faire la flotte; et ils firent ainsi. Et ils commencèrent la plus riche flotte qu'on eût jamais vue.

Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, pp. 45-47. Traduction inspirée de Pierre Charlot, Poèmes et récits de la vieille France, Paris, De Boccard, 1939. BR

Quant à la Chronique de Morée, son auteur anonyme nous présente un tableau semblable, mais qui reflète les tendances mentionnées dans l'introduction: la glorification des Francs au détriment des Byzantins. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer l'éloge qu'Enrico Dandolo fait de Villehardouin et de ses compagnons, chose qui n'est aucunement rapportée ni par ce dernier ni par Clari. Or, la chronique ayant été écrite environ cent ans après la croisade, nous sommes ici témoins des légendes qui s'étaient formées autour de la fameuse rencontre à Venise.

Les négociations à Venise selon la Chronique de Morée

Le doge de Venise d'alors s'appelait messire Henry Dandolo. C'était un homme sage, plein de charme dans sa personne et digne de toute louange. Il accueillit honorablement messire Geoffroy [de Villehardouin] et ressentit une joie très vive en apprenant cette nouvelle, car il calcula que le passage d'outre-mer rapporterait à Venise à la fois beaucoup d'honneur et de profit. Il donna ordre que tous les grands ainsi que le peuple de Venise se réunissent à Saint-Marc, et il prononça ce discours:
«Grands de l'État, frères, amis, compagnons et parents, vous voyez combien nous sommes aimés du Roi de gloire. Voilà que, prévenant nos vœux, il nous envoie tout ensemble beaucoup d'honneur et de profit. Vous le voyez! des grands seigneurs, l'élite et la fleur de France, viennent jusque dans le sein de notre pays nous prier de recevoir leurs trésors et de leur prêter nos bâtiments.»

Lorsque les grands de Venise, ainsi que le peuple réuni avec eux, eurent entendu le sage discours de leur duc, ils en ressentirent une vive joie et le remercièrent de la communication qu'il venait de leur soumettre. Tous le saluèrent respectueusement et jurèrent, scellèrent et arrêtèrent que tout ce qui était stipulé serait exécuté sans qu'on pût alléguer aucun prétexte. Aussitôt que cette convention eut été arrêtée entre eux, ils firent venir messire Geoffroy et les chevaliers qui l'avaient accompagné à Venise, et messire Henry Dandolo leur déclara que leur demande était agréée par les Vénitiens. Ils passèrent alors acte de cette convention, le scellèrent d'un sceau et arrêtèrent les conditions du traité par des contrats précis, portant: qu'au cas où les Francs n'arriveraient pas à Venise avec le nombre d'hommes nécessaire pour remplir les bâtiments préparés par les Vénitiens, ils n'en devraient pas moins payer sans difficulté le prix des bâtiments qui resteraient.

Les chevaliers francs, après avoir donné leur consentement à tous ces arrangements, demandèrent leur congé et firent leurs adieux au duc et à tous les Vénitiens.

J.-A.-C. Buchon, Chroniques étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le XIIIe siècle, Paris, Paul Daffis (libraire-éditeur), 1875, pp. 10-11.


Références:
(1) Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1977, p. 1.
(2) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions Pygmalion, 1990, p. 143.
(3) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II. Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 158-159.
(4) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 160.
(5) J. Riley-Smith, Les Croisades, p. 145.
(6) À ce stade de l'histoire des Croisades, les voies maritimes étaient reconnues comme plus sûres et moins difficiles que les voies terrestres, telles qu'empruntées par les soldats de la première croisade.
(7) Si ce nombre est exact, Dandolo aurait donc eu environ quatre-vingt-quinze ans lors de la prise de Constantinople Or, il semble peu probable que Dandolo ait été aussi âgé, étant donné la part active qu'il prit plus tard dans la croisade. Pourtant, la plupart des sources de l'époque s'entendent pour dire qu'il était d'un âge très avancé. À ce sujet, voir K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 162. 

III. Les déviations de la croisade

Lorsque les six délégués retournèrent en France, satisfaits de leur accord avec les Vénitiens, ils apprirent que Thibaut de Champagne était mourant. Puisque celui-ci avait été le premier à se croiser, plusieurs le voyaient comme le commandant de l'expédition, de sorte que l'on tenta rapidement de le remplacer au moment de sa mort au mois de mai. (1) Lors d'une assemblée à Soissons en juin 1201, Villehardouin proposa la nomination du comte Boniface de Montferrat comme commandant des forces armées.(2) Après maintes discussions, les barons décidèrent que Boniface serait effectivement le meilleur chef pour l'armée.

Au milieu de l'été de 1202, plusieurs croisés commencèrent à se diriger vers Venise. C'est à ce moment que les dirigeants de la croisade réalisèrent dans quel danger leur entreprise était, et ceci avant même le départ. En effet, parmi ceux qui s'étaient croisés, il y eut de nombreuses défections et déviations; certains revinrent sur leur parole de se croiser, alors que d'autres décidèrent de gagner la Terre Sainte par un chemin autre que Venise. À l'automne, seulement un tiers des 33 500 hommes prévus étaient arrivés dans la ville maritime, de sorte que les croisés furent incapables de remplir leurs engagements financiers envers les Vénitiens. Même après une importante collecte auprès de chaque croisé, l'armée devait toujours 34 000 marcs d'argent pour une flotte que les Vénitiens avaient mis toutes leurs ressources à construire. Plusieurs, dont Villehardouin, jetèrent le blâme de ce malheur sur de ceux qui ne remplirent pas leurs voeux ou qui se dirigèrent vers d'autres ports. Toutefois, nous devons également considérer l'hypothèse que les six délégués envoyés à Venise auraient surévalué le nombre de croisés. Après tout, même si tous les contingents de croisés déserteurs s'étaient rendus à Venise, le nombre n'aurait pas atteint la moitié du 33 500 prévu.

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Les Vénitiens détournant la croisade

Pour régler ce malheureux contretemps, les Vénitiens, qui s'attendaient toujours à être dédommagés pour leur investissement, proposèrent une issue qui leur serait avantageuse. En effet, depuis quelques années, Venise éprouvait des difficultés à maintenir son contrôle sur certains ports qui lui étaient affiliés. C'était le cas de Zara, un port de la côte dalmate, qui avait pris le parti du roi de Hongrie et tourné son dos à Venise. Enrico Dandolo, le doge, proposa alors aux croisés de retarder le paiement de leur dette, mais à la condition que ceux-ci aident les Vénitiens à ramener Zara sous leur tutelle.

La discorde s'établit donc dans l'armée; certains étaient favorables à la proposition du doge, alors que d'autres refusaient de lever l'épée contre des Chrétiens, le but de la croisade étant après tout de mettre à sang les Musulmans seulement. Les dirigeants, quant à eux, se montrèrent pragmatiques: s'ils refusaient la proposition, ils perdraient l'argent qu'ils avaient investi dans l'entreprise et celle-ci serait sans aucun doute annulée avant même qu'elle n'ait commencée; en contrepartie, s'ils prenaient Zara, ce ne serait qu'un léger contretemps dans la croisade et ils pourraient rapidement remettre le cap sur Jérusalem. (6)

La décision fut donc prise d'accepter les conditions de Dandolo. Lorsque la déviation fut annoncée, un grand nombre de pèlerins se détacha de l'armée, surtout les membres du clergé. Boniface de Montferrat, le chef même de la croisade, décida de ne pas participer à cet événement par peur de représailles et se rendit à Rome; ce n'est qu'après la chute de Zara qu'il rejoignit l'armée. (7)
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Itinéraire des croisés de Zara à Constantinople.

Dans K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, Madison / Londres, University of Wisconsin Press, 1969, p. 152.

 Cependant, d'autres restèrent, dont l'abbé Martin de Pairis, pour assurer une "direction spirituelle" à l'expédition. (8) Quant aux Vénitiens, le doge et plusieurs de ses sujets se croisèrent. À ce point dans sa chronique, Villehardouin nous relate l'histoire du jeune prince byzantin Alexis (qui devint plus tard Alexis IV), qui envoya un message aux croisés concernant le déposition de son père, l'empereur Isaac II Ange, et l'usurpation de son oncle, Alexis III: 

Le premier message d'Alexis IV selon Geoffroi de Villehardouin

Or oyez une des plus grandes merveilles et des plus grandes aventures que vous avez jamais ouïes. À ce temps, il y avait un empereur en Constantinople qui avait nom Isaac [Isaac II Ange]; et il avait un frère qui avait nom Alexis [Alexis III], qu'il avait racheté de la prison des Turcs. Cet Alexis prit son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête, et se fit empereur par cette trahison que vous avez ouïe. Il le retint ainsi longuement en prison avec un sien fils qui avait nom Alexis [Alexis IV]. Ce fils s'échappa de la prison, et s'enfuit en un vaisseau jusqu'à une cité sur mer qui a nom Ancône. De là il partit pour aller au roi Philippe d'Allemagne [Philippe de Souabe] qui avait sa soeur pour femme, et vint à Vérone en Lombardie, et logea en la ville, et trouva nombre de pèlerins et de gens qui s'en allaient à l'armée.

Et ceux qui l'avaient aidé à échapper, qui étaient avec lui, lui dirent: «Sire, voici une armée en Venise près de nous, des meilleurs gens et des meilleurs chevaliers du monde, qui vont outre-mer. Crie-leur donc merci; qu'ils aient pitié de toi et de ton père, qui à tel tort êtes déshérités. Et s'ils te veulent aider, tu feras tout ce qu'ils te diront de bouche. Peut-être qu'il leur prendra pitié de toi.» Et il dit qu'il le fera bien volontiers, et que ce conseil est bon.

Il prit ses messagers, et les envoya au marquis Boniface de Montferrat, qui était chef de l'armée, et aux autres barons. Et quand les barons les virent, ils s'en émerveillèrent beaucoup, et dirent aux messagers: «Nous entendons bien ce que vous dites: nous enverrons un message au roi Philippe avec lui, où il s'en va. S'il nous veut aider à recouvrer la Terre d'outre-mer, nous l'aiderons à conquérir sa terre à lui; car nous savons qu'elle est enlevée à tort à lui et à son père.» Ainsi furent envoyés les messagers en Allemagne à l'héritier de Constantinople et au roi Philippe d'Allemagne.

Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 24-25. Traduction par Natalis de Wailly.

À la suite de cette conversation avec les messagers d'Alexis, l'armée quitta Venise en octobre 1202. La flotte, qui était impressionnante, se contenta de faire des démonstrations de force le long de la côte dalmate avant de débarquer à Zara le 10 novembre.(9) Pendant ce temps, Pierre de Capoue, qui avait été un des premiers prédicateurs de la croisade avec Foulque de Neuilli, se disputa avec les chefs croisés. En effet, lorsqu'on l'informa qu'il était libre de suivre l'armée, mais comme simple pèlerin plutôt que comme légat du pape, il se rendit tout indigné à Rome pour dénoncer les intentions des croisés au pontife. Innocent III s'empressa alors d'envoyer une lettre à l'armée qui campait devant Zara, leur interdisant d'attaquer une ville qui appartenait au roi de Hongrie (l'une des raisons étant que ce roi s'était lui-même croisé).(10) Plusieurs barons qui étaient dans le camp s'opposèrent alors ouvertement à une attaque sur Zara. Toutefois, lorsque la décision fut prise de désobéir au pape et de prendre la ville, ceux-ci ne s'interposèrent pas et s'éloignèrent simplement de l'armée afin de ne pas prendre part à cette attaque déplorable. Après deux semaines de siège et d'assauts, la ville capitula le 24 novembre 1202; les habitants furent épargnés et le butin fut divisé tel que convenu entre Francs et Vénitiens.(11) Puisque l'hiver s'était déjà installée, les croisés décidèrent de séjourner à Zara jusqu'au printemps. Quant à Boniface, il revint dans l'armée à la mi-décembre.
C'est alors que des messagers de Philippe de Souabe, l'empereur d'Allemagne, se présentèrent à Zara. Ceux-ci avait été envoyés par Philippe, mais au nom du jeune Alexis, dont le père était toujours en prison et dont l'oncle gouvernait toujours Constantinople, pour encore une fois faire des propositions aux croisés. Ces propositions, de même que la conversation les entourant, nous sont rapportées par Villehardouin, Clari et la Chronique de Morée. Tout d'abord, Villehardouin nous offre un témoignage précis, du fait qu'il était lui-même présent à cette rencontre: 

Le deuxième message d'Alexis IV selon Geoffroi de Villehardouin

Et après une autre quinzaine, vinrent aussi les messagers d'Allemagne qui étaient au roi Philippe et à l'héritier de Constantinople. Et les barons et le doge de Venise s'assemblèrent en un palais où le doge était logé. Et alors les messagers parlèrent et dirent: «Seigneurs, le roi Philippe nous envoie à vous, et aussi le fils de l'empereur de Constantinople, qui est frère de sa femme.

«Seigneurs, fait le roi, je vous enverrai le frère de ma femme; je le mets donc en la main de Dieu (puisse-t-il le garder de la mort!) et en la vôtre. Parce que vous marchez pour Dieu et pour le droit et pour la justice, à ceux qui sont déshérités à tort vous devez rendre leur héritage, si vous pouvez. Et il vous fera la plus belle convention qui jamais ait été faite à personne, et l'aide la plus puissante pour conquérir la Terre d'outre-mer.

«Tout premièrement si Dieu accorde que vous remettiez en son héritage, il mettra tout l'empire de Romanie en l'obéissance de Rome, dont il est séparé depuis longtemps. Après il sait que vous avez dépensé votre avoir, et que vous êtes pauvres; il vous donnera donc deux cent mille marcs d'argent, et des vivres à tous ceux de l'armée, petits et grands. Et lui de sa personne ira avec vous en la terre de Babylone, ou y enverra (si vous pensez que ce soit mieux) avec dix mille hommes à ses dépens. Et ce service, il vous le fera pendant un an; et tous les jours de sa vie, il tiendra à ses dépens cinq cents chevaliers en la Terre d'outre-mer, qui garderont la Terre.

«Seigneurs, nous avons plein pouvoir, font les messagers, de conclure cette convention, si vous la voulez conclure de votre côté. Et sachez que si belle convention ne fut jamais offerte à personne, et qu'il n'a pas grande envie de conquérir celui qui la refusera.» Et ils disent qu'ils en parleront; et une assemblée fut fixée au lendemain; et quand ils furent ensemble, cette convention leur fut exposée.

Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 31-32. Traduction par Natalis de Wailly.


Robert de Clari, de son côté, nous présente une perspective bien différente de celle de Villehardouin: les croisés auraient proposé leur aide au jeune Alexis et non le contraire. Bien qu'il contredit le récit de Villehardouin et que ce dernier était un témoin occulaire des événements, le témoignage de Clari reflète bien celui de Villehardouin en ce qui a trait aux détails de la convention entre Alexis et les chefs croisés. De plus, Clari nous souligne bien les problèmes financiers qui existaient au sein de l'armée, des problèmes qui préoccupaient certainement plus les "petits" chevaliers que les "grands".
Le deuxième message d'Alexis IV selon Robert de Clari

Cependant que les croisés et les Vénitiens séjournaient là [à Zara] durant l'hiver, ils réfléchirent qu'ils ne pouvaient aller à Babylone, ni à Alexandrie, ni en Syrie, car ils n'avaient ni vivres, ni argent, grâce auxquels ils y pussent aller, car ils avaient déjà presque tout dépensé, tant en séjournant, comme ils l'avaient fait, qu'en payant une grosse somme pour la location de la flotte. Et ils dirent qu'ils ne pouvaient plus aller là-bas, et s'ils y allaient, qu'ils n'y feraient rien, puisqu'ils n'avaient ni vivres, ni argent dont ils pussent se soutenir.
Le duc de Venise vit bien que les pèlerins étaient gênés; alors il leur parla et leur dit: «Seigneurs, en Grèce il y a une terre fort riche et fort abondante en tous biens; si nous pouvions avoir quelque occasion raisonnable d'y aller et de prendre des vivres dans cette terre, et d'autres choses, jusqu'à ce que nous soyons bien restaurés, cela me paraîtrait un bon parti, et ainsi nous pourrions facilement aller outre-mer. «Alors le marquis [Boniface de Montferrat] se leva, et puis dit: «Seigneurs, j'ai été l'année dernière, à Noël, en Allemagne, à la cour de Monseigneur l'Empereur. Eh bien! là; j'ai vu un jeune homme qui était frère de la femme de l'empereur d'Allemagne. Et ce jeune homme était fils de l'empereur Isaac de Constantinople, à qui un de ses frères avait enlevé l'empire de Constantinople, par trahison. Celui qui pourrait avoir avec lui ce jeune homme, fit le marquis, celui-là pourrait facilement aller en la terre de Constantinople, et y prendre vivres et autres choses, car le jeune homme en est légitime héritier.»
Quand le marquis eut dit aux pèlerins et aux Vénitiens que celui qui aurait cet enfant, dont nous avons parlé auparavant, celui-là aurait bonne occasion d'aller à Constantinople et de s'approvisionner là-bas, alors les croisés firent équiper deux chevaliers fort bien et fort élégamment, puis les envoyèrent en Allemagne pour dire à ce jeune homme de venir à eux, et puis ils lui firent dire qu'ils l'aideraient à reconquérir ce à quoi il avait droit. Quand les messagers furent arrivés à la cour de l'empereur d'Allemagne, là où le jeune homme était, alors ils lui dirent le message qu'on les avait chargés de dire. Quand le jeune homme entendit le message que les hauts barons croisés lui avaient envoyé, alors il en fut fort joyeux, et en fit fort grande fête, et il fit de fort belles démonstrations d'amitié aux ambassadeurs; puis, il dit qu'il prendrait conseil de l'empereur, son beau-père. Quand l'empereur l'entendit, alors il répondit au jeune homme que c'était une belle chance qui lui était arrivée; puis il l'engagea vivement à y aller, et puis lui dit qu'il n'aurait jamais la moindre part de son héritage, sinon par l'aide de Dieu et des croisés.
Le jeune homme comprit bien que l'empereur lui donnait un bon conseil; aussi s'équipa-t-il le plus élégamment qu'il put, puis s'en vint avec les messagers; et avant que le jeune homme et les envoyés fussent arrivés, voici que la flotte s'en était allée dans l'île de Corfaut [Corfou], parce que Pâques était déjà passée. Mais quand la flotte se mit en route pour y aller, alors on fit laisser deux galères pour attendre les messagers et le jeune homme. Et les pèlerins séjournèrent dans l'île de Corfaut, jusqu'à ce que les messagers et le jeune homme arrivèrent. Quand les messagers et le jeune homme arrivèrent à Jadres [Zara], alors ils trouvèrent ces deux galères qu'on leur avait laissées; alors ils se mirent en mer, puis s'en allèrent, si bien qu'ils arrivèrent à Corfaut, là où était la flotte.
Quand les hommes virent que le jeune homme arrivait, alors ils allèrent à sa rencontre, puis le saluèrent et puis lui firent fort grande fête. Quand le jeune homme vit que les hauts hommes l'honoraient ainsi, de même que toute l'armée qui était là, alors il en fut si joyeux qu'aucun homme ne le fut autant. Puis donc le marquis s'avança, puis il prit le jeune homme et l'emmena avec lui dans sa tente.
Quand le jeune homme fut là, alors donc s'assemblèrent tous les barons et le duc de Venise dans la tente du marquis, et parlèrent de choses et d'autres, et si bien qu'ils lui demandèrent ce qu'il ferait pour eux, s'ils le faisaient empereur et s'ils lui faisaient porter la couronne à Constantinople; et il leur répondit qu'il ferait tout ce qu'ils voudraient. Et ils parlèrent tant qu'il leur dit qu'il donnerait à l'armée deux cent mille marcs, et qu'il entretiendrait la flotte un an à ses frais, et qu'il irait outre-mer avec eux avec toute sa force, et qu'il entretiendrait dix mille hommes en armes en la terre d'outre-mer, à ses frais, et qu'il donnerait à tous ceux de l'armée qui quitteraient Constantinople pour aller outre-mer des vivres pour un an.
Alors donc les barons de l'armée, tous sans exception, ainsi que les Vénitiens furent mandés; et, quand ils furent tous assemblés, alors le duc de Venise se leva et leur parla: «Seigneurs, fit le duc, maintenant nous avons une occasion raisonnable d'aller à Constantinople, si vous donnez votre accord; car nous avons l'héritier légitime.»
Or, il y en eut certains qui n'approuvèrent pas d'aller à Constantinople, mais ils disaient: «Bah! Que ferons-nous à Constantinople? Nous avons notre pèlerinage à faire, et aussi dessein d'aller à Babylone ou à Alexandrie, et notre flotte ne nous doit suivre qu'un an et déjà la moitié de l'année est passée.»
Et les autres disaient en sens inverse: «Que ferons-nous à Babylone ou à Alexandrie, quand nous n'avons ni vivres ni argent qui nous permettent d'y aller? Il vaut mieux pour nous, avant d'y aller, gagner vivres et argent grâce à une occasion raisonnable, que d'y aller pour mourir de faim. Alors nous pourrons ainsi mener une action profitable, et il nous offre de venir avec nous et d'entretenir notre flotte, et notre armée un an à ses frais.»

Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, pp. 74-77. Traduction inspirée de Pierre Charlot, Poèmes et récits de la vieille France, Paris, De Boccard, 1939.

En comparant les extraits de Villehardouin et de Clari, il est intéressant de noter les quelques différences au sujet des promesses faites par le jeune Alexis. Bien entendu, les deux chroniqueurs s'entendent pour dire que l'héritier de l'Empire byzantin avait promis deux cent mille marcs à l'armée, de même que des vivres aux croisés et l'entretien de dix mille hommes outre-mer à ses frais pour une durée de un an. Toutefois, Clari néglige deux clauses importantes du contrat: que l'Église grecque serait ramenée sous la tutelle de Rome et que cinq cents chevaliers seraient maintenus en Terre Sainte jusqu'à la mort d'Alexis. L'explication pour ces omissions est bien simple: les inquiétudes de Clari se fixaient davantage sur les besoins immédiats de l'armée (tels que la promesse de vivres pour un an) plutôt que sur les promesses à long terme et à caractère politique (tels que la fin du schisme entre les Églises d'Orient et d'Occident). Encore une fois, nous sommes témoins de l'importance de la chronique de Robert de Clari, qui nous montre des détails que Villehardouin néglige, même si celle-ci est parfois inexacte au niveau de sa chronologie.
Enfin, la Chronique de Morée nous offre encore une fois une rétrospective de la croisade à travers les yeux d'un chroniqueur du XIVe siècle, même si légendaire sur certains aspects et fausse au niveau de sa chronologie. Toutefois, l'extrait présenté ici met en lumière l'idée que le pape aurait participé à la déviation de la croisade vers Constantinople. Cette idée, qui a d'ailleurs provoqué plusieurs disputes entre historiens, est fausse à première vue, si nous considérons que la pape condamna ouvertement l'action des croisés. Ce ne serait que lorsque la ville impériale fut prise qu'il réalisa les avantages pour l'Église de Rome et retira son excommunication. Cependant, certains historiens ont soulevé l'hypothèse qu'Innocent III aurait souhaité la prise de Constantinople. Pourquoi? Probablement en raison de son mépris pour les Grecs qui rejetaient l'Église catholique. Toutefois, il aurait dissuadé la déviation dans ses politiques par peur d'un échec de l'expédition et parce que Jérusalem constituait toujours le but officiel de la croisade.
(12) Innocent aurait donc été favorable à une attaque sur Constantinople, mais de façon non-officielle, de sorte qu'il aurait les mains propres si jamais une telle entreprise échouait. Ceci rejoint d'ailleurs l'hypothèse de A. Frolow, qui étudia la question et qui proposa que "l'idée de la croisade, issue des guerres saintes au service de l'Église, avait suivi, dès les origines, un développement parallèle à l'idée de la liquidation du schisme." (13) Ce que la Chronique de Morée nous révèle sont donc les dessous possibles de la politique d'Innocent III, chose que ni Villehardouin ni Clari ne présentent.
Le message d'Alexis IV selon la Chronique de Morée

J'arrêterai ici le cours de ma narration pour passer à un autre sujet, et je parlerai des obstacles survenus à la marche des pèlerins, qui abandonnèrent leur expédition sur la Syrie et prirent la direction de la ville de Constantinople, de laquelle ils s'emparèrent.
À cette époque, la ville du grand empereur de Constantinople était le séjour du souverain des Grecs, Isaac Vataces [Isaac II Ange]. Celui-ci avait un frère for cruel nommé Alexis [Alexis III], qui fit crever les yeux à son frère Isaac Vataces et s'empara de l'empire. Isaac Vataces avait eu de son épouse, sœur de l'empereur d'Allemagne, un fils appelé Alexis [Alexis IV], d'un caractère assez étrange. Dès que le fils eut vu que son oncle avait crevé les yeux à son père, il prit aussitôt la fuite, et arriva en Allemagne, où il rapporta en détail à l'empereur son oncle, le funeste événement arrivé à son père et comment son oncle parjure s'était emparé de l'empire. L'empereur fut vivement affligé, et réfléchit mûrement aux secours qu'il pouvait lui donner.
«Mon cher fils et neveu, lui dit-il, je ne puis rien moi-même dans l'affaire dont vous me parlez, mais j'apprends par des nouvelles récentes que les troupes des Francs qui se dirigent sur la Syrie vers le tombeau de Jésus-Christ sont déjà arrivées à Venise, et je pense que, si vous voulez agir de votre côté et promettre au Pape de Rome, au cas où il voudrait donner aux pèlerins l'ordre d'abandonner pour le moment leur expédition sur la Syrie pour aller soumettre Constantinople en votre nom, de tout faire pour que les Grecs reconnaissent l'Église de Rome sous l'empire que vous rétablirez dans cette capitale, et pour qu'ils marchent enfin d'accord avec nous dans la foi de Jésus-Christ, vous pourrez, je l'espère, recouvrer votre empire.»
Dès qu'Alexis Vataces eut entendu ces paroles, il promit de tout faire. L'empereur d'Allemagne s'empressa alors de faire écrire des lettres au Pape, et de lui détailler tout ce que je viens de vous rapporter. À quoi bon vous en dire davantage et fatiguer votre attention? Lorsque le Pape eut reçu cette nouvelle, il en fut vivement réjoui, et donna l'ordre d'écrire aussitôt aux pèlerins. Il expédia près d'eux un cardinal [Pierre de Capoue] en qualité de légat; il leur envoya sa bénédiction, et les pria d'abandonner l'expédition de Syrie et de se diriger vers Constantinople, afin d'y rétablir sur son trône le jeune Alexis, fils de l'empereur Isaac Vataces. Il déclara que ceux qui mourraient dans cette expédition obtiendraient l'absolution de leurs péchés, de la même manière que s'ils mouraient en combattant pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ.
Le cardinal légat chargé de ces ordres traversa la Lombardie, arriva à Venise, et s'embarqua pour passer à Zara. Alexis Vataces y arriva d'un autre côté, d'après les conseils de l'empereur d'Allemagne.
Dès que les pèlerins furent arrivés à Zara, on fit publier par des hérauts d'armes qu'ils eussent à se réunir pour entendre les ordres du Pape. Le légat leur adressa la parole et leur fit lire les lettres du Saint-Père. Il leur indiqua d'une manière précise la route de Constantinople, et chercha à leur prouver que cette expédition était beaucoup plus importante que celle de Syrie, attendu qu'il était bien plus avantageux de mettre d'accord les chrétiens entre eux, et de réunir les Grecs aux Francs, que d'aller en Syrie sans aucune espérance certaine.
Un grand nombre des croisés s'indignèrent d'une semblable proposition, et voyant que leurs chefs les plus éclairés étaient résolus à renoncer à la conquête de la Syrie pour prendre le chemin de Constantinople, ils retournèrent dans leur pays. Les indulgences accordées par le Pape et les discours du légat déterminèrent toutefois le plus grand nombre à l'entreprise de Constantinople.
J.-A.-C. Buchon, Chroniques étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le XIIIe siècle, Paris, Paul Daffis (libraire-éditeur), 1875, pp. 12-14.

En somme, comme Robert de Clari et la Chronique de Morée nous l'ont exposé précédemment, les propositions d'Alexis provoquèrent de grandes discordes au sein de l'armée. Certains jugèrent mieux de ne plus désobéir au pape et quittèrent l'armée; d'autres refusèrent d'accepter que l'armée soit dissoute, donc décidèrent de faire l'accord avec Alexis et de mettre le cap vers Constantinople. Ceux-ci furent naturellement excommuniés par Innocent, de sorte que des délégations lui furent envoyées afin d'absoudre les croisés de leurs péchés. Le pape accepta de les pardonner (sauf les Vénitiens, à qui il tint rancune), à condition qu'ils rendent le butin pillé à Zara et n'attaquent plus de villes chrétiennes.(14) Toutefois, ces exigences ne furent aucunement respectées, car en juin 1203, la flotte apparaissait déjà devant les hautes murailles de la capitale byzantine.
Références:
(1) Ellen E. Kittel a écrit un article fort intéressant sur la question du commandement de Thibaud de Champagne au tout début de la croisade. Or, étant donné qu'il fut le premier grand baron à prendre la Croix, il est normal qu'il ait eu un rôle de première ligne dans les décisions de l'expédition. Toutefois, Kittel avance l'idée que Thibaud aurait tenu le titre de commandant informellement, de sorte que Boniface de Montferrat aurait été le premier dirigeant officiel de la croisade. Voir Ellen E. Kittel, "Was Thibault of Champagne the Leader of the Fourth Crusade?", Byzantion, tome LI, 1981, p. 557-565.
(2) Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1977, p. 22-23.
(3) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions Pygmalion, 1990, p. 147.
(4) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II. Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 167.
(5) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 167.
(6) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 168.
(7) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 147.
(8) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 147.
(9) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 148.
(10) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 173.
(11) Il s'agit de mentionner que ce partage ne se fit pas sans encombre; trois jours après que la ville fut pillée, un conflit surgit entre Francs et Vénitiens, provoquant la mort de plusieurs. K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 174.
(12) D. E. Queller, The Fourth Crusade, p. 85-86.
(13) A. Frolow, "La déviation de la Quatrième Croisade", Revue de l'histoire des religions, CXLVI, #1, p.80.
(14) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 149. 

IV. L'arrivée à Constantinople (1203)


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Arrivée des navires occidentaux devant Constantinople, accompagnés

du jeune Alexis, en 1203 (Bibliothèque Nationale, Paris, XVe siècle).

Lorsque le printemps s'installa à Zara, la flotte croisée se remit encore une fois en route, cette fois-ci pour Corfou, où elle devait faire escale. Pendant ce temps, Boniface de Montferrat et le doge de Venise, Enrico Dandolo, restèrent à Zara pour attendre en personne l'arrivée d'Alexis. Plus tard, ceux-ci rejoignirent l'armée à Corfou. Toutefois, les habitants de l'île s'opposèrent à l'arrivée du prince grec et attaquèrent la flotte.(1) L'île fut donc dévastée par les croisés et la flotte regagna le large le 24 mai 1203, cette fois-ci pour se rendre directement à Constantinople. Il y arrivèrent le 24 juin, le jour de Saint-Jean, et s'installèrent sur la rive opposée du Bosphore. Naturellement, l'émerveillement des croisés à la vue de Constantinople fut grand. La ville impériale était après tout l'une des plus riches et mieux fortifiées de l'époque. Villehardouin nous décrit brièvement les premières impressions de l'armée dans sa chronique:

Impressions de Constantinople selon Geoffroi de Villehardouin

Or, vous pouvez savoir qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople ceux qui jamais ne l'avaient vue; car ils ne pouvaient penser qu'il pût être en tout le monde une si riche, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout entour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne le pût croire que s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui entre toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît; et ce ne fut pas merveille; car jamais si grande affaire ne fut entreprise par nulles gens, depuis que le monde fut créé.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, p. 44. Traduction par Natalis de Wailly.

Quant à Clari, il nous explique non seulement l'émerveillement de l'armée, mais également l'étonnement réciproque des Grecs qui étaient dans la ville:
I
mpressions de Constantinople selon Robert de Clari

Quand toute la flotte, tous les vaisseaux furent rassemblés, alors ils décorèrent et ornèrent leurs vaisseaux si bellement que c'était la plus belle chose du monde à regarder. Quand ceux de Constantinople virent cette flotte, qui était ainsi bellement équipée, ils la regardèrent comme une merveille, et ils étaient montés sur les murs et sur les maisons pour regarder cette merveille; et puis ceux de la flotte regardèrent la grandeur de la ville, qui était si longue et si large, et ils s'en émerveillèrent fort vivement.

Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, p. 78. Traduction inspirée de Pierre Charlot, Poèmes et récits de la vieille France, Paris, De Boccard, 1939.

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"Les croisés arrivent à Constantinople", miniature dans la Conquête de

Constantinople, copie de Geoffroi de Villehardouin, XIVe siècle, Bodleian
Library, Oxford.

Plus déterminés que jamais, les croisés installèrent leur camp et évaluèrent la situation. Ils commencèrent par piller les régions environnantes, de sorte qu'ils confrontèrent les quelques contingents grecs qu'Alexis III avait placé pour surveiller les mouvements des Francs. Les Grecs, bien qu'ils étaient en plus grand nombre, furent mis en déroute. L'empereur, lorsqu'on lui annonça cette nouvelle, envoya un ambassadeur aux chefs de l'armée.(2) Encore une fois, cette rencontre nous est relatée par Villehardouin:

Message d'Alexis III aux croisés selon Geoffroi de Villehardouin

Le jour d'après, l'empereur Alexis envoya un messager aux comtes et aux barons avec ses lettres. Ce messager avait nom Nicolas Roux, et était natif de Lombardie. Il trouva les barons au riche palais de l'Escutaire, où ils étaient en conseil, et les salua de la part de l'empereur Alexis de Constantinople, et tendit ses lettres au marquis Boniface de Montferrat; et celui-ci les reçut. Et les lettres furent lues devant tous les barons; et il y avait dans les lettres des paroles de bien des manières que le livre ne raconte pas; et après ces autres paroles qui y étaient, il y en avait aussi de créance, pour que l'on crût celui qui les avait apportées, qui avait nom Nicolas Roux.
«Beau sire, font-ils, nous avons vu vos lettres, et elles nous disent que nous vous croyions; et nous vous croyons bien. Or, dites ce qu'il vous plaira.»
Le messager était devant les barons debout, et il parla: «Seigneurs, fait-il, l'empereur Alexis vous mande qu'il sait bien que vous êtes les meilleurs gens qui soient sans couronne, et du meilleur pays qui soit. Et il s'émerveille beaucoup pourquoi et à propos de quoi vous êtes venus en sa terre et en son royaume; car vous êtes chrétiens, et il est chrétien; et il sait bien que vous êtes en marche pour délivrer la sainte Terre d'outre-mer, et la sainte Croix et le Sépulcre.
Si vous êtes pauvres et diseteux, il vous donnera volontiers de ses vivres et de son avoir, pourvu que vous vidiez sa terre. Il ne voudrait autrement vous faire mal, et pourtant il en a le pouvoir; car si vous étiez vingt fois autant de gens, vous ne pourriez vous en aller [s'il voulait vous faire mal] que vous ne fussiez tous déconfits.»
Par l'accord et par le conseil des autres barons et du doge de Venise, se leva Conon de Béthune, qui était bon chevalier, et sage et bien éloquent, et il répondit au messager: «Beau sire, vous nous avez dit que votre seigneur s'émerveille beaucoup pourquoi nos seigneurs et nos barons sont entrés en son royaume et en sa terre. En sa terre ils ne sont pas entrés, car il la tient à tort et à péché, contre Dieu et contre raison; elle est à son neveu qui siège ici parmi nous sur un trône, qui est fils de son frère l'empereur Isaac. Mais s'il voulait venir à la merci de son neveu et lui rendait la couronne et l'empire, nous le prierions qu'il lui pardonnât, et lui donnât assez pour qu'il pût vivre richement. Et si ce n'est pas pour un tel message que vous revenez une autre fois, ne soyez pas si hardi que de revenir encore.» Ainsi partit le messager; et il s'en retourna en Constantinople à l'empereur Alexis.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 49-50. Traduction par Natalis de Wailly.

Après avoir répondu de la sorte au messager de l'empereur, les chefs croisés décidèrent de faire directement appel au jugement du peuple grec. Pour ce faire, Boniface de Montferrat, Enrico Dandolo et le jeune Alexis montèrent à bord d'une galère, qui navigua le plus près possible des murailles maritimes de la ville. Ils présentèrent alors Alexis à ceux qui y étaient présents et demandèrent à voix haute s'ils reconnaissaient cet homme comme leur empereur. Voici ce que Robert de Clari nous en dit: 
Alexis n'est pas reconnu par les Constantinopolitains, selon Clari

Le duc de Venise parla aux barons, et puis leur dit: «Seigneurs, je serai fort d'avis qu'on prît dix galères, et qu'on mît le jeune homme dans l'une et des gens avec lui, et qu'ils allassent, sous la protection de trêves, jusqu'aux rivages de Constantinople, et qu'ils demandassent aux gens de la cité s'ils veulent reconnaître le jeune homme pour leur seigneur.» Et les hauts hommes répondirent que cela ne pourrait être que bon. Alors ils préparèrent ces dix galères, et le jeune homme et pas mal de gens armés avec lui; puis ils naviguèrent jusqu'auprès des murs de la ville, et ils naviguèrent en allant et venant devant les murs, et ils montraient aux gens le jeune homme nommé Alexis et ils leur demandaient s'ils le reconnaissaient pour leur seigneur; et ceux de la ville répondirent et dirent bien qu'ils ne le reconnaissaient pas pour seigneur, et qu'ils ne savaient pas qui il était; et ceux qui étaient dans les galères avec le jeune homme disaient que c'était le fils de Kyrsac [Isaac] qui avait été empereur, et ceux de l'intérieur répondaient une seconde fois qu'ils n'en savaient rien. Alors donc, ils s'en retournèrent à l'armée et firent savoir ce qu'on leur avait répondu.
Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, pp. 130-131. Traduction inspirée de Pierre Charlot, Poèmes et récits de la vieille France, Paris, De Boccard, 1939.

Quant à Villehardouin, qui fut probablement parmi ceux qui montèrent à bord des galères, voici son récit, qui est d'ailleurs très semblable à celui de Clari:
Alexis n'est pas reconnu par les Constantinopolitains, selon Villehardouin

Les barons parlèrent le lendemain ensemble et dirent qu'ils montreraient Alexis, le fils de l'empereur de Constantinople, au peuple de la cité. Alors ils firent armer toutes les galères: le doge de Venise et le marquis de Montferrat entrèrent dans l'une, et prirent avec eux Alexis le fils de l'empereur Isaac; et dans les autres galères entrèrent les chevaliers et les barons, ceux qui voulurent.
Ils s'en allèrent ainsi tout près des murs de Constantinople, et montrèrent l'enfant au peuple des Grecs, et dirent: «Voici votre seigneur naturel; et sachez que vous ne vînmes pas pour vous faire mal, mais nous vînmes pour vous garder et vous défendre si vous faites ce que vous devez. Car celui à qui vous obéissez comme à votre seigneur, vous tient à tort et à péché. Or, voici le véritable héritier; si vous vous tenez à lui, vous ferez ce que vous devrez, et si vous ne le faites pas, nous vous ferons du pis que nous pourrons.» Pas un de la terre ni de la cité ne laissa voir qu'il se tînt à lui, par crainte et par peur de l'empereur Alexis. Ils s'en revinrent ainsi au camp, et allèrent chacun à sa tente.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 50-51. Traduction par Natalis de Wailly.

Références:
(1) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II. Madison / Londres, The University of Wisconsin Press, 1969, p. 176-177.
(2) Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1977, p. 92. 

V. La prise de Constantinople (1203)

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Constantinople en 1204 (J. Riley-Smith, Atlas des

croisades. Paris, Éditions Autrement, 1996, p. 85)

Lorsque les Grecs refusèrent de reconnaître le jeune Alexis comme leur empereur, les croisés commencèrent immédiatement à se préparer au combat. Tout d'abord, les chefs déterminèrent que les Francs attaqueraient par les remparts terrestres et que les Vénitiens, qui commandaient la flotte, attaqueraient par les remparts maritimes. Du côté terrestre, les Francs assemblèrent donc toutes leurs forces, qui devaient atteindre environ dix mille hommes après toutes les défections qu'elles avaient subies, et les divisèrent en sept branches, chacunes commandées par un haut baron. Le 5 juillet, les croisés traversèrent le Bosphore et prirent la Tour de Galata, s'assurant ainsi le contrôle de cette rive de la Corne d'Or. Quant aux Vénitiens, ils rompirent la fameuse chaîne qui empêchait la flotte d'entrer dans la Corne d'Or et soumirent les quelques galères byzantines qui étaient supposées défendre la ville. (1)

Lorsque ceci fut accompli, les Francs durent mettre dix jours de travail et d'effort pour assiéger la ville. En effet, pour contourner la ville et amener l'armée devant les murailles terrestres, un pont dut être construit pour passer sur une rivière qui lui bloquait la route. Ensuite, une fois installés devant la section des murs près du palais de Blachernes, les Francs se virent dans l'obligation de construire des palissades pour contrer les nombreux raids que les Grecs effectuèrent sur leur camp. Les Vénitiens, de leur côté, s'attardèrent à maintenir leur position dans la Corne d'Or et à construire des plates-formes et des estrades sur leurs galères qui serviraient à escalader les remparts maritimes de la ville. (2) Ainsi, après ce grand labeur, les croisés étaient en mesure de donner l'important assaut sur Constantinople qui viendrait le 17 juillet 1203.

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Attaque des croisés sur Constantinople
(Tableau de Tintoret, Palais des Doges à Venise)

En ce jour, les Francs choisirent une section du rempart à attaquer et s'y lancèrent de toutes leurs forces. Toutefois, la Garde varègue, composée essentiellement d'Anglais et de Danois, défendirent avec succès la ville contre l'assaut. Du côté maritime, l'attaque des Vénitiens fut plus fructueuse; à l'aide des plate-formes sur leurs navires, ils réussirent à prendre vingt-cinq tours de la muraille. Alexis III, voyant ceci, décida d'envoyer une grande armée hors de la ville pour attaquer les Francs sur la plaine.

Mais ce ne fut qu'une ruse, car les Vénitiens, apprenant que les Francs étaient attaqués, abandonnèrent les tours pour leur venir en aide. L'empereur fit ensuite entrer son armée dans la ville, sans même qu'elle n'ait engagée l'armée franque, et reprit les tours de la muraille maritime. (3)

Robert de Clari, qui était sans aucun doute parmi les chevaliers qui menèrent l'assaut sur les murailles terrestres, nous relate la confusion qu'il y eut entre Vénitiens et Francs à ce moment crucial du combat. Il nous explique également comment, malgré cette ruse et cette victoire temporaire, l'empereur Alexis III décida de s'enfuir secrètement de Constantinople le soir même. 
La fuite d'Alexis III selon Robert de Clari

Quand l'empereur se fut ainsi retiré [de la bataille qu'il devait lancer contre les Francs], alors les pèlerins s'en revinrent à leurs tentes, se désarmèrent, et, quand ils furent désarmés, alors les Vénitiens qui étaient passés en barques et en navires, vinrent demander de leurs nouvelles et dirent: «Par notre foi! Nous avons entendu dire que vous combattiez contre les Grecs: aussi avions-nous grand-peur pour vous, et nous sommes venus vers vous.» Et les Français leur répondirent: «Par notre foi, grâce à Dieu, nous avons bien agi, car nous sommes allés à la rencontre de l'empereur, et l'empereur n'a pas osé en venir aux mains avec nous!» Et les Français à leur tour demandèrent des nouvelles aux Vénitiens: et ceux-ci leur dirent: «Par notre foi, firent-ils, nous avons violemment donné l'assaut, et nous sommes entrés dans la ville en escaladant les murs, et nous avons mis le feu dans la ville tellement qu'une grande partie de la ville a été brûlée.»

Et, comme les Français et les Vénitiens parlaient entre eux, voilà qu'il s'éleva un fort grand murmure dans la ville, et ceux de la ville dirent à l'empereur de les délivrer des Français qui les avaient assiégés, et que, s'il ne combattait pas contre eux, ils iraient trouver le jeune homme que les Français avaient amené, et puis qu'ils en feraient leur empereur et seigneur. Quand l'empereur entendit cela, alors il leur jura qu'il combattrait contre eux le lendemain, et, quand on fut vers la minuit, l'empereur s'enfuit de la ville avec autant de gens qu'il en put emmener avec lui.
Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, p. 141. Traduction inspirée de Pierre Charlot, Poèmes et récits de la vieille France, Paris, De Boccard, 1939.


La ville ainsi abandonnée, les Byzantins s'empressèrent de libérer Isaac et de le remettre sur le trône. Ils avertirent ensuite les croisés de leur action. Les Francs, méfiants, envoyèrent quatre représentants pour vérifier si ceci était vrai et si Isaac serait prêt à respecter les engagements de son fils. Parmi ces délégués, nous trouvons encore une fois Geoffroi de Villehardouin, qui nous décrit la rencontre avec Isaac et l'entrée triomphante des croisés dans Constantinople:
La rencontre entre Isaac II et les croisés selon Geoffroi de Villehardouin

Les messagers vinrent devant l'empereur Isaac, et l'empereur et tous les autres les honorèrent beaucoup. Et les messagers dirent qu'ils voulaient parler à lui en particulier, de la part de son fils et de la part des barons du camp. Et il se leva, et entra en une chambre; et n'emmena avec lui que l'impératrice, et son chancelier et son drogman, et les quatre messagers. Par l'accord des autres messagers, Geoffroi de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole et dit à l'empereur Isaac:
«Sire, tu vois le service que nous avons rendu à ton fils, et comme nous lui avons bien tenu notre convention. Pour lui, il ne peut entre ici jusqu'à ce qu'il nous ait donné garantie pour les conventions qu'il nous a faites; et il te mande, comme ton fils, que tu confirmes la convention en telle forme et en telle manière qu'il nous l'a faite. - Quelle est la convention?» fait l'empereur. - «Telle que je vous dirai,» répond le messager.
«Tout premièrement, mettre l'empire de Romanie en l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé il y a longtemps; après, donner deux cent mille marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes à pied et à cheval (tels à pied que nous voudrons, tels à cheval que nous voudrons) en ses vaisseaux et à ses dépens en la terre de Babylone, et les y tenir pour un an; et en la Terre d'outre-mer tenir à ses dépens toute sa vie cinq cents chevaliers qui garderont la terre. Telle est la convention que votre fils nous a faite, et il nous l'a confirmée par serment, par chartes à sceaux pendants, et par le roi Philippe d'Allemagne qui a épousé votre fille. Cette convention, nous voulons que vous la confirmiez aussi.»
«Certes fait l'empereur, la convention est bien forte, et je ne vois pas comment elle pourra être remplie; et néanmoins vous l'avez tant servi, et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire, vous l'auriez encore bien mérité.» Il y eut des paroles dites et répétées en mainte manière; mais la fin fut telle que le père confirma les conventions comme le fils les avait confirmées, par serment et par lettres patentes munies de bulle d'or.(1) La charte fut délivrée aux messagers. Ils prirent ainsi congé de l'empereur Isaac, et retournèrent au camp; et dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.
Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent l'enfant avec bien grande joie à son père en la cité; et les Grecs lui ouvrirent la porte, et le reçurent avec bien grande joie et bien grande fête. La joie du père et du fils fut bien grande, parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et que de si grande pauvreté et de si grande ruine ils étaient passés à si grande puissance, par Dieu d'abord et par les pèlerins après. Ainsi la joie fut bien grande dans Constantinople et dehors au camp des pèlerins, pour l'honneur et la victoire que Dieu leur avait donnés.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 67-69. Traduction par Natalis de Wailly.

Références:
(1) La grande et puissante flotte byzantine de l'époque de Manuel Comnène avait été laissée à l'abandon par ses successeurs, encore plus par Alexis III, de sorte qu'elle ne représentait qu'une infime partie de son ancienne gloire lorsque les Vénitiens pénétrèrent dans la Corne d'Or. Voir Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1977, p. 88.
(2) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II. Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 178-179.
(3) K. M. Setton, A History of the Crusades, p. 179.
 

VI. Malentendus entre les Croisés et les Grecs

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Isaac II est replacé sur le trône impérial par son fils, Alexis IV

(Bibliothèque de l'Arsenal, Paris)

Durant les mois suivants août 1203, les relations entre les croisés et les Grecs, dont les nouveaux empereurs étaient maintenant Isaac II et Alexis IV Ange, commencèrent à se détériorer. Au départ, Alexis semble avoir respecté ses engagements envers les croisés en leur versant une partie des deux cent mille marcs qu'il leur devait. Les Francs utilisèrent alors la somme pour rembourser une très grande partie de leur dette envers les Vénitiens, se libérant enfin de leurs obligations envers eux. Ensuite, Alexis pria les croisés de retarder leur voyage à Jérusalem jusqu'au printemps afin de lui laisser le temps d'amasser la balance des marcs qui leur devait. Les pèlerins acceptèrent tout naturellement, épuisés par les événements des derniers mois. Toutefois, cet arrangement provoqua certaines tensions avec les Grecs de la ville et le clergé orthodoxe, qui méprisaient la présence des Latins dans leur pays.(1) Pendant une expédition qu'Alexis fit à la poursuite de son oncle et pour soumettre les régions qui résistaient à sa succession, une émeute éclata dans Constantinople, où le quartier latin fut pillé et ses habitants furent massacrés ou chassés. De plus, dès le retour d'Alexis, celui-ci se montra plus distant envers ses protecteurs et commença même à manquer à ses devoirs envers eux.

Au mois de novembre, les croisés décidèrent d'envoyer six délégués auprès d'Alexis avec un ultimatum: qu'il respecte ses promesses envers eux, ou qu'il se prépare à la guerre. Geoffroi de Villehardouin, comme à l'habitude, participa à la rencontre avec Alexis et son père Isaac. 
L'ultimatum des croisés selon Geoffroi de Villehardouin

Pour ce message fut élu Conon de Béthume et Geoffroi de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, et Milon le Brebant, de Provins; et le doge de Venise envoya trois hauts hommes de son conseil. Ainsi montèrent les messagers sur leurs chevaux, les épées ceintes; et ils chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne [Blachernes]. Et sachez qu'ils allèrent en grand péril et en grande aventure, vu la perfidie des Grecs.
Ils descendirent ainsi à la porte et entrèrent au palais, et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur Isaac son père siégeant sur deux trônes, côte à côte. Et près d'eux était assise l'impératrice, qui était femme du père et marâtre du fils, et était soeur du roi de Hongrie; belle dame et bonne. Et ils étaient en grande quantité de hauts personnages; et cela semblait bien la cour d'un riche prince.
Par le conseil des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage et bien parlant, prit la parole: «Sire, nous sommes venus à toi de par les barons de l'armée et de par le doge de Venise; et sache qu'ils te reprochent le grand service qu'ils t'ont rendu, comme chacun le sait et comme il appert à tous. Vous leur avez juré, vous et votre père, de tenir la convention que vous leur avez promise, et ils en ont vos chartes. Vous ne leur avez pas si bien tenue que vous eussiez dû.
« Ils vous en ont sommés maintes fois, et nous vous en sommons de par eux, à la vue de tous vos barons, que vous leur teniez la convention qui est entre vous et eux. Si vous le faites, cela leur ira bien; et si vous ne le faites pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami, mais qu'ils s'efforceront d'avoir ce qui leur appartient de toutes les manières qu'ils pourront. Et ils vous signifient qu'ils ne feraient mal ni à vous ni à autrui avant de l'avoir défié; car ils ne firent jamais de trahison, et dans leur pays ce n'est pas la coutume qu'on en fasse. Vous avez bien ouï ce que nous avons dit, et vous prendrez conseil ainsi qu'il vous plaira.»
Les Grecs tinrent ce défi à bien grande merveille et à grand outrage; et ils dirent que jamais nul n'avait été si hardi qu'il osât défier l'empereur de Constantinople en sa chambre même. L'empereur Alexis fit aux messagers bien mauvais visage, et tous les Grecs aussi, qui maintes fois l'avaient fait bien bon.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 77-79. Traduction par Natalis de Wailly.

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Les remparts terrestres Constantinople. Depuis leur construction par l'Empereur Théodose II au Ve siècle, ces murs avaient résisté aux assauts consécutifs de plusieurs ennemis de Byzance, dont les Huns, les Arabes et les Bulgares. Ils représentaient donc, pour l'armée de croisés, un obstacle considérable. Même aujourd'hui, plus de cinq cents ans après la chute de Constantinople en 1453, les fortifications demeurent toujours aussi impressionnantes.

Robert de Clari nous présente un récit fort semblable, mais y ajoute l'idée que l'empereur Alexis aurait été influencé par ses conseillers à ne plus tenir ses engagements envers les croisés. Bien entendu, ce que Clari nous avance n'est que de la conjecture, car il ne pouvait savoir quels événements dans l'entourage d'Alexis l'aurait porté à ne pas payer ses dettes. À moins qu'il n'ait entendu cette hypothèse des Grecs eux-mêmes, Clari nous offre dans le prochain extrait l'interprétation de l'armée sur la trahison d'Alexis: Murzuphle, celui qui renverserait plus tard Alexis, en aurait été l'auteur avec l'aide de quelques conspirateurs. Ceci enlèvait donc une partie du blâme d'Alexis, en qui les croisés avaient mis leur entière confiance, tout en calomniant Murzuphle, qui deviendrait rapidement un de leur grand ennemi. 

L'ultimatum des croisés et la trahison d'Alexis IV selon Robert de Clari

Puis après, les comtes, les hauts barons, le duc de Venise et l'empereur s'assemblèrent. Et les Français demandèrent leur paiement à l'empereur, et l'empereur répondit qu'il avait dû racheter sa cité et ses gens si cher qu'il n'avait plus de quoi les payer, mais qu'ils lui donnassent un délai, et que, durant ce délai, il chercherait les moyens de les payer. Ils le lui accordèrent, et, quand le délai fut passé, il ne leur paya rien, et les barons demandèrent derechef leur paiement. Et l'empereur redemanda un répit, et on le lui donna.
Et, pendant ce répit, ses hommes et ses gens, et ce Morchofle (1) qu'il avait tiré de prison, vinrent à lui, et lui dirent alors: «Ah, sire, vous les avez trop payés, ne les payez pas plus! Vous vous êtes largement acquitté, tant vous leur avez payé. Faites-les plutôt partir, et puis congédiez-les de votre terre.» Et alors Alexis crut leurs conseils, et il ne voulut rien payer.
Quand le répit fut passé, et que les Français virent que l'empereur ne leur payait rien, alors tous les comtes et les hauts hommes de l'armée s'assemblèrent, et puis s'en allèrent au palais de l'empereur, et demandèrent derechef leur paiement. Et l'empereur leur répondit qu'il ne pouvait les payer pour quelque raison qu'on lui donnât, et les barons lui répondirent que, s'il ne les payait pas, ils arriveraient bien à ses payer sur ses biens.
Sur ces paroles, les barons s'en allèrent du palais et s'en revinrent à leur campement, et, quand ils furent revenus, alors ils délibérèrent pour savoir ce qu'ils feraient, si bien qu'ils envoyèrent de nouveau à l'empereur deux chevaliers et ils lui firent dire derechef de leur envoyer leur paiement. Il répondit aux messagers qu'il ne les paierait nullement, qu'il ne leur en avait que trop donné et qu'il ne les redoutait pas le moins du monde; au contraire, il leur fit dire de s'en aller et de vider sa terre, et de bien savoir que, s'ils ne la vidaient pas et un peu vite, il leur en cuirait.
Là-dessus les messagers s'en revinrent, et firent savoir aux barons ce que l'empereur avait répondu. Les barons, quand ils entendirent cela, tinrent alors conseil pour savoir ce qu'ils feraient, si bien que le duc de Venise dit qu'il voulaient aller lui parler. Alors il prit un messager, et lui fit dire de venir lui parler sur le port.
Et l'empereur y vint à cheval; et le duc fit armer quatre galères, puis il entra dans l'une, et fit aller trois autres avec lui pour le garder; et quand il arriva près de la rive du port, alors il vit l'empereur qui y était venu à cheval, et alors il lui parla, et alors il lui dit: «Alexis, que penses-tu faire? - fit le duc - souviens-toi que nous t'avons tiré d'un état bien misérable, et puis nous t'avons fait seigneur et couronné empereur; ne nous tiendras-tu pas tes engagements, et n'en feras-tu pas plus?» - «Non, fit l'empereur, je n'en ferais pas plus que je n'ai fait!» - «Non? fit le duc, mauvais garçon; nous t'avons, fit le duc, tiré de la merde et nous te remettrons dans la merde; et je te défie et sache bien que de tout mon pouvoir je poursuivrai ta perte désormais.»
(1) Par Morchofle, Clari fait référence à Murzuphle, qui est en fait l'arrière arrière-petit-fils d'Alexis I Comnène, et qui prit également le nom d'Alexis. Il s'agit donc d'Alexis V, Murzuphle étant le surnom qu'on lui accorda en raison de ces épais sourcils qui se rejoignaient. Dans sa chronique, Clari mentionne qu'Alexis IV aurait tiré Murzuphle de prison au moment de son couronnement et il en aurait fait son maître bailli.
Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, pp. 173-174. Traduction inspirée de Pierre Charlot, Poèmes et récits de la vieille France, Paris, De Boccard, 1939.

La Chronique de Morée soulève également cette idée qu'Alexis aurait été influencé par ses conseillers. Toutefois, son auteur fait l'erreur de supposer qu'Alexis aurait été l'auteur de l'émeute dans la ville, alors qu'il était parti en expédition. Il est à noter également son aversion pour les Grecs, ce qui a porté plusieurs historiens à supposer qu'il serait né en Grèce, mais serait de descendance franque.
La trahison d'Alexis IV selon la Chronique de Morée

À peine deux ou trois mois s'étaient passés que plusieurs des grands de la capitale reprirent, conformément à l'ancien caractère grec, le cours de leurs ruses et de leurs perfidies. Ils s'adressèrent à l'empereur Alexis Vataces et lui tinrent ce discours:
«Maître et empereur, puisque Dieu vous a donné un trône, qui vous oblige d'aller vous exposer en Syrie? La distance d'ici à ces contrées est grande. Les approvisionnements et les bâtiments nécessaires au transport coûteront considérablement. Une autre raison encore plus forte! voulez-vous donc que nous périssions sur la haute mer en allant en Syrie? Ces Francs que vous voyez ici sont des hommes téméraires, légers et prêts à faire tout ce qui leur vient à l'idée. Laissons-les aller à la malédiction de Dieu, et nous, restons ici dans nos foyers.»
L'empereur, qui était encore un enfant et n'avait aucune expérience du monde, consentit trop facilement à ces conseils. Ils prirent donc leur résolution sur la manière de se débarrasser des Francs.
«Laissons-les, se dirent-ils, encore quelque temps, un mois au plus, jusqu'à ce qu'ils aient consommé les provisions qui leur restent, afin qu'ils tombent dans la disette et la famine. Alors nous pourrons commencer à les exterminer.»
Ainsi ils délibérèrent, ainsi ils exécutèrent. Après environ un ou deux mois, ils voulurent réaliser cette résolution inconsidérée dont ils se promettaient un grand succès. Ils fermèrent les portes de la ville, placèrent des gardes partout, et passèrent au fil de l'épée tous ceux qui se trouvaient dans l'intérieur de la ville. Les Grecs tinrent alors une conduite vraiment condamnable à l'égard des chrétiens orthodoxes et d'hommes sincères qui avaient souffert beaucoup de fatigues pour leur empereur et l'avaient rétabli dans un empire qu'il avait perdu. Mais Dieu, toujours clément et toujours juste, veilla à ce qu'aucun des nobles et des riches parmi les Francs ne pérît dans le massacre de l'intérieur de la ville. Il n'y mourut que de pauvres gens, des hommes de métier et des valets.
J.-A.-C. Buchon, Chroniques étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le XIIIe siècle, Paris, Paul Daffis (libraire-éditeur), 1875, pp. 16-17.
Références:
(1) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions Pygmalion, 1990, p. 149.

VII. Le sac de Constantinople (avril 1204) par les Vénitiens et doges de venise.

Enrico Dandolo, en latin Henricus Dandulus, (né en 1107[1] à Venise – mort en mai 1205 à Constantinople) fut le 41e doge de Venise, élu en 1192.

Enrico Dandolo est élu alors qu'il est âgé de 85 ans. Il réussit cependant à obtenir d'importantes concessions pour Venise lors de la quatrième croisade dont il est l'un des acteurs majeurs. Sa politique assurera la domination de Venise sur plusieurs territoires du bassin oriental de la Méditerranée : Venise devient une grande puissance européenne et maritime. Il est considéré comme l'un des plus grands doges de Venise.

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Ces chevaux de bronze, sculptés au IVe ou au IIIe siècle avant J.-C., ornaient autrefois l'Hippodrome de Constantinople,mais furent enlevés par les Vénitiens pour être installés devant l'Église Saint-Marc à Venise.

En janvier 1204, un coup d'état vint mettre fin aux prétentions et à l'arrogance d'Alexis IV; en effet, un des hommes qu'il avait libéré de prison au moment de son couronnement, un dénommé Murzuphle, étrangla le jeune Alexis et assassina probablement son père. (1) Et comme le jeune Alexis, qui avait tenté d'incendier la flotte vénitienne après avoir rejeté l'ultimatum des croisés, Murzuphle représenta un danger pour l'armée; celui-ci fit reconstruire les remparts maritimes et déclara ouvertement, afin de gagner la faveur populaire, qu'il débarrasserait la ville des Latins.

Les croisés se trouvaient alors en une bien mauvaise situation. Murzuphle était maintenant empereur, de sorte qu'ils n'avaient aucun espoir de récupérer l'argent promis par Alexis et Isaac. De plus, ils n'avaient plus suffisamment d'argent ni de vivres pour revenir en Occident et encore moins poursuivre leur route en Orient.(2) Leur seule solution était, semble-t-il, de prendre Constantinople et d'y accaparer les richesses. Étant donné l'envergure de cette nouvelle entreprise et l'importance du butin impliqué, les Francs et les Vénitiens firent un nouvel accord sur la façon de diviser les richesses. Tout d'abord, les Vénitiens recevraient trois quart du total du butin; les Francs auraient un quart. Quant aux vivres, ils seraient divisés de façon égale entre les Vénitiens et les Francs. Enfin, Venise conserverait tous les privilèges commerciaux et religieux, de même que les propriétés dont elle avait joui dans l'Empire byzantin. Les croisés allèrent même jusqu'à déterminer la façon dont se ferait l'élection du nouvel empereur: douze électeurs, six Vénitiens et six non-Vénitiens, choisiraient l'homme le plus digne de devenir empereur. Cet homme aurait également droit à un quart de l'empire et à deux palais impériaux, celui de Blachernes et de Boucoléon ; l'autre trois quart serait divisé également entre Vénitiens et Francs.(3) De nombreuses autres clauses furent de même ajoutées au traité, celles-ci plus pointilleuses et démontrant l'intention à long terme des croisés de diviser l'Empire byzantin en fiefs.
Une fois l'accord conclu, un premier assaut fut tenté le 9 avril 1204 à l'aube sur les remparts maritimes, où les Vénitiens avaient eu le plus de succès l'année précédente. Après plusieurs heures de combat désespéré, l'attaque des croisés échoua. Un autre assaut fut alors donné le 12 avril, mais cette fois-ci avec des ponts volants sur les galères. À la fin de cette journée, les croisés avaient pris une grande partie des remparts et commençaient à pénétrer dans Constantinople. Certains Allemands de la division du marquis Boniface de Montferrat mirent alors le feu à une section de la ville afin d'éloigner les Grecs le plus loin possible et de les empêcher de faire une contre-attaque.
(4)

 

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Coupe pillée lors de la prise de Constantinople en 1204
(Église Saint-Marc, Venise)

Murzuphle, voyant l'avance des ennemis, s'enfuit de Constantinople pendant la nuit. Lorsque les croisés apprirent ceci le lendemain, ils se livrèrent à un pillage sans merci dans la ville, qui n'était désormais plus défendue. Pendant trois jours, Constantinople fut mise à sac; trésors et reliques, dont la ville avait la réputation en Occident de contenir le plus grand dépôt, furent pillés. Sans oublier la terreur et le malheur des Grecs, qui virent leurs maisons incendiées, leurs femmes et filles violées, parfois même tuées. Nicétas Choniatès, un des Grecs présent lors du saccage, nous accorde un témoignage fort bouleversant des atrocités subies par ses proches et par lui-même, alors qu'il tentait désespérément de fuir la ville.

L'extrait suivant est l'un des rares qui nous fait part de l'interprétation grecque des événements. Après tout, afin d'avoir une vision globale et détaillée du pillage de la ville, nous devons écouter non pas les paroles vainqueurs, mais des vaincus, qui y furent les réelles victimes:

Le sac de Constantinople selon Nicétas Choniatès

Les ennemis ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil de l'épée, sans distinction d'âge, ni de sexe. Ne gardant plus de rang, et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de terreur, et de désespoir.
Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était sans danger, et les Romains [Byzantins] sans résistance, que par un bonheur extraordinaire, on venait au-devant d'eux, avec la croix et les images du Sauveur, pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe suppliante n'amollit point leur dureté, ni n'apaisa point leur fureur. Au contraire, tenant leurs chevaux qui étaient accoutumés au tumulte de la guerre, et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre je dois tenir dans mon discours, ni par où je dois commencer, continuer et achever le récit de impiétés que ces scélérats commirent. Ils brisèrent les saintes images, qui méritent les adorations des fidèles. Ils jetèrent les sacrées reliques des martyrs en des lieux que j'ai honte de nommer. Ils répandirent le Corps et le Sang du Sauveur. Ces précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations, qui doivent précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses vêtements au fort comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il ne manqua rien à leur cruauté, que de lui percer le côté pour en tirer du Sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils firent de la grande Église Sainte-Sophie. Ils rompirent l'autel, qui était composé de diverses matières très précieuses, et qui était le sujet de l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les pièces, comme le reste des ornements dont mon discours ne peut égaler la beauté ni le prix. Ils firent entrer dans l'Église des mulets et des chevaux, pour emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient arraché de la chaire, du pupitre, et des portes, et une infinité d'autres meubles, et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée, et souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures.

Intérieur de l'Église Sainte-Sophie

Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse des furies, un repaire d'enchantement et de sortilèges, s'assit dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ; elle y entonna une chanson impudique, et dansa dans l'église. On commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que personne fît paraître la moindre modération.

Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient garde d'épargner les dames vertueuses, les filles innocentes, et les vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée, qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu. C'était une entreprise ridicule, que de vouloir les rendre traitables, et une folie que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris, que pleurs, que gémissements, dans les rues, dans les maisons, et dans les églises. Les personnes illustres par leur naissance, paraissaient dans l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les riches dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet à une rigoureuse recherche, qui ne pût servir d'asile.
O Dieu! que d'affliction, que de misère! Nous avons vu l'abomination de la désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoins des autres profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers personne. Ils n'ont rien épargné. Ils ont tout pris, et tout enlevé. Voilà donc ce que nous promettaient ce hausse-cou doré, cette humeur fière, ces sourcils élevés, cette barbe rasée, cette main prête à répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée. Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer pour savants, pour sages, pour fidèles, pour véritables, pour sincères, pour justes, pour vertueux, et pour plus pieux, et plus religieux observateurs des commandements de Dieu, que nous autres Grecs. Je parle sérieusement, et sans railler; car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous étiez chargés de la Croix, et vous nous aviez juré et sur elle, et sur les Saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens sans y répandre de sang, et sans vous détourner ni à droite, ni à gauche. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que dans leur sang. Vous aviez promis de vous abstenir de la fréquentation de vos femmes, dans le temps que vous porteriez la Croix comme des soldats enrôlés sous les enseignes du Sauveur. Il est évident, cependant, que bien loin de défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres. Bien loin de porter la Croix, vous la profanez, et vous la foulez aux pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété. Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec quelque sorte de douceur. Ils ne violaient point la pudicité de leurs femmes. Ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du Sauveur.
Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avaient caché leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à le découvrir. Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché, n'en étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de sortir à ceux qui le désiraient, on voyait des troupes d'habitants qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui répandaient plutôt du sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleuraient l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque autre perte semblable.
Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée, plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Elle avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y avait point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis, et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de leur fureur. En quelque endroit qu'on se pût cacher, on était pris, et emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis, et parlant avec eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais, enfin, ne pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que la chute du ciel sur leurs têtes, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être chargés de chaînes, et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous fûmes arrivés au quartier qui était échu aux Français, nous fûmes abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants qui ne pouvaient encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise. L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il prononce malheur sur les femmes qui seront ou enceintes ou nourrices. Plusieurs de nos parents et de nos amis, s'étant joints à nous aussitôt qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de longues épées pendues à leurs chevaux. Les autres des poignards attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin. Les autres fouillaient leurs prisonniers, pour voir s'ils ne cachaient point un bon habit sous un méchant, où s'ils n'avaient point d'argent. D'autres regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de salir avec de la boue, ces visages qu'elles embellissaient autrefois avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des spectateurs curieux, n'allumât les désirs, et n'excitât la fureur des ravisseurs cruels, qui crussent avoir droit de faire tout ce que permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines, et nous priions Dieux qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la Porte dorée, un barbare impie et violent, enleva près de l'église de saint Mocius martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le père accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux pas, et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des gémissements lamentables, et des gestes propres à exciter la pitié. J'implorai le secours des soldats qui passaient, et qui pouvaient entendre quelques mots de notre langue. Je leur pris les mains, et leur fis des caresses. Enfin, j'en ai touché si fort quelques-uns, qu'ils me promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le ravisseur avait enfermé la fille, et où il se tenait à la porte, pour repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis en le leur montrant du doigt: «Voilà le coupable qui a violé en plein jour l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et laquelle vous avez fait serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence, par l'autorité de vos lois, et par la force de vos armes. Soyez sensibles aux larmes qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y laisse toucher et que la nature nous les a données pour exciter de la compassion, et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des enfants, je vous conjure, par ces précieux gages de vos mariages, par le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses commandements, qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière.» J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles, qui m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur transporté d'amour, et de colère, se moquait d'abord de leurs demandes; mais quand il vit qu'ils agissaient sérieusement, et qu'ils le menaçaient de le faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir. S'étant donc levé, il continua, avec nous le voyage. Dès que nous fûmes hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection, ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de qu'elles demeuraient seules insensibles aux calamités publiques, et de ce qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes.
Traduction prise dans Duc de Castries, La conquête de la Terre Sainte par les croisés, Paris, Éditions Albin Michel, 1973, p. 344-350.

Plusieurs occidentaux nous ont également fait part de la prise de Constantinople en 1204, mais nous relatent les richesses trouvées dans la ville plutôt que le malheur de ceux qui s'y trouvèrent. Geoffroi de Villehardouin, par exemple, nous décrit les gains de Boniface de Montferrat pendant la prise de la ville:
Le sac de Constantinople selon Geoffroi de Villehardouin

Le marquis Boniface de Montferrat chevaucha tout le long du rivage vers Bouchelion [le palais de Boucoléon]; et quand il fut là, le palais lui fut rendu, la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là furent trouvées la plupart des hautes dames qui s'étaient enfuies au château; là fut en effet trouvée la soeur du roi de France qui avait été impératrice, et la soeur du roi de Hongrie, qui avait aussi été impératrice, et beaucoup d'autres dames. Du trésor qui était en ce palais il n'en faut pas parler; car il y en avait tant que c'était sans fin ni mesure.


Coupe et assiette pillées lors de la prise de Constantinople par les croisés

Tout comme ce palais fut rendu au marquis Boniface de Montferrat, fut rendu celui de Blaquerne à Henri, frère du comte Baudouin de Flandre, la vie sauve à ceux qui étaient dedans. Là aussi fut trouvé un si grand trésor qu'il n'y en avait pas moins qu'en celui de Bouchelion. Chacun garnit de ses gens le château qui lui fut rendu, et fit garder le trésor. Les autres gens qui étaient répandus par la ville gagnèrent aussi beaucoup; et le butin fait fut si grand que nul ne vous en saurait dire le compte, d'or et d'argent, de vaisselles et de pierres précieuses, et de satins et de draps de soie, et d'habillements de vair, de gris et d'hermines, et de tous les riches biens qui jamais furent trouvés sur terre. Et bien témoigne Geoffroi de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, à son escient et en vérité, que jamais, depuis que le monde fut créé, il n'en fut autant gagné en une ville.

Chacun prît hôtel ainsi qu'il lui plut, et il y en avait assez. Ainsi se logea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut la joie de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait donnés; car ceux qui avaient été en pauvreté, étaient dans la richesse et les délices. Ils firent ainsi la Pâque fleurie [18 avril 1204] et la grande Pâque [25 avril] après, dans cet honneur et dans cette joie que Dieu leur avait donnés. Et ils en durent bien louer Notre-Seigneur; car ils n'avaient pas plus de vingt mille hommes d'armes entre eux tous; et par l'aide de Dieu ils avaient pris quatre cent mille hommes ou plus, et dans la plus forte ville qui fût en tout le monde (et c'était une grande ville), et la mieux fortifiée.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 92-93. Traduction par Natalis de Wailly.

 

 

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Crâne de saint Jean-Baptiste, une autre des nombreuses reliques pillées par les croisés en 1204.

Gunther de Pairis, qui était un moine de l'abbaye de Pairis, nous décrit également le pillage de la ville, mais se concentre davantage sur les saintes reliques que sur les autres richesses séculaires. Comme la plupart des ecclésiastiques qui participèrent aux "vols" sacrés, l'auteur tente de justifier les actions de son abbé, Martin de Pairis; en effet, il innocente l'abbé en prétendant que les Grecs "schismatiques" n'étaient pas dignes de conserver de tels trésors. Dans l'extrait suivant, nous sommes témoins de la frénésie qui s'empara du clergé pour les reliques au moment où les autres soldats se contentaient de commettre des meurtres et de voler leurs victimes:

Le sac de Constantinople selon Gunther de Pairis

Une fois la ville prise, et devenue nôtre par droit de conquête, les vainqueurs s'employèrent avec ardeur à la piller. Alors l'abbé Martin se mit, lui aussi, à songer à la part qu'il pourrait retirer du butin, afin de ne pas rester seul les mains vides au milieu de toute une armée enrichie. Il se proposa donc de diriger vers quelque proie ses mains consacrées. Mais, parce qu'il n'estimait pas convenable de porter la main sur le butin séculier, l'idée lui vint de se tailler une part de ces reliques dont il savait qu'il y avait grande abondance en ces lieux.


Doigt de Saint-Nicholas, une autre des nombreuses reliques pillées à Constantinople

Présageant je ne sais quelle grande aventure, il prit avec lui un compagnon, et gagna une église que l'on tenait là-bas en grande vénération, parce qu'elle abritait la noble sépulture de la mère du très illustre empereur Manuel, ce qui était quelque chose pour les Grecs, mais dont les nôtres n'avaient cure. On conservait là un important trésor d'argent provenant de toute la région d'alentour, ainsi que de précieuses reliques, apportées des églises et des monastères voisins, dans le vain espoir de les mettre en sécurité en ces lieux; mais les nôtres l'avaient su, dès avant la prise de la ville, par ceux que les Grecs avaient expulsés. Une foule de pèlerins fit irruption en même temps dans l'église; mais tandis que les autres s'employaient avec ardeur à mettre à sac l'argent, l'or et tout ce genre d'objets de prix, Martin, lui, estimant que seuls des objets sacrés valaient la peine de commettre un sacrilège, gagna un lieu plus secret: la sainteté des lieux lui semblait promettre ce qu'il souhaitait par-dessus tout découvrir. Il se trouva là en présence d'un vieillard, avec une belle tête, une chevelure et une barbe abondante. C'était un prêtre, mais son allure était bien différente des prêtes de chez nous; aussi Martin, persuadé d'avoir affaire à un laïque, sans perdre son calme, mais prenant une voix redoutable, l'apostropha violemment disant: «Allez, perfide vieillard, montre-moi les plus riches des reliques que tu gardes, ou la mort immédiate châtiera ton refus!»

Le vieillard, effrayé, plus par le bruit que par les paroles, car s'il entendait le bruit il ne pouvait comprendre les paroles, sachant qu'il ne pourrait se faire comprendre de Martin en grec, entreprit dans le peu de latin qu'il savait, d'apaiser notre homme et de fléchir une colère qui n'était que feinte. En réponse alors, l'abbé, dans le peu de mots de sa langue qu'il put à grand-peine rassembler, fit comprendre au vieillard ce qu'il exigeait de lui. Alors ce dernier, considérant son visage et son habit, préférant laisser un religieux s'emparer avec crainte et révérence de saintes reliques, plutôt que de risquer de voir des séculiers les souiller de leurs mains ensanglantées, ouvrit devant lui un coffre de fer. Et il lui découvrit ce trésor désirable que Martin préférait et désirait plus que toutes les autres richesses de la Grèce. Quand il le vit, l'abbé se hâta d'y plonger avidement, y allant des deux mains, puis, retroussant son vêtement le plus vivement qu'il put, il en remplit le creux avec son saint sacrilège. Le clerc qui l'accompagnait en fit de même. Ils dissimulèrent ainsi ce qui leur paraissait le plus précieux, puis, sans marquer de temps d'arrêt, ils sortirent...
Ainsi chargé, il allait, pressant le pas, vers les navires. Ceux qui le voyaient, qui le connaissaient et l'aimaient, et qui, de leur côté, pressaient le pas vers le butin, lui demandaient en riant: «Avez-vous fait quelque rapine?» ou «De quels objets allez-vous ainsi chargé?» Et lui, souriant, comme toujours, et affable: «Tout a bien marché pour nous», disait-il - et eux de répondre: «Grâce en soient rendues à Dieu!» et il passait, en hâte, supportant avec peine tout ce qui pouvait le retarder.
Traduction prise dans Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, pp. 211-213. Traduction du comte Riant, Exuviae Sacrae Constantinopolitanae, tome I, Genève, 1877.

 

Enfin, Robert de Clari nous raconte comment les chevaliers plus pauvres dans l'armée furent trahis par les riches lors de la prise du butin. En effet, l'entente avait été d'attendre que toutes les richesses soient réunies avant de les diviser entre Francs et Vénitiens. Toutefois, certains hauts barons et comtes commencèrent à s'accaparer du butin et parfois même à le cacher - comme il fut d'ailleurs le cas pour Martin de Pairis -, au détriment des plus pauvres qui avaient mis autant d'efforts à prendre la ville.
Le sac de Constantinople selon Robert de Clari

Une fois la ville prise, et devenue nôtre par droit de conquête, les vainqueurs s'employèrent avec ardeur à la piller. Alors l'abbé Martin se mit, lui aussi, à songer à la part qu'il pourrait retirer du butin, afin de ne pas rester seul les mains vides au milieu de toute une armée enrichie. Il se proposa donc de diriger vers quelque proie ses mains consacrées. Mais, parce qu'il n'estimait pas convenable de porter la main sur le butin séculier, l'idée lui vint de se tailler une part de ces reliques dont il savait qu'il y avait grande abondance en ces lieux.


Doigt de Saint-Nicholas, une autre des nombreuses reliques pillées à Constantinople

Présageant je ne sais quelle grande aventure, il prit avec lui un compagnon, et gagna une église que l'on tenait là-bas en grande vénération, parce qu'elle abritait la noble sépulture de la mère du très illustre empereur Manuel, ce qui était quelque chose pour les Grecs, mais dont les nôtres n'avaient cure. On conservait là un important trésor d'argent provenant de toute la région d'alentour, ainsi que de précieuses reliques, apportées des églises et des monastères voisins, dans le vain espoir de les mettre en sécurité en ces lieux; mais les nôtres l'avaient su, dès avant la prise de la ville, par ceux que les Grecs avaient expulsés. Une foule de pèlerins fit irruption en même temps dans l'église; mais tandis que les autres s'employaient avec ardeur à mettre à sac l'argent, l'or et tout ce genre d'objets de prix, Martin, lui, estimant que seuls des objets sacrés valaient la peine de commettre un sacrilège, gagna un lieu plus secret: la sainteté des lieux lui semblait promettre ce qu'il souhaitait par-dessus tout découvrir. Il se trouva là en présence d'un vieillard, avec une belle tête, une chevelure et une barbe abondante. C'était un prêtre, mais son allure était bien différente des prêtes de chez nous; aussi Martin, persuadé d'avoir affaire à un laïque, sans perdre son calme, mais prenant une voix redoutable, l'apostropha violemment disant: «Allez, perfide vieillard, montre-moi les plus riches des reliques que tu gardes, ou la mort immédiate châtiera ton refus!»

Le vieillard, effrayé, plus par le bruit que par les paroles, car s'il entendait le bruit il ne pouvait comprendre les paroles, sachant qu'il ne pourrait se faire comprendre de Martin en grec, entreprit dans le peu de latin qu'il savait, d'apaiser notre homme et de fléchir une colère qui n'était que feinte. En réponse alors, l'abbé, dans le peu de mots de sa langue qu'il put à grand-peine rassembler, fit comprendre au vieillard ce qu'il exigeait de lui. Alors ce dernier, considérant son visage et son habit, préférant laisser un religieux s'emparer avec crainte et révérence de saintes reliques, plutôt que de risquer de voir des séculiers les souiller de leurs mains ensanglantées, ouvrit devant lui un coffre de fer. Et il lui découvrit ce trésor désirable que Martin préférait et désirait plus que toutes les autres richesses de la Grèce. Quand il le vit, l'abbé se hâta d'y plonger avidement, y allant des deux mains, puis, retroussant son vêtement le plus vivement qu'il put, il en remplit le creux avec son saint sacrilège. Le clerc qui l'accompagnait en fit de même. Ils dissimulèrent ainsi ce qui leur paraissait le plus précieux, puis, sans marquer de temps d'arrêt, ils sortirent...
Ainsi chargé, il allait, pressant le pas, vers les navires. Ceux qui le voyaient, qui le connaissaient et l'aimaient, et qui, de leur côté, pressaient le pas vers le butin, lui demandaient en riant: «Avez-vous fait quelque rapine?» ou «De quels objets allez-vous ainsi chargé?» Et lui, souriant, comme toujours, et affable: «Tout a bien marché pour nous», disait-il - et eux de répondre: «Grâce en soient rendues à Dieu!» et il passait, en hâte, supportant avec peine tout ce qui pouvait le retarder.
Traduction prise dans Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari, Ceux qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale d'éditions, 1966, pp. 211-213. Traduction du comte Riant, Exuviae Sacrae Constantinopolitanae, tome I, Genève, 1877.

 

Références:
(1) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II. Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 182.
(2) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions Pygmalion, 1990, p. 150.
(3) K. M. Setton, A History of the Crusades, p. 182-183.
(4) J. Riley-Smith, Les Croisades, p. 151
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VIII- Index onomastique

Alexis III Ange (1153 - 1211/1212):

Empereur byzantin de 1195 à 1203. Il parvint au pouvoir en aveuglant son frère, l'empereur Isaac II. Toutefois, son neveu Alexis IV, le fils d'Isaac, vengea son père en 1203 en s'emparant de Constantinople avec l'aide des croisés. S'étant enfui de Constantinople, il fut plus tard capturé et enfermé dans un monastère pour y passer le reste de sa vie.
Alexis IV Ange (1182/1183 - 1204):
Empereur conjoint de l'Empire byzantin avec Isaac II de 1203 à 1204. Bien qu'il soit parvenu au pouvoir en déposant son oncle l'usurpateur, Alexis III, avec la collaboration des chefs de l'armée croisée, les relations avec ces derniers s'envenimèrent rapidement au cours de l'hiver 1203-1204. Ensuite, en raison de son impossibilité à satisfaire ses engagements envers les croisés et de sa perte de popularité auprès de son entourage, il fut sujet à un coup d'État organisé par la famille Doukas, notamment par Alexis V, et étranglé en prison le 28/29 janvier 1204.

Alexis V Doukas (Murzuphle):
Empereur byzantin en 1204. Son surnom, Murzuphle (Mourtzouphlos), proviendrait de ses épais sourcils qui se rejoignaient au centre. Il devint empereur en exploitant les relations tendues entre les croisés et Alexis IV, et ensuite en faisant étrangler ce dernier. Cependant, son règne fut court car il offrit aux croisés, en usurpant le pouvoir, le prétexte de prendre Constantinople. Il s'enfuit alors en Thrace, où il fut plus tard capturé et condamné à mort.
Baudouin de Flandres (1172 - 1205/1206):
Comte de Flandres et de Hainault, et ensuite empereur de l'Empire latin de Constantinople de 1204 - 1205/1206. Il joua, aux côtés de Boniface de Montferrat et d'Enrico Dandolo, un rôle décisif dans la quatrième croisade. Son élection à la tête du nouvel État latin provoqua d'ailleurs quelques rixes entre lui et Boniface de Montferrat, qui était maintenant vassal de Baudouin. Toutefois, le règne de Baudouin fut de courte durée, car il fut capturé lors d'une expédition près d'Andrinople et enfermé dans une prison, où il mourut de façon mystérieuse.
Blachernes (Palais de):
Le terme Blachernes désigne une petite étendue d'eau située au nord-ouest de Constantinople, dans la Corne d'or. Au Ve siècle, un palais y fut construit sur une hauteur surplombant la ville. Cependant, ce n'est qu'après le XIIe siècle que le palais devint la résidence officielle de l'empereur. Au moment de la prise de Constantinople par les Croisés, le palais renfermait des richesses et des splendeurs incroyables et ses fortifications étaient dites être comparables à celles d'un château.
Boniface de Montferrat (v. 1150 - 1207):
Marquis de Montferrat et roi de Thessalonique de 1204 - 1207. Il dirigea l'armée croisée jusqu'à Constantinople. Toutefois, après la prise de la ville, Baudouin de Flandres fut élu empereur à sa place et Boniface dut se contenter du royaume de Thessalonique. Il mourut lors d'une embuscade bulgare, alors qu'il tentait de maintenir son emprise sur son royaume toujours fragile.
Bosphore:
Détroit reliant la Mer Noire à la Mer de Marmara et sur lequel se trouve la cité de Constantinople. Le Bosphore contribuait à la position stratégique unique de la capitale byzantine: étant étroit, soit 660 mètres de large à son plus petit. La ville possédait un grand contrôle sur les navires qui y circulaient et était protégée davantage contre les attaques des flottes ennemies. De plus, le Bosphore constituait un pont idéal entre les continents de l'Europe et de l'Asie, plaçant Constantinople au carrefour des grandes routes commerciales.
Boucoléon (Palais de):
Palais dominant le bassin réservé à la flottille impériale, composé d'un labyrinthe complexe d'édifices et de jardins. Le palais maintint son importance jusqu'à ce que la Cour impériale se transporte au Palais de Blachernes au XIIe siècle. Le terme Boucoléon est dérivé de l'expression "Bouche de lion", attribué par les voyageurs français impressionnés par les énormes statues de lions qui ornaient le palais.
Choniatès, Nicétas (1155/1157 - 1217):
Historien, théologien et administrateur byzantin. Auteur d'une Histoire des Comnènes, il nous offre une version du sac de Constantinople par les Croisés en 1204, mais du point de vue des vaincus. Ses écrits sont donc d'une importance capitale pour la compréhension de la quatrième croisade, car elles complètent les sources occidentales sur l'événement et soulignent l'angoisse ressentie par les Byzantins au moment où les Francs pillaient leur ville.
Clari, Robert de (v. 1170 - v. 1216):
Chevalier originaire de Picardie. Il participa, comme simple soldat, à la quatrième croisade et rédigea dès son retour un récit sur l'expédition intitulé De ceux qui conquirent Constantinople. Son récit demeure aujourd'hui d'une grande importance, car il présente, contrairement à Villehardouin, l'attaque sur Constantinople à travers les yeux des "petits" de l'armée, c'est-à-dire les soldats.
Constantinople:
Capitale de l'Empire byzantin. Autrefois une colonie grecque nommée Byzance, la ville gagna véritablement de l'importance lorsqu'elle fut nommée capitale de l'Empire romain d'Orient par l'Empereur Constantin en 330. Située sur le Bosphore à un endroit fort stratégique pour le commerce, Constantinople bénéficia pendant la majeur partie du Moyen Âge d'une grande prospérité. De plus, son emplacement lui assura une protection contre les nombreuses attaques des ennemis de l'Empire, qu'ils soient Huns, Bulgares ou Musulmans. Sauf pour la prise de 1204, les énormes murs de Constantinople demeurèrent inviolés jusqu'en 1453, date où les Turcs s'emparèrent de la ville et du même coup de l'Empire byzantin.
Corfou (Kerkyra):
Île de la mer Ionienne, offrant un point d'arrêt important pour les voyageurs entre Constantinople et l'Occident. De ce fait, il fut primordial aux Croisés et aux Vénitiens de saisir l'île byzantine lors de leur long périple vers Constantinople.
Corne d'or:
Bras de mer pénétrant dans les terres du côté européen du Bosphore. Constantinople fut fondée sur une masse terrestre triangulaire formée par la Corne d'or et celle-ci favorisa la ville de plusieurs façons. En plus de servir de port naturel aux navires, les Byzantins l'utilisèrent pour défendre leur ville, notamment en la barrant à l'aide d'une énorme chaîne soutenue par des bouées. Ainsi, il était impossible pour une flotte ennemie d'y pénétrer et d'attaquer le flanc maritime nord de la ville.
Dandolo, Enrico (v. 1107 - 1205):
Doge de Venise de 1192 à 1205. Il participa à la quatrième croisade en organisant la flotte vénitienne qui transporta l'armée croisée et en accompagnant cette dernière jusqu'à Constantinople. Bien qu'à un âge très avancé, il figura dans plusieurs des grands événements de l'expédition, enflammé par une haine des Grecs qui, selon certaines légendes, serait due à son aveuglement par un empereur byzantin quelques années plus tôt. Il mourut de causes naturelles peu de temps après la prise de 1204 et fut enterré dans l'Église Sainte-Sophie.
Galata (Tour de):
Établissement sur la rive nord de la Corne d'or, surplombé par une imposante tour. Celle-ci servait d'encrage pour l'énorme chaîne qui rejoignait Constantinople et qui refermait la Corne d'or contre les attaques ennemies. La Tour de Galata possédait donc une valeur stratégique: qui contrôlait la tour contrôlait nécessairement la Corne d'or.
Gunther de Pairis (v. 1150 - 1208/1210):
Poète, historien et théologien latin, originaire de Pairis en Alsace. Dans son Historia Constantinopolitana, Gunther nous décrit le pillage de la Constantinople en 1204 et nous offre une liste des innombrables merveilles et reliques qui y furent découvertes par Martin, son abbé.
Innocent III (1160/1161 - 1216):
Pape de 1198 à 1216. Il ordonna, dès sa nomination, l'organisation d'une quatrième croisade afin de délivrer la sainte ville de Jérusalem des mains des Infidèles. Toutefois, l'expédition échappa rapidement à son contrôle, ce qui eut pour résultat la déviation de l'armée vers Constantinople. Les historiens aujourd'hui demeurent incertains des véritables motifs d'Innocent: aurait-il pu empêcher l'attaque sur Constantinople ou la souhaitait-il? Quoi qu'il en soit, l'Église de Rome en bénéficia grandement.
Isaac II Ange (v. 1156 - 1204):
Empereur de Byzance de 1185 à 1195, et partagea ensuite l'Empire avec son fils Alexis IV de 1203 à 1204. Il atteignit le pouvoir d'Adronic I par usurpation et le perdit de la même façon lorsque son frère, Alexis III, le fit aveugler et emprisonner. Les Croisés utilisèrent le prétexte de la trahison d'Alexis III pour reprendre Constantinople au nom d'Alexis IV en 1203. Ce n'est qu'à ce moment qu'Isaac redevint co-empereur avec son fils, mais de façon figurative car c'est ce dernier qui prit en main l'administration de l'empire. Ce sont d'ailleurs les erreurs d'Alexis IV qui permirent à Alexis V, surnommé Murzuphle, d'usurper de nouveau le pouvoir. Isaac mourut peu de temps après.
Jérusalem:
Ville de la Terre Sainte, également nommée Saint-Sépulcre, puisqu'elle referme le "tombeau" de Jésus Christ. Le but premier de la quatrième croisade était de délivrer cette ville des mains des Musulmans, car celle-ci possédait une grande valeur spirituelle aux yeux des Chrétiens. Des centaines de pèlerinages y étaient en effet effectués à chaque année par des Chrétiens. Toutefois, Jérusalem ne fut jamais reprise par les chevaliers de la quatrième croisade; pour cela, il fallut attendre la sixième croisade.
Morée (Auteur anonyme de la Chronique de)
Nom attribué au Péloponnèse, la péninsule principale de la Grèce, après la quatrième croisade. La Chronique de Morée, dont l'auteur demeure anonyme, aurait été rédigée entre 1324 et 1328. Bien que fortement critiquée pour ses inexactitudes et son caractère souvent légendaire, la chronique nous offre tout de même une nouvelle perspective sur l'histoire de la quatrième croisade, la vision du XIVe siècle, de même qu'une description fort détaillée de l'installation des Francs dans le Péloponnèse.
Philippe de Souabe (1178-1208):
Roi d'Allemagne de 1198 à 1208. Son rôle dans la quatrième croisade est minime, si ce n'est qu'il hébergea son neveu, Alexis IV (Philippe avait épousé Irène, la soeur de l'Empereur Isaac II), suite à l'usurpation d'Alexis III. Il négocia très probablement avec Boniface de Montferrat, le dirigeant de la quatrième croisade, pour que l'expédition soit dirigée contre Constantinople et à l'avantage de son neveu.
Église Sainte-Sophie de Constantinople:
Église principale de Constantinople, construite par Justinien entre 532 et 537. Merveille du Moyen Âge, caractérisée par des voûtes, coupoles et une clarté typique de l'architecture byzantine. Ses richesses furent la proie des croisés, qui pillèrent l'église en 1204. Jusqu'à la construction de la Basilique Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie possédait la plus vaste coupole suspendue dans le monde médiéval.
Saladin ou Salah al-Dîn Yusuf ibn Aiyub (1138 - 1193):
Premier sultan ayyubide, contrôlant notamment l'Égypte, Damas et Alep. Redouté par les Croisés en raison de son obstination à reprendre les terres conquises par les Chrétiens, Saladin parvint à reconquérir la ville de Jérusalem en 1187. Bien qu'une paix de compromis ait été signée entre Saladin et les États latins en 1192, la perte de Jérusalem porta Innocent III à déclarer la quatrième croisade, six années plus tard.
Thibaut de Champagne:
Comte de Champagne et dirigeant initial de la quatrième croisade, bien qu'il demeure incertain si celui-ci détenait cette charge de façon officielle ou non. Toutefois, Thibaut décéda en 1201 avant même le départ de l'expédition. Boniface de Montferrat fut par la suite élu dirigeant à sa place.
Varègue (Garde):
Garde personnelle de l'Empereur byzantin. Le terme varègue était attribué aux Peuples nordiques (entre autre les Vikings, mais également des Anglais et des Danois) qui composaient cette garde d'élite. Dès le XIe siècle et pendant près de deux siècles, la Garde varègue joua un rôle décisif dans l'histoire byzantine et était reconnue pour sa valeur au combat et sa loyauté face à l'empereur.
Venise:
Port italien situé dans le nord de la mer Adriatique, contrôlant une partie importante du commerce méditerranéen. Suite à plusieurs disputes avec l'Empire byzantin pour des raisons commerciales, dont l'expulsion des marchands vénitiens de Constantinople en 1171, les relations se dégradèrent au point où le doge Enrico Dandolo détourna la quatrième croisade vers Constantinople. Après 1204, Venise atteignit son apogée.
Villehardouin, Geoffroi de (v. 1150 - 1212/1218):
Maréchal de Champagne et historien français de la quatrième croisade. En raison de son rôle auprès des dirigeants de l'expédition et dans la conquête de Constantinople en 1204, Villehardouin nous offre un témoignage important des événements clés de la croisade. Bien que son récit présente un point de vue uniquement français et que certains aient accusé l'auteur de trop souvent chercher à justifier les actions des croisés, il demeure le plus sûr et le plus cohérent quant à la chronologie des faits et à l'exactitude de ses descriptions.
Zara (ou Zadar):
Port de la Dalmatie, sur la mer Adriatique. Dès 1186, Zara échappa au contrôle de Venise et tomba sous la domination du roi de Hongrie, Béla III. Lorsque les habitants de la ville refusèrent de reconnaître la suprématie du commerce vénitien, Enrico Dandolo persuada les dirigeants de la quatrième croisade de soumettre la ville en 1202.

IX. Bibliographie

Sources et documents utilisés:

BRÉHIER, Louis. Vie et mort de Byzance. Paris, Éditions Albin Michel, 1992, 632 p.
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VILLEHARDOUIN, Geoffroi de. Histoire de la conquête de Constantinople. Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, 287 p.
VILLEHARDOUIN, G. de. et CLARI, R. de. Ceux qui conquirent Constantinople. Paris, Union générale d'éditions, 1966, 316 p.
VILLEHARDOUIN, G. de. et CLARI, R. de. Histoire de la conquête de Constantinople. Paris, Librairie Jules Tallandier, 1981, 270 p.
WALTER, Gérard. La conquête de la Terre Sainte par les Croisés. Paris, Éditions Albin Michel, 1973, 496 p.
Documents supplémentaires à consulter pour approfondir le sujet:
BRAND, Charles M. "A Byzantine Plan for the Fourth Crusade", Speculum, vol. XLIII, #3, juillet 1968, p. 462-475.
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DAWKINS, R. M. "The Later History of the Varangian Guard: Some Notes", Journal of Roman Studies, vol. XXXVII, 1947, p. 39-46.
FARAL, Edmond, "Geoffroy de Villehardouin: la question de sa sincérité", Revue historique, 1936, p. 530-582.
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FROLOW, A. "La déviation de la quatrième croisade vers Constantinople: problème d'histoire et de doctrine (suite)", Revue de l'histoire des religions, CXLVI, 1954, p. 194-219.
FROLOW, A. "La déviation de la quatrième croisade vers Constantinople. Note additionnelle: la Croisade et les guerres persanes d'Héraclius", Revue de l'histoire des religions, CXLVII, 1954, p. 50-61.
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